La Mauritius Sugar Producers Association (MSPA) a été fondée en 1947 pour défendre les intérêts des usiniers et des planteurs de canne à sucre. Au fil des années, elle est devenue une puissante institution symbolisant, surtout du point de vue syndical, la toute-puissance de l’industrie sucrière. Vendredi lors d’une conférence de presse, les membres du conseil d’administration de la MSPA ont annoncé sa dissolution. Nous avons demandé à Cyril Mayer, membre du conseil d’administration de la MSPA et CEO de Terra, de nous expliquer les raisons de cette dissolution.
 
Quelle est la raison fondamentale qui a poussé les responsables de la MSPA, qui compte 68 ans d’existence, à la dissoudre ?
Il y a plusieurs raisons qui nous poussent à cette décision, qui mûrit depuis longtemps. Lors de la dernière négociation salariale, nous avions fait comprendre aux représentants des syndicats et à celui du ministère de l’Agriculture que nous avions engagé le processus de dissolution de la MSPA. Nous avons pris cette décision parce que nous nous rendons compte que l’institution appartient au passé et n’a plus sa raison d’être aujourd’hui.
 
La MSPA est donc dépassée ?
Oui. Il faut se rappeler que la MSPA a vu le jour quand le pays avait des engagements envers la Grande-Bretagne et ensuite l’Europe. Il faut aussi se souvenir que le gouvernement lui-même avait mis sur pied un carcan institutionnel pour s’assurer que ces engagements nationaux soient tenus.
 
Vous parlez de la période où l’industrie sucrière était encore l’épine dorsale de l’économie mauricienne.
Exactement. La MSPA date de cette évoque révolue. Depuis, force est de constater que beaucoup, beaucoup de choses ont changé, plus particulièrement ces dix dernières années. Avant nous avions des quantités et un prix garantis. Aujourd’hui rien n’est garanti. Le protocole sucre a disparu, demain il n’y aura plus de quota en Europe. Il faut que les membres de la MSPA fassent preuve d’une flexibilité et d’une mobilité que l’on ne trouve pas dans le monde institutionnel d’aujourd’hui.
 
Faut-il compter parmi les raisons de la dissolution de la MSPA la réforme qui vise à transformer l’industrie sucrière en industrie de la canne ?
Entre autres. Mais il y a surtout le fait que nous évoluons depuis quelques années dans une situation extrêmement difficile. Le prix du sucre a baissé. Il est passé de Rs 17 500 en 2012 à Rs 12 700 la tonne en 2015, ce qui représente à peu près 30% de baisse. Par contre, les coûts salariaux ont pris l’ascenseur dans l’autre sens. Je pense que nous nous retrouvons dans une situation où la compétitivité même de l’industrie est remise en question.
 
Les associations comme la MSPA existent-elles que pour gérer les profits quand la situation est au beau fixe ?
Non. Les associations sont créées et existent quand elles ont une raison d’être. Aujourd’hui, la MSPA a peut-être une fin de raison d’être, mais demain elle n’en aura aucune. Je pense que c’est le voeu de chaque membre de la MSPA de prendre son avenir entre ses mains et d’évoluer. Il faut dire aussi qu’il existe aujourd’hui une énorme disparité entre les membres de la MSPA.
 
Les dissensions/oppositions entre les planteurs et les sucriers ne font-elles pas partie des raisons de la dissolution ?
Non. Il y a aujourd’hui au sein de la MSPA beaucoup de différentes identités. Les plus gros membres ont des superficies sous culture très importantes, ils ont des usines, des raffineries et bien souvent des centrales thermiques. Les autres ont très peu de terre et de petites productions de sucre. Il était de plus en plus difficile de concilier les intérêts des uns et des autres.
 
Faudrait-il envisager le regroupement en associations distinctes de ces différentes catégories de membres de la MSPA ?
Je vous réponds catégoriquement que la création d’une autre association sucrière n’est pas à l’agenda de quiconque.
 
La négociation individuelle usine/syndicat, planteur/syndicat ne risque-t-elle pas d’apporter la pagaille dans le secteur ?
Nous ne le pensons pas. Nous avons toujours demandé que le secteur sucrier soit traité comme tous les secteurs productifs du pays, qui ne possèdent pas une institution qui centralise tout. Nous espérons pouvoir dialoguer avec le gouvernement demain, sans la MSPA.
 
