Tous ceux qui suivent Le Supplément, le magazine d’actualité de Canal Plus, connaissent Cyrille Eldin. Ce comédien amine Eldin Reporter — un jeu de mots sur un certain Tintin —, une rubrique qui décoiffe les politiciens français et ravit les téléspectateurs. Ce comédien, devenu spécialiste de l’interview décalée à la télévision, vient de passer quelques jours à l’hôtel Long Beach. Grâce à Nicolas de Chalain, le directeur de l’hôtel, nous avons pu rencontrer le comédien qui joue le rôle d’un journaliste à la télé.
Les collègues de bureau sont des mordus de Canal Plus et de son Supplément, et ils sont fans de vous. Ils attendent que je ramène une interview canon. Comment va-t-on faire ?
C’est à toi de voir, c’est toi l’interviewer. On va les surprendre en faisant une interview ordinaire qu’ils vont trouver extraordinaire. De toutes les manières, on m’a fait bien manger, on m’a donné à boire et un cigare moyen. Je suis donc prêt à dire n’importe quoi.
On va parler de quoi, de philosophie ?
On pourrait parler de philosophie indienne, de Krishnamurti, de l’importance de l’être, du souci pour l’Occidental de l’avoir, de la représentation. On peut aussi parler des politiques en disant qu’ilssont esclaves de leur image et pas de leurs décisions.
Les gens qui vont lire cette interview sont plutôt intéressés par toi. Tu étais comédien au départ ?
Je suis toujours comédien, même si je joue au journaliste à la télévision. J’ai fait des petits rôles au cinéma et à la télévision, de la publicité, plus de dix ans de théâtre.
Pourquoi est-tu devenu comédien ?
Alors là, je ne sais pas. Il y a des choses que l’on fait sans trop savoir pourquoi mais qu’on sait qu’il faut faire. Si on fait les choses en sachant pourquoi on les fait, on commence alors à tourner autour de son nombril. Je ne sais pas faire ça.
lIl y en a qui se portent très bien en tournant autour de leur nombril
Je crois que c’est seulement en apparence. En réalité, quand on gratte un peu les gens qui tournent autour de leur nombril, on découvre qu’ils ne le vivent pas bien. Je le pense, en tout cas.
lTon prénom s’écrit avec deux “l” et un “e” comme en Russie. Tu serais d’origine russe ?
 Non. Je suis Corse de par mon père et Espagnol de par ma mère, et je suis né à Paris. J’ai du sang rouge chaud, soit méditerranéen soit révolutionnaire. Je vais t’expliquer d’où vient mon prénom. Suis-moi bien. Ma mère, elle, voulait absolument un garçon après avoireu deux filles et je devais m’appeler Fabrice. Mon père, lui, n’aimait pas ce prénom et rêvait d’avoir une fille qui se prénommerait Cécile, et comme j’étais un garçon qu’on ne pouvait ni appeler Fabrice ni Cécile, on m’a donné le prénom de Cyrille avec deux “l” et un “e”, et je ne m’en porte pas trop mal.
lTu as commencé à faire rire très tôt ?
J’ai commencé à fait rire alors que j’étais petit. Je faisais beaucoup d’imitations de comiques.
lLes études ?
Je n’en ai pas fait beaucoup. L’école et moi ça n’allait pas bien ensemble. Elle ne m’aimait pas et je ne l’adorais pas. Je faisais une école par an et me faisais virer à chaque fois. Je n’ai même pas passé mon bac.
lEt comment es-tu arrivé au théâtre ?
Petit à petit. En fait c’est à la mort de mon père que j’ai commencé, parce qu’il ne voulait pas que j’en fasse.
lQue voulait-il faire de toi ?
Mon père était une espèce de Bernard Tapie pas doué. C’est-à-dire que c’était un flambeur, un homme qui créait des entreprises qui faisaient faillite. Moi, je voulais faire du théâtre depuis toujours et il ne voulait pas. Après sa mort, je suis parti faire le Gau Club Med et là-bas on m’a dit qu’il fallait que je fasse de l’animation et donc de la comédie. Je me suis éclaté. Il paraît que j’étais pas mal et des gens m’ont dit qu’il fallait que j’aille tenter ma chance à Paris. Je les ai écoutés et je suis monté à Paris. J’étais un peu perdu, je ne savais pas trop où j’allais, je n’écrivais pas trop ma vie, je regardais ce qui se présentait, je disais oui aux choses.
lC’est -à-dire ?
Tout ce que je fais, je ne le prévois pas. Je n’ai pas spécialement de l’ambition. Je n’avais pas celle d’interviewer les politiques non plus au départ. J’ai fait du théâtre, du cinéma et de la télévision dans de petits rôles et j’ai étélancé par une publicité télévisée. Elle devait lancer une banque hollandaise en France et était réalisée par Étienne Chatilliez, réalisateur, entre autres, de La vie est un long fleuve tranquille, Tatie Danielleet Le bonheur est dans le pré. Il fait un casting de plus d’un mois et a vu 900 personnes pour un rôle. J’étais déjà content d’avoir été retenu pour le casting. Imagine ce que j’ai ressenti quand j’ai été choisi pour le rôle.
lLe réalisateur t’a choisi parce que tu avais la tête de l’emploi pour une publicité pour une banque ?
