À peine la saison cyclonique entamée qu’un phénomène unique s’est produit. Le cyclone Ambali a battu le record d’intensification dans le bassin de l’océan Indien, passant de tempête tropicale modérée à cyclone très intense en moins de vingt-quatre heures. Il s’agit de la deuxième intensification la plus rapide jamais enregistrée au niveau mondial. Un énième signe que le climat devient de plus en plus extrême et imprévisible en raison du réchauffement climatique.

Ambali n’a pas représenté de danger pour Maurice, puisqu’il naviguait le 5 décembre à quelque 550 kilomètres au nord nord-est du pays, mais son comportement a surpris les spécialistes. Le cyclone a connu une intensification explosive qui a pris de court tout le monde. À 10h, moment où elle est nommée, la dépression était au stade de tempête tropicale modérée. À 22h, elle est déjà une tempête tropicale intense et, en moins de 24 heures, la voilà déjà au stade de cyclone tropical très intense, le niveau le plus élevé à l’échelle de notre système de catégorisation des dépressions tropicales. “C’est un record depuis que nous avons des observations satellitaires très fréquentes”, confie Ram Dhurmea, météorologue et assistant directeur adjoint par intérim.

S’il s’est désagrégé aussi rapidement qu’il s’est formé et que sa petite taille aurait impliqué qu’il passe sur nous pour qu’on en ressente ses effets, Ambali est venu chambouler la donne. Dans un autre contexte, il n’est pas exclu qu’un cyclone de plus grande taille et qui se forme plus près des Mascareignes ne s’intensifie aussi rapidement. D’ailleurs, pas plus tard que l’année dernière, le cyclone Berguitta s’était formé au nord de Rodrigues. Si une dépression se forme dans les parages et a le même comportement qu’Ambali, nous serions en grand danger.

“Climat instable et imprévisible”.

Plusieurs choses peuvent contribuer à ce phénomène, mais l’élément le plus probant est la chaleur emmagasinée par les océans. Au moment où Ambali créait ce précédent, la température était de 30°C à la surface de l’océan dans cette zone. “C’est le moteur d’un cyclone”, souligne le météorologue. Tout ceci est inévitablement lié au réchauffement climatique. “La mer emmagasine la chaleur de l’atmosphère. Avec le réchauffement climatique, s’il y a plus de chaleur dans l’atmosphère, les océans en emmagasinent davantage. Si l’on suit cette logique, il y a un lien.” “Cela confirme les craintes qu’on avait par rapport au changement climatique. C’est-à-dire un climat instable et imprévisible”, constate Vassen Kauppaymuthoo.

Par ailleurs, si les phénomènes El Nino et La Nina sont neutres comme on dit dans le jargon, le dipôle de l’océan Indien est dans une phase positive, ce qui veut dire qu’il y a actuellement une masse d’air chaud le long de la côte africaine. La chaleur ainsi emmagasinée devient propice pour ce genre d’anomalie. Ambali a joui d’une bonne source de chaleur et de paramètres favorables en altitude. “La plupart des paramètres étaient également propices dans l’atmosphère. Mais la zone atmosphérique propice était très petite. Dès que le cyclone en est sorti, il s’est désagrégé rapidement”, précise Ram Dhurmea.

Revoir le système d’alerte ?

Ce qui amène à la question suivante : notre système d’alerte peut-il être aussi efficace si ces changements se précisent ? Pour Ram Dhurmea, il n’est pas nécessaire de revoir notre système dans son ensemble. “Cela représente un défi en ce qu’il s’agit de notre système d’alerte. Il est très efficace, mais cet épisode nous incite à nous pencher dessus. Cela nous fait réfléchir”, confie le météorologue. Vassen Kauppaymuthoo soutient que tout est à refaire. “Cela remet en cause tout le système d’alerte météorologique. On devrait l’homogénéiser avec les autres systèmes d’alerte de l’océan Indien. Si c’était arrivé plus près de chez nous, on aurait été pris de court. Il y aurait eu de gros dégâts et éventuellement des pertes de vies humaines. Cela aurait pu être comme les flash floods de Mon Goût, avec un système nuageux qui s’était développé très rapidement. Avec un cyclone, ça aurait été Mon Goût multiplié par cent. Le système d’alerte a été fait à l’époque coloniale. Les services météo devraient se moderniser afin d’avoir des informations en temps réel.”

Le comportement d’Ambali représente un des nombreux changements que le climat est en train de connaître dans nos parages. Depuis quelques années, des chamboulements notables ont été observés par les météorologues. L’année 2018, avec quinze tempêtes, a connu un record dans le nombre de dépressions qui arrivent à une puissance suffisante pour être baptisées.

“Une saison exceptionnelle”.

Ensuite, la tendance veut que davantage de dépressions tropicales atteignent le stade de cyclone. “Le phénomène est en hausse. Pour la saison 2018-2019, dix parmi les quinze dépressions nommées sont devenues des cyclones. Par contre, aucune n’est arrivée au stade de cyclone intense. C’était une saison exceptionnelle. Nous en attendions entre huit et dix et nous en avons eu quinze. C’était vraiment difficile de prévoir qu’il y aurait quinze systèmes. Même les services météorologiques réunionnais n’ont pu le prévoir.” Ce qui laisse penser que les prévisions cycloniques risquent de devenir de plus en plus difficiles avec le réchauffement climatique.

Concernant la saison cyclonique 2019-2020, Ram Dhurmea confie qu’on s’attend à une activité moindre que l’année dernière. “Car les phénomènes El Nino et La Nina sont neutres. Nous en attendons entre huit et dix qui seraient baptisés.” Cependant, on ne peut être sûr à cent pour cent qu’il n’y en aura pas plus : le même nombre était attendu la saison précédente, mais la nature en a décidé autrement.

En tout cas, l’épisode Ambali remet sur le tapis la nécessité de venir rapidement avec un plan de résilience concret face au changement climatique. “On ne peut plus construire à moins de 30 mètres de la mer. Cela devient beaucoup plus à risque si on le fait. Ensuite, il faut que nous comprenions le rôle de nos écosystèmes. Ce sont des barrières naturelles contre les catastrophes. Les coraux cassent les vagues, la mangrove absorbe les masses d’eau. Il nous faut revenir vers la nature et mieux comprendre ce que nos écosystèmes nous offrent gratuitement, et qui sont beaucoup plus efficaces que tout ce que les scientifiques et ingénieurs peuvent inventer. Il nous faut nous en inspirer et les protéger”, souligne Vassen Kauppaymuthoo.