Et comment se porte le dialogue entre les membres de ce que fut la MSPA ?
Le dialogue existe entre nous qui sommes désormais moins nombreux. Aujourd’hui, il n’existe que quatre grosses usines sucrières et je souligne que l’une, Médine, s’était retirée de l’association. Nous trouvons et nous trouverons des moyens de communication non seulement entre nous usiniers, mais aussi avec les autres partenaires de l’industrie sucrière. Nous aurons à trouver les liens et les méthodes de communication appropriées.
 
Les planteurs, grands et petits, ne se sentent-ils pas un peu abandonnés par cette dissolution ?
Je ne le pense pas. Les agendas des uns et des autres sont aujourd’hui très différents. Il y a énormément d’associations de planteurs qui existent, qui se regroupent en coopératives, en lobbies très entendus par le gouvernement. Je ne pense pas qu’ils se sentent abandonnés par la disparition de la MSPA.
 
Mais le fait que, dorénavant, le secteur sucrier ne s’exprimera plus d’une voix face au gouvernement et au monde syndical n’est-il pas un désavantage ?
Je vous répète que les intérêts sont aujourd’hui trop divergents pour que tous les membres puissent parler d’une seule et même voix à travers la MSPA. Il devenait donc de plus en plus en plus difficile pour l’association de rester dans la place qu’elle a occupée pendant des années. C’est vrai que la MSPA permettait à l’ensemble du secteur de s’exprimer d’une voix. Mais, par ailleurs, cette possibilité amenait tellement de désavantages qu’on a jugé que cela ne valait plus la peine de continuer, de garder la MSPA uniquement pour ça. Cela dit, je suis sûr que le secteur saura se faire entendre des autorités.
 
Peut-on dire que la MSPA n’a pas su se transformer, se moderniser pour s’adapter à l’évolution du secteur sucrier ?
Je crois que chacun doit avoir son opinion sur cette question. Mais, personnellement, je ne le pense pas. La photo que l’on peut prendre aujourd’hui et demain de l’industrie sucrière est totalement différente de celle qui avait été prise dans le passé.
 
Cette différence existe-t-elle depuis longtemps ?
Disons qu’elle date du temps où on a commencé à fermer les usines sucrières et de la réforme du secteur proposée par l’Union européenne. Depuis ce temps-là, différents groupes sucriers ont pris des chemins bien différents et la divergence des intérêts a commencé à se manifester.
 
Pensez-vous que les syndicats vont regretter l’adversaire contre lequel ils se battaient ?
Les syndicats étaient prévenus depuis très longtemps de la dissolution. Par ailleurs, nous sommes les membres d’une association et c’est notre droit le plus strict de la fermer ou alors de ne plus nous faire représenter. C’est ce que nous avons décidé de faire et je pense personnellement que nous pourrons mieux aborder les questions de productivité en l’absence de la MSPA. Je crois que chacun d’entre nous pourra négocier directement avec ses employés pour déterminer le genre de productivité qu’il lui faut. Et je pense que les bénéfices de cette productivité accrue devront être partagés selon les moyens. Je pense que cette situation sera meilleure pour les employés de chaque entreprise. Ils pourront dialoguer et négocier directement avec leur employeur.
 
Avec ce système de dialogue direct, une grève générale dans le secteur n’est-elle plus possible ?
Avant de répondre a cette question, je tiens à souligner que les membre de la MSPA garantissent aux syndicats et à l’État les engagements pris dans le passé par l’association. Les accords négociés seront respectés jusqu’à leur échéance. Comme les 2 000 arpents qui avaient été offerts à l’État dans le cadre de la diversification de l’économie.
 
Si on additionne vos réponses, on arrive à la conclusion qu’il n’existait aucune raison pour que la MSPA continue d’exister.
Ce n’est pas que la MSPA qui avait/a besoin d’être réformée, c’est tout le secteur sucrier. C’est ce que d’ailleurs le rapport LMC a recommandé : que les institutions étatiques du secteur soient eux aussi reengineered, que le devenir du syndicat des sucres soit revu et que les membres s’accordent pour déterminer de quoi sera fait le syndicat de demain. Dans cette perspective, les membres de la MSPA se sont rencontrés et ont déterminé que dans le nouveau contexte, l’association ne servait plus à grand-chose.
 