Je ne sais. On ne sait jamais vraiment pourquoi on plaît. De toutes les manières, on n’aime pas son image. Moi je n’aime pas ma voix ni mon image.
lTu trouves que tu n’es pas télégénique ?
Je trouve surtout que j’ai plus de cheveux dans la vie qu’à l’écran. Du moins, je le crois.
lTu voulais faire de la pub ?
Je te l’ai dit, je ne savais pas très bien ce que je voulais faire. J’étais dans la merde. J’avais un père qui en mourant m’avait laissé beaucoup de dettesparce que sur le papier j’étais gérant de ses entreprises. En fait, je suis allé au Club Med pour être nourri et logé, et j’avais peur qu’on me prenne le peu d’argent que je gagnais. Je n’avais pas de diplôme. J’étais gérant non salarié d’un père insouciant. J’avais envie d’être comédien depuis toujours, lui ne voulait pas. Je me suis laissé porter par les choses. J’ai une devise dans la vie qui me porte chance et me permet de surmonter beaucoup de choses sans me prendre au sérieux. C’est “j’écris pas ma vie, je regarde ce qu’elle m’écrit”. Je n’ai pas une idée de ce que je veux. Je me méfie énormément du JE parce que j’ai peur et, du coup, je ne fais pas certaines choses. Les choses que je fais, je les fais sans me soucier de l’avis des autres, même si elles peuvent avoir un certain écho. Par exemple, j’ai écrit un livre cette année qui s’intitule Remanie-moi.
lPas mal de Mauriciens suivent tes émissions sur Canal. On sait que tu as commencé à jouer avec un titre et que tu as été finalement obligé d’écrirele livre .
On regarde attentivement Canal à Maurice à ce que je vois ! Cela fait vingt ans que j’écris des spectacles, j’ai travaillé au théâtre, j’ai corrigé des trucs mais j’avais peur d’écrire. J’avais peur en me demandant ce que les gens penseraient de moi, s’ils vont aimer ou pas. Et puis j’ai fait un sketch pour Le Supplémentet je ne pouvais pas parler directement de politique, puisque nous étions en campagne électorale, au deuxième tour des municipales, à la veille du remaniement ministériel. J’ai fait un sketch avec un faux livre au salon du livre avec quelques passages, une petite vanne sur chaque politique qui était là. Le sketch est un succès et tous les éditeurs me disent : “Vous devriez faire un livre.” Et j’ai été pris au piège avec une petite maison d’édition car je ne voulais pas faire une affaire d’argent en profitant du succès de ma chronique dans Le Supplément.
lCela t’a-t-il pris plus de temps pour écrire le livre que pour écrire les sketches du Supplément ?
Le livre s’est écrit très rapidement, en quelques jours. J’avais des idées et une éditrice qui a joué le jeu, attendu le temps qu’il fallait et puis à un moment elle m’a dit qu’il fallait me presser un peu pour le faire sortir si je voulais qu’il sorte avant les vacances. Ce livre n’a aucune prétention littéraire mais
lIl est bien écrit
Tu l’as lu ?
lNon, mais entendu lire des passages de ce livre au Petit Journal. Tu vois, on suit bien Canal à Maurice. On t’a aidé à écrire ce livre ?
– Non, je l’ai fait tout seul. Dans ce livre j’ai aimé l’idée de faire pour faire, pas de faire pour plaire. Quand on écrit pour plaire c’est paralysant, mais quand on le fait pour faire, sans se soucier du comment il va être reçu, eh ben, on prend confiance. Parce que tout d’un coup, on s’aperçoit qu’on existe dans le regard des gens alors qu’on n’existe pas dans le nôtre.
lDepuis la parution du livre, le regard que tu jettes sur toi s’est-il amélioré ?
Disons que, depuis la parution de Remanie-moi, j’ai pris plus confiance quand même. Mais je me méfie énormément de la confiance, la seule chose sur laquelle on peut se reposer c’est le travail. Après, le reste, la confiance, les bonnes périodes, la chance, ça existe sûrement, mais il faut rester vigilant. Là, j’ai une belle période parce que je fais une émission qui me plaît et qui marche bien, mais après.
lQuelque part, n’es-tu pas prisonnier de cette émission, dans la mesure où tu dois une fois par semaine te payer la tête de quelques politiciens ?
Je ne paye pas la tête des politiciens, je dialogue en quelque sorte avec eux. Être prisonnier de l’émission ne me dérange pas. J’aime beaucoup ce que je fais. Tu vois, dans le métier de comédien, au théâtre, tu joues le même texte tous les soirs avec, évidemment, des subtilités données par l’humeur, la sensibilité de la vie. Quand tu fais