Ce n’est pas un Cupidon facétieux qui s’est livré à Scope. Il dévoile ses états d’âme et montre une facette autre que celle répandue dans les médias. Sans pour autant se mettre à nu, cet être fugace et protéiforme casse les clichés érigés autour de sa personne. Et dit son malaise de voir l’amour perverti par le commerce. Il s’en est brûlé les ailes…
Pourquoi prenez-vous la parole à travers nos colonnes, Monsieur Cupidon ?
Je prends aujourd’hui la parole pour tirer au clair certains points, pour communiquer à propos de ma mission et rétablir mon image, qui est depuis trop longtemps faussée par des publicitaires. Vous avez sans doute noté que je ne suis plus un bébé grassouillet qui se balade en couche-culotte. Je ne tiens pas à servir de mascotte aux fabricants de couches…
Vous n’avez pas non plus des ailes dans le dos ?
Quelle perspicacité ! L’image que les médias projettent de moi est en déphasage complet avec ce que je suis vraiment…
Vous n’avez même pas d’arc, ni de flèches rangées dans un carquois. Mais comment faites-vous ?
Tout ceci n’est que pure fadaise. Je m’évertue à vous expliquer que je ne suis pas celui que vous croyez. Faites travailler vos méninges. Avez-vous déjà vu un bébé tirer à l’arc, en vol stationnaire ? Ceci, en admettant que le bambin ait des ailes. Cessons de prendre les gens pour des niais nés. La mascarade n’a que trop duré.
Est-ce à dire que vous vous désengagez de la responsabilité des coups de foudre qui surviennent après décochage de flèches sur deux personnes ?
Exactement. Que ce soit à Manhattan ou ailleurs. Je suis aussi responsable du coup de foudre que la station météorologique est responsable des cyclones. Je ne suis pour rien dans l’attirance subite. Je vous donne un exemple pour que vous compreniez mieux. Imaginons qu’au moment même ou je vous parle, votre homme flashe sur une de ses collègues de bureau assez légèrement vêtues. En quoi suis-je responsable si ce monsieur est attiré par la fragrance des jeunes filles en sueur ?
O.K., vous n’êtes pas responsable du coup de foudre, mais…
(Il coupe) Ce phénomène est d’ailleurs assez préoccupant, car la passion des premiers jours entraîne souvent les uns et les autres bien loin. Vous avez les dernières statistiques des grossesses chez les adolescentes ? C’est fort édifiant. Je ne vous apprends rien en disant que beaucoup confondent passion et amour. Les spasmes et les décharges hormonales du sexe confèrent un bien-être sûr, mais est-ce pour autant cela, l’amour ?
Je vous retourne la question.
Ne me confondez pas avec un conseiller conjugal. Agence matrimoniale n’est pas ma vocation !
Quel est donc votre rôle, Cupidon ?
Je représente une figure de proue qui précède l’amour entre deux êtres qui s’aiment, indistinctement de leur sexe. Ma tâche s’arrête ici. Dans un couple, si le mari trompe sa femme avec une autre, ce n’est pas de mon ressort, car je n’ai pas la maîtrise des affinités entre les gens. À chacun de trouver son âme soeur pour que naisse l’amour. C’est une affaire d’âme.
Je regrette que l’amour soit idéalisé à outrance. On renvoie une image faussée et l’on fait accroire que l’amour est réservé à certaines personnes et pas à d’autres. Voyez ce que propose le cinéma.
Permettez-moi une confidence. Une des plus belles histoires à laquelle j’ai assisté s’est déroulée dans un établissement qui loue des chambres pour quelques heures. Un soir, j’ai vu débarquer une jeune femme au bras d’un vieux monsieur qui avait l’âge d’être son père. Au moins trente ans les séparaient. Après une première nuit d’amour, ces deux âmes sont devenues des habituées. Les étoiles dans leurs yeux quand ils descendaient les escaliers au petit matin et leurs visages illuminés suffisaient pour dire leur bonheur d’être ensemble. Ça a duré un certain temps, et puis je ne les ai plus revus. J’ai appris par la suite que ces deux-là se sont installés ensemble, malgré la consternation des autres. De ceux qui ne comprennent pas. Et, un jour, le fruit de cet amour est venu au monde.
C’est très touchant en effet. Ne seriez-vous pas par hasard en train de me dire que vous êtes le tenancier de cet établissement ?
Combien même je le serais, est-ce que cela pose un problème ? Pour satisfaire votre curiosité, je ne suis tenancier d’aucun établissement, ni ne loue des bungalows sur le littoral. Mais vous me trouverez, sous une apparence ou une autre, à chaque fois que l’amour opérera entre deux personnes.
Vous êtes un personnage extrêmement fugace. Qui êtes-vous exactement, Cupidon ?
Je suis tel que les gens me représentent à leur esprit et à leur coeur. Cherchez donc au fond de vous-même et peut-être saurez-vous qui est vraiment Cupidon…
Je vous sens profondément désabusé. Quelle est la cause de cette désillusion ?
Voici bien longtemps que je ne bande plus mon arc, comme je le faisais avec fougue dans ma jeunesse. À quoi bon s’amuser à former des couples qui s’entre-déchireront aussitôt le charme rompu ? Je préfère aujourd’hui que les gens aillent trouver l’amour par eux-mêmes. Je me suis brûlé les ailes en voulant me rapprocher des hommes, ceux-ci ont fait de l’amour un produit de commerce et de consommation : “Vous voulez trouver l’amour ? Envoyez vite un SMS ou inscrivez-vous sur un site de rencontre”. Tout ceci me navre au plus haut point. Que l’on vende un jour de l’amour en gélules ne m’étonnerait pas.
Il y a quand même des gens qui s’aiment. D’ailleurs, qu’avez-vous prévu pour la fête des amoureux ?
Faire une razzia de chocolat. Le magnésium est bon pour ce que j’ai. C’est bon pour le moral.
Quel est votre mot de la fin, Cupidon ?
Que l’amour véritable fasse battre les coeurs malgré les artifices qui se sont greffés à ce noble sentiment et qui l’altèrent.