Cette dissolution marque la fin d’une époque mais peut-être aussi le début d’une nouvelle ère pour le secteur sucrier.
C’est en ces termes que j’aime penser à ce qui est en train de se passer. Pour survivre, plus précisément pour espérer survivre, il faut que l’industrie sucrière change de mindset. Il faut qu’on se dise que nous ne sommes plus dans l’ère des quotas et des prix garantis, mais que nous sommes en concurrence avec le monde entier. Cette concurrence est de plus en plus rude et le deviendra encore plus.
 
Avez-vous le sentiment que le Mauricien est conscient de la nécessité de cette transformation ?
Je crois que l’industrie sucrière suscite beaucoup d’émotion chez les Mauriciens. Cette émotion cache un peu la réalité de la situation. Beaucoup de gens pensent que l’industrie sucrière peut faire face à tout, qu’elle est indestructible, qu’elle ne peut que continuer à exister. Ils se trompent. L’industrie sucrière a été l’épine dorsale de l’économie mauricienne pendant très longtemps. Et puis l’Europe a décidé de réformer son industrie et aujourd’hui nous en subissons les retombées. Ce que nous faisons aujourd’hui c’est d’essayer de rattraper notre retard sur les betteraviers européens qui ont fait des progrès technologiques immenses. Ils sont en train de réformer leur industrie rapidement et il est temps qu’on s’y mette. Il faut absolument réduire notre coup de production qui est beaucoup trop élevé.
 
Comment réduire le coût de production trop élevé, en faisant appel à la technologie de pointe ?
Je dirais en faisant appel à tout ce qu’on peut trouver pour le faire. La technologie, une meilleure productivité, de nouvelles variétés, de la valeur ajoutée. Il faut se poser la question de savoir si nous devons demain continuer à faire du sucre ou nous spécialiser dans des produits à base de sucre ? Devrions-nous continuer à vendre du sucre blanc et des sucres spéciaux ou fabriquer des produits plus évolués à base de sucre ?
 
Maurice est en retard de combien de temps dans le secteur sucrier ?
Nous sommes en retard de plusieurs milliers de roupies par tonnes. Avec les moyens adéquats, on peut rattraper le temps et les roupies rapidement.
 
Les autorités mauriciennes sont-elles conscientes du retard et de son ampleur ?
Je pense que la lecture du rapport LMC commandité par les autorités mauriciennes donne une idée extrêmement précise de la situation dans laquelle se trouve actuellement le secteur sucrier mauricien. J’aime à croire que tous nos partenaires, dont le gouvernement, ont lu ce document en mettant de côté leurs émotions. Ce document apporte beaucoup de réponses dans beaucoup de domaines et propose une amélioration substantielle du secteur.
 
Avez-vous consulté les autorités avant de procéder à la dissolution de la MSPA ?
Nous n’avons pas consulté, mais nous avons informé. C’était quelque chose attendue parce que déjà évoquée plusieurs fois dans le passé. Je ne pense pas que cette annonce ait provoqué une inquiétude quelconque. Les planteurs ne sont pas affectés, les usiniers ont tous pris la décision, le gouvernement était au courant. En ce qui concerne les syndicats — et je réponds à une question posée plus haut —, je vois mal un syndicat du secteur sucrier pleurer sur la dissolution de la MSPA !
 
Si les partenaires de la MSPA acceptent sa dissolution, cela veut-il dire que le sucre a perdu un peu de cette passion que le Mauricien avait pour ce secteur ?
C’est un fait. Autrefois le sucre représentait 40 et 25% du PNB, aujourd’hui il ne représente que 2%. Il faut voir les choses objectivement.
 
La dissolution de la MSPA peut-elle jouer un rôle de déclencheur dans la prise de conscience de la nécessité de la réforme du secteur ?
Ce n’est pas la non-existence de la MSPA qui va déclencher tout ça. Mais je crois, et j’espère, que cette dissolution donnera le signal pour une série de changements au niveau des institutions, que ce soit dans le secteur privé ou le secteur étatique. Je pense que c’est le cumul de tous ces changements qui feront que l’industrie sucrière sortira de l’ornière.
 
Une question simple : quelle est la profondeur de cette ornière ?
Il suffit de voir les pertes que le secteur sucre ont enregistrées l’année dernière pour avoir une idée assez précise du trou. Pour notre part, nous avons fait des pertes conséquences de plus d’une centaine de millions. Nous n’avons jamais fait des pertes de cette importance jusqu’à maintenant.
 
Ces pertes étaient-elles dues à la fameuse grève avant la coupe de l’année dernière ?

C’était du principalement à un prix du sucre très bas sur le marché mondial. À une campagne de désordre, pour dire le moins. Et la grève, qui nous a coûté beaucoup d’argent. Ce sont les facteurs additionnés, mais tout cela c’est le passé. Ce qui importe maintenant, le prochain agenda va être ce qui va se passer au syndicat des sucres. C’est une autre institution sur laquelle il faut avoir une profonde réflexion.
 
Faut-il aussi fermer le syndicat des sucres ?
Ce n’est pas ce que je suis en train de dire. Je pense que le syndicat des sucres doit rester une plate-forme, un service provider, mais en même temps les fabricants de sucre doivent pouvoir être plus près du marché qu’ils ne le sont actuellement. Il est prévu que les membres du syndicat se rencontrent pour réfléchir sur l’avenir de l’institution. Je compte participer pleinement à ces discussions en soulignant qu’il faut voir les intérêts de l’industrie dans son ensemble. Ils passent à mon sens par une proximité accrue des fabricants avec les acheteurs.
 
Faut-il éliminer ou diminuer les intermédiaires ?
C’est toute la question qu’il faudra débattre. Il y a toute une réflexion à avoir là-dessus et j’ai espoir que chacun y mettra du sien et que nous arriverons rapidement avec une solution. Il y a tout un travail à faire. Il y a une refonte de l’industrie, comme le préconise d’ailleurs le rapport déjà évoqué.
 
Quel est votre vision personnelle de l’avenir du secteur sucrier mauricien ?
Je suis tout à fait d’accord que l’on ne peut parler d’industrie sucrière mais d’industrie cannière. Il va nous falloir trouver d’autres débouchés pour tous les produits de l’industrie. Il va falloir par tous les moyens ajouter de la valeur à nos produits, continuer à monter en gamme, tout en exploitant le mieux possible les by-products de l’industrie.
 
Sommes-nous en train de prendre le bon chemin ?
Il y a beaucoup de réflexions sur tous ces sujets en ce moment. Nous sommes dans une grande période de mutation. Il faudrait que nous nous donnions les moyens de la réussir.
 
Continuons par une question personnelle, Cyril Meyer. Dans quelques semaines vous prendrez votre retraite comme CEO de Terra. Contrairement à ce qui passe trop souvent à Maurice, avez-vous organisé votre succession ?
C’est fait. Je prends ma retraite à la fin de l’année, mon successeur, Nicolas Maigrot, est déjà nommé, il grandit vite et bien. À partir du premier janvier, je compte démissionner de tous les boards et laisser toute ma vie de corporate derrière moi. Je n’ai pris et je ne veux prendre aucun engagement pour un minimum d’un an ou deux. Et j’espère que pendant cette période, je pourrai trouver un intérêt autre que la corporate life dans laquelle j’évolue depuis plus de quarante ans et qui me passionnerait tout autant. Je pense qu’il y a une autre vie après le travail et je vais essayer de la trouver.
 
Mais peut-on se débarrasser de quarante ans de travail dans le sucre ? Peut-on facilement sortir de cette mélasse ?
C’est une excellent expression. C’est vrai que travailler dans l’industrie sucrière peut être ingrat, mais c’est aussi intéressant et passionnant. En tout cas, je vais essayer de trouver autre chose.
 
La dissolution de la MSPA, votre prochaine retraite : c’est vraiment la fin d’une époque.

C’est vrai, mais c’est aussi comme vous le disiez : le début d’une nouvelle ère. Moi, j’ai été formaté avec le tonnage et le prix du sucre garantis, etc. et je rêvais souvent de Bruxelles. Mon successeur, lui, ne connaît absolument rien de tout ça, c’est un homme de terrain, de marketing. Je suis sûr qu’il va aborder la question sucrière avec un oeil tout à fait différent du mien. Et je lui souhaite bonne chance.
 
Terminons en faisant plaisir aux syndicats. Votre départ c’est un peu la fin des barons sucriers, que d’aucuns surnommaient dinosaures, qui vont être remplacés par une autre espèce ?
Je ne me suis jamais senti dinosaure ou baron. Mais à un certain âge, il faut reconnaître que les choses ont changé, que votre avenir est plus derrière vous et qu’il faut savoir s’en aller pour le bien de l’entreprise ou du secteur. C’est ce que nous avons fait pour la MSPA. C’est ce que je vais faire à Terra.