Cyril Collard est ce réalisateur du film culte Les Nuits fauves, mort des complications liées au sida, le 5 mars 1993. Vingt ans plus tard, le film de cet écrivain, acteur, poète et réalisateur marque encore les esprits pour avoir démystifié ce qui était perçu comme un fléau divin.
Retour sur le phénomène Collard et sur la décharge électrique suscitée dans le cinéma français et dans les esprits.
Cet homme n’est pas la première victime célèbre du sida. On se souviendra notamment de Freddie Mercury. Il a cependant inauguré une rupture de ton dans la manière d’aborder la problématique. Collard a pris le sida de front, sans lourdeur et sans drame. Il a payé de son corps pour parler de ce virus et de ceux qui l’ont contracté dans les années 1990.
Cyril Collard est décédé trois jours avant la cérémonie des Césars; Les Nuits fauves récoltera 4 Césars, dont celui du meilleur film.
Sans tabou.
On lui doit beaucoup dans l’appréhension collective de la maladie. On doit aussi à cet homme disparu à trente-cinq ans d’avoir osé parler du sida sans pudeur et sans tabou. Il a dissipé la frontière de la discrimination envers les communautés à risque et les malades alors considérés comme “honteux”, à travers une histoire largement autobiographique. Le roman éponyme paru en 1989 et par la suite porté à l’écran prendra une ampleur considérable.
Collard a mis le sida à sa vraie place à la fin des années 80 : une menace pour tout le monde et non pas un fléau arrivé par la faute de quelques-uns. Il a choisi la vie, la fureur, l’urgence, l’amour malgré tout, la dignité et l’humour plutôt que le bilan clinique et grave. Il a cristallisé autour du personnage de Jean, l’image d’un héros positif dans un monde possible. Un élan neuf pour la génération sacrifiée des années sida.
Authenticité.
Le film aurait davantage touché les jeunes que des campagnes anti-sida réalisées jusqu’alors. Le propos de Collard n’est pas essentiellement centré sur la maladie, la déchéance physique, les symptômes du mal, mais sur la présence du sida dans l’amour, dans les rapports aux autres, dans le sens de l’existence. Présence que le protagoniste va jusqu’à nier justement, au point de tout continuer comme avant sa contamination. Et de faire l’amour avec Laura, sans lui dire sa séropositivité.
Le personnage de Jean, comme Collard, ne se présente pas comme un modèle de vertu. Il balance à la face de l’opinion ses désirs, sa bisexualité, sa résistance aux normes, aux hypocrisies, au péché. Collard n’a pas triché. C’est sans doute cette authenticité au plus près du réel qui a eu un impact dans les esprits. Côté prévention, le film eut pour conséquence immédiate de faire prendre conscience du risque, évacuant d’un coup un paquet de croyances obscures : ça n’arrive pas qu’aux autres, aux homos, aux drogués…
Vie et mort.
Collard met à plat des interrogations énormes, angoissantes, qui semblaient alors dépasser le cadre du cinéma : faut-il croire en la fidélité, comment aimer, qui aimer, y a-t-il des limites au besoin d’absolu ? Sont ainsi entremêlés des thèmes de la frustration et de la révolte : le mouvement, la passion, la peur, la violence, la survie, la liberté, l’insatisfaction, la provoc’.
À travers la mise en images de ses nuits fauves et sauvages, sa dérive entre le sublime et le pervers, entre l’ange et le démon, entre le vice et la pureté, Collard traduit la confusion d’une époque, confusion des sentiments, de la rue, des repères, des identités. Il incarne un rôle moderne, libérateur, une sorte de troisième homme, viril et féminin, ni pédé ni macho, au confluent de tous les plaisirs. Collard inscrit l’amour contemporain par temps de sida. Dans un romantisme qui, de tout temps, allie la vie et la mort.
Les dernières paroles des Nuits fauves sont des plus graves et lumineuses à la fois : “Il fait beau comme jamais. Je suis vivant. Je vais probablement mourir du sida, mais ce n’est plus ma vie; je suis dans la vie.”