À la veille d’un week-end électoral sous haute tension en Europe, soit en Grèce et en France, avec des conséquences sur le plan économique dans la zone Euro, la Banque de Maurice (BoM) et la Mauritius Commercial Bank (MCB) se retrouvent sur la même longueur d’ondes. Des « downside risks » majeurs menacent l’économie, notamment avec un taux de croissance qui pourrait être nettement inférieur aux prévisions initiales pour 2012. La croissance pourrait être plus proche de la barre de 3% qu’autre chose. Mais cette convergence de vues et d’analyses entre la Banque Centrale, régulateur du secteur bancaire, et la Mauritius Commercial Bank, la première institution bancaire de l’île, ne s’arrête pas au seul taux de croissance. Dans des commentaires formulées au cours de la semaine écoulée, la Banque de Maurice et la MCB rejoignent les inquiétudes exprimées précédemment par le Joint Economic Committee en ce qui concerne l’efficience de la logistique en place pour encadrer et soutenir les efforts de la croissance.
Dans sa dernière édition de MCB Focus, rendue publique en fin de semaine, la MCB souligne que « there is mounting evidence that the protracted frailties and uncertainties of the global context, particularly in the Euro Zone, are putting the resilience of the Mauritian economy to an ever more challenging test ». Les conséquences de cette situation se reflètent sur la performance des principaux secteurs économiques depuis le début de cette année. Ainsi, les exportations de Maurice n’ont enregistré qu’une timide progression de 0,4% au cours du premier trimestre de cette année, sans occulter le fait que les exportations de produits textiles ont régressé de 6,6% au cours de la même période.
La situation n’est guère différente dans l’industrie touristique où le nombre d’arrivées touristiques n’a progressé que de 0,6%. Le véritable signe inquiétant demeure la chute de 6% dans le nombre de touristes français visitant Maurice depuis le début de cette année. La France est un des marchés touristiques porteurs pour Maurice. Les perspectives pour les prochains mois ne son guère brillantes, compte tenu des effets négatifs du déroulement de l’Euro 2012 et des prochains Jeux Olympiques de Londres sur la destination touristique de Maurice.
Sur la base des faits vérifiés et vérifiables depuis le début de cette année, la MCB tire ses propres conclusions quant à l’évolution de la croissance pour les prochains mois, vu l’incertitude politique et l’extrême nervosité qui prévalent dans la zone Euro. « Our macroeconomic outlook for Mauritius has somewhat worsened as compared to our estimations of January last. (…) The growth outlook for Mauritius is being dampened by the difficult external context and sluggish private investment. (…) All in all, our real GDP growth forecast has been further downgraded by twenty points to now stand at 3,4% for 2012 », annonce la MCB.
Les données de la MCB confirment que 2012 devra voir une contraction dans les investissements privés. En général, avec les travaux d’infrastructure publique en cours d’exécution, le taux d’investissement en général dans l’économie pourrait être de 0,2% en 2012, contre une croissance zéro l’année dernière et une décroissance de 2,2% enregistrée en 2009.
Par contre, les investissements privés connaîtront une détérioration de 0,3% avec une baisse plus conséquente de 0,5% dans les constructions non résidentielles. La situation aurait pu être plus difficile au chapitre des investissements privés sans les engagements financiers dans la construction de maisons en général.
MCB Focus attire l’attention sur un éventuel débordement du ralentissement du taux de croissance en 2013. « Les effets de la décélération de la croissance et ceux de la politique de la roupie forte vis-à-vis de l’euro se répercuteront sur la performance des exportations. Nos estimations sont que le manque à gagner devrait être de Rs 4 milliards cette année en terme de création de la richesse nationale. Des appréhensions peuvent être entretenues à ce chapitre, compte tenu des pressions sur les revenus disponibles des ménages et les recettes des compagnies. Une telle situation pourrait exercer des pressions sur des investissements dans les affaires et sur la création d’emplois dans divers secteurs économiques. Ces effets pourraient bien se faire encore sentir en 2013 et au-delà », soutient le Group Chief Strategy Officer et Adviser du Board de la MCB, Gilbert Gnany.
Même si la Banque de Maurice se garde de réviser à la baisse ses prévisions de croissance en s’agrippant aux 3,8% de mars dernier, elle concède que l’économie mauricienne demeure vulnérable dans la conjoncture internationale. « There are clear downside risks to this growth projection (3,8%) », confirme la Banque de Maurice dans le communiqué émis après les délibérations du Monetary Policy Committee de lundi dernier.
Pour la Banque de Maurice, le maintien du taux de croissance à 3,8% est tributaire d’un facteur hors de tout contrôle, soit si « the risks in the Euro zone are contained ». Un scénario qui semble être loin d’être le cas jusqu’ici, d’autant plus que les incertitudes devront s’accentuer à la proclamation des résultats des élections en Grèce et des répercussions sur l’appartenance de ce dernier pays au bloc économique européen.
La prochaine publication des principaux indicateurs économiques par Statistics Mauritius sont attendues avec impatience. La véritable question en suspens est de savoir si le taux de croissance de 3,8%, établi en mars dernier, sera revu à la baisse. Plusieurs facteurs tendent à accréditer cette tendance baissière vu que les estimations de la récolte sucrière pour 2012 ont été revues à la baisse, même si le poids du sucre dans le Produit Intérieur Brut est relatif comparativement à d’autres secteurs. Les National Accounts Estimates pour juin 2012 publiées par Statistics Mauritius sont annoncés pour le 29 juin.
Le Monetary Policy Committee, qui a préféré opter pour le statu quo en matière de Repo Rate à 4,9%, reconnaît que « the global economic outlook has deteriorated as the Euro area crisis intensified ». Toutefois, cette instance ajoute que « in Mauritius, the growth momentum is expected to remain positive but subdued, as the economy grapples with the effects of the euro zone crisis on its main export industries ».
N’empêche, s’adressant à la presse mardi, le gouverneur de la Banque de Maurice, Rundheersing Bheenick, n’occulte nullement le fait que « the global economy recovery is fragile, extremely uneven across different regions and could be derailed by the crisis in the Euro area ». Il n’a pas manqué de faire état d’une résurgence de la crise de la dette souveraine dans la zone Euro après les élections en Grèce du jour et la crise bancaire en Espagne.
Par ailleurs, la Banque de Maurice et la MCB sont au diapason au sujet des « bottlenecks hampering the smooth execution of productive activities ». La MCB soutient que les coûts de production à Maurice sont encore élevés dans cette tentative d’améliorer la productivité et la compétitivité. À titre d’exemple, MCB Focus N° 50 avance qu’au cours de la première décennie du XXIe siècle, la Unit Labour Cost dans le secteur manufacturier a augmenté de 4,9% en dollar US en moyenne chaque année, avant de faire un bond conséquent de 10,2% en 2010 et de 14,7% l’année dernière, soit nettement supérieur aux 3,7% des économies asiatiques. La MCB prend le soin de préciser que ces données émanent de Statistics Mauritius.
De son coté, le gouverneur de la Banque de Maurice s’appuie sur les recommandations du Fonds monétaire international (FMI) à l’effet que « the wage setting framework should be reviewed with the objective of aligning real wage increases closer with labour productivity improvements ». Au chapitre des Policy Measures – Structural Issues, la Banque Centrale préconise que « wage increases should be in line with gains in productivity and there should be more flexibility in the labour market in term of addressing skill-mismatch and work sharing arrangement ».
La MCB et la Banque de Maurice sont unanimes à reconnaître que des efforts s’imposent en vue d’améliorer la logistique. Manou Bheenick préconise des améliorations dans le taux d’efficience dans le port et à l’aéroport, des mesures en vue de régler le problème de la congestion routière ou encore la nécessité de se pencher sur les coûts élevés de l’électricité et des télécommunications en vue de résoudre les « supply chains bottlenecks ».
MCB Focus piaffe d’impatience devant la fin des gros chantiers visant à résoudre les problèmes de congestion routière avec un manque à gagner de plus de Rs 2 milliards annuellement, avant d’ajouter que « generally, hindrances to efficiency gains exist at various levels of the economy ».
L’un des exemples flagrants relevés par la MCB concerne le secteur des télécommunications. « A case in point relates to the telecommunication sector, with the cost of connectivity not comparing favourably with that prevailing in advanced developing economies and other nations such as India and South Korea », fait ressortir Gilbert Gnany, qui souligne que les effets du développement du secteur des TIC peuvent influer de manière positive sur la compétitivité externe du pays.
À ce jour, Maurice occupe la 53e place sur 142 pays avec un score de 4,06 au classement de l’ICT Networked Readiness Index de 2012, et Singapour la deuxième place, avec un indice de 5,86. Dans un autre classement du Broadband, Maurice occupe la 158e place, alors que le coût est quatre fois supérieur aux tarifs pratiqués en Inde.
La productivité du secteur portuaire est encore plus défavorable car Port-Louis occupe la 72e place sur 155 pays classés avec un indice de 2,82. Maurice ne fait pas mieux par rapport aux sous-indicateurs portuaires, soit la 52e place pour le Timeliness avec l’Afrique du Sud en 20e position et Singapour en tête, la 59e place pour les infrastructures portuaires avec l’Afrique du Sud en 19e et Singapour en 2e place, la 85e place au chapitre de la Logistics Quality and Competence contre la 24e position à l’Afrique du Sud et la 6e place à Singapour, ou encore la 72e pour la douane contre une 26e place pour les ports d’Afrique du Sud et la première à Singapour.
Les effets de la crise économique dans la zone Euro se feront sentir au tableau du chômage. La Mauritius Commercial Bank craint une hausse dans le taux de chômage avec une pointe de 8,3% pour la fin de l’année, soit le plus élevé depuis ces cinq dernières années. Depuis 2008, le taux de chômage n’a cessé de progresser pour passer de 7,2% à 7,9% l’année dernière.
Le seul point positif au tableau économique concerne la baisse du taux d’inflation, qui devra descendre sous la barre des 5% à la fin de cette année. « The Monetary Policy Committee observed that the risks to the inflation outlook appear skewed to the downside in the near term, largely reflecting the risks arising from depressed global demand conditions », note la Banque de Maurice.
Tout en partageant cette analyse, la Mauritius Commercial Bank met en garde contre d’éventuels dérapages avec la menace d’une reprise du cours mondial du pétrole et des demand-pull pressures sur les prix, alimentées par les prochaines recommandations salariales du Pay Research Bureau annoncées pour octobre prochain.
Indépendamment des analyses convergentes des difficultés économiques dans ce contexte de crise de la zone Euro, le Group Chief Strategy Officer de la MCB se permet de reprendre Leonard de Vinci pour mieux préciser le véritable enjeu pour Maurice. « I have been impressed with the urgency of doing. Knowing is not enough ; we must apply. Being willing is not enough ; we must do », fait-il ressortir en guise de conclusion, pour réclamer ce sursaut de la part des décideurs à tous les niveaux pour engager des initiatives, qui soient « collaborative, meaningful and impactful enough ».