Réunions de conseil d’administration tendues, informations essentielles bloquées, comptes-rendus contestés, contestations écrites de membres du personnel, insultes… Les sujets de mécontentement sont nombreux à la National Art Gallery, si l’on en croit les artistes démissionnaires de son board, qui ont donné une conférence de presse hier à Port-Louis. Pierre Argo déclare : « Totale incompétence, gaspillage, manque de transparence… C’est une honte nationale ! » Dorinne Kim Soo, qui a été présidente du board pendant 16 mois, a aussi témoigné.

Le board de la National Art Gallery (NAG) a perdu plusieurs membres ces derniers temps. Ritesh Motah a démissionné l’an dernier. Puis, en avril, Emmanuel Richon, Pierre Argo et Riaz Auladin en ont fait de même.

Angèle Angoh, aussi présidente de la Fondation Malcolm de Chazal, a quitté l’organisation après s’en être entretenue avec le ministre de tutelle.

Trois de ces démissionnaires (Emmanuel Richon, Riaz Auladin et Pierre Argo) et une ancienne présidente de la National Art Gallery, Dorinne Kim Soo, ont exposé une part de leurs griefs.

Trois artistes étaient aussi présents pour soutenir cette démarche : l’artiste Nasreen Banu Asheek, le peintre Saïd Hosany et l’aquarelliste et architecte Dinesh Ramphul.
Frustration

La NAG fait parler d’elle de temps à autre pour des expositions collectives ou pour un soutien apporté à tel ou tel artiste pour un premier solo. Mais depuis sa création, suite à la loi de 1999 qui en définit la mission, nous sommes bien obligés de constater que son actualité a aussi souvent fait l’objet de scandales de diverses natures, avec entre autres une vacance à la direction de plusieurs années, période pendant laquelle le directeur, actuellement en poste, faisait l’objet d’une suspension en raison d’un litige en cour.

Pierre Argo, qui est entré au board en octobre 2017, dresse ce constat : « Après 20 ans d’existence, la NAG devrait avoir un bâtiment avec des espaces d’expositions, une collection d’art avec des œuvres majeures, et elle devrait organiser régulièrement des expositions dignes de la galerie nationale de Maurice. Il y a 20 ans, des bureaux ont été fournis et des recrutements ont été faits pour que la NAG puisse poser ses fondations, en procédant aux acquisitions artistiques nécessaires pour créer un fonds d’art, en choisissant un lieu d’exposition et en procédant aux aménagements muséaux nécessaires. Mais 20 ans plus tard, la NAG se résume à des bureaux avec quelques bricoles dedans. Pena mem enn risess artistik reprezantif de Moris. Zot pe brikole osi o nivo du soutien aux artistes. Nou vinn dir zot kifer nou finn demisione pou denons sa skandal ki pe eksiste, ek NAG ki fini larzan lepep pou narien ditou. »

De son côté, l’aquarelliste Riaz Auladin, en dépit de sa conviction initiale, ajoute: « mais c’était compter sans le directeur et l’actuel président. J’ai peu à peu éprouvé un réel sentiment de frustration. Ritesh Motah a réalisé cela un peu avant nous en donnant sa démission l’an dernier, et la direction ne nous en avait même pas informés. »

Ils se plaignent aussi de n’avoir pas été informés du décès de l’ex-secrétaire du board, Bijay Kasory, disparu en mars dernier après un congé maladie de plusieurs mois.

Emmanuel Richon, Riaz Auladin et Pierre Argo s’insurgent notamment contre le comportement du directeur de la NAG, Thivynaidoo Naïken : « Il élève facilement la voix en réunion, explique Riaz Auladin. Il devient souvent insultant; il a même traité Emmanuel Richon d’imbécile affirmant trois minutes plus tard qu’il n’a jamais dit cela, et ne présentant même pas ses excuses. Et puis nous avons reçu des lettres de membres du personnel, qui se plaignent de ce qu’ils vivent chaque jour au travail. »

Les démissionnaires ne comprennent pas pourquoi la NAG ne pratique pas une réelle politique d’acquisition d’œuvres d’art pour constituer son fonds, en vue du musée qu’elle est sensée ouvrir un jour.

Tout juste ont-ils obtenu que le budget à cette fin ait été doublé de Rs 25 000 à Rs 50 000 par an, ce qui est encore très insuffisant pour constituer un fonds d’art représentatif de la création mauricienne. Ils regrettent aussi le manque d’avancée concernant les locaux de la NAG, suite à l’annonce au dernier budget d’une installation à Borstal.

Outre les désaccords sur les activités et les missions de la NAG, comme encore sur la qualité des expositions réalisées et des catalogues qui les accompagnent, le fait que les œuvres exposées ne soient pas assurées ou encore l’annulation récente au dernier moment d’une exposition programmée au Plaza, la gestion des ressources humaines est aussi fustigée.

Estimant que le fonds d’art de la NAG n’est pas assez étoffé, ils ont contesté la décision de la direction d’embaucher en créant un poste de conservateur, préférant que ce dernier revienne à un employé déjà en place pour gérer ce fonds. Mais ce dernier n’a pas encore été confirmé après plusieurs mois et Julian Ratinon a été embauché fin avril comme conservateur (“curator”).

« Les salaires occupent une grosse partie des dépenses de la NAG, dit Pierre Argo, alors que le budget alloué aux œuvres n’est que de Rs 50 000 par an. »

Dorinne Kim Soo n’est pas surprise par ces démissions successives : « Quand j’étais présidente du board, j’ai constaté qu’il était difficile à gérer. J’ai souvent dû lever la voix pour calmer les esprits et dire à M. Naïken de rester tranquille. Nous avions une réunion par mois, et parfois trois, comme pour la préparation du salon d’été. Or, cette année, il n’y a eu que deux réunions : une en janvier et une en avril. J’ai été attristée d’apprendre que Bijay Kasory est décédé le 9 mars. Je me souviens qu’il m’a appelé à de plusieurs reprises à l’époque en tant que secrétaire du board pour se plaindre de ses difficultés relationnelles avec le directeur, craignant que sa tension artérielle n’augmente encore. Je l’ai même entendu pleurer tant il était à bout de nerf. Il a travaillé à la NAG pendant 16 ans. »

Dorinne Kim Soo s’insurge aussi du fait que l’allocation prévue pour ses frais téléphoniques durant cette période ne lui a toujours pas été versée malgré ses lettres de relance. Une autre illustration des conflits qui ont régné à la NAG est que même le contenu des compte-rendu de réunion étaient sujets à discussion, les différents membres ne s’y retrouvant pas.

« Le résultat, explique Riaz Auladin, c’est que pendant les réunions du board, nous passions plus de temps à réécrire et compléter le compte-rendu de la réunion précédente qu’à traiter l’ordre du jour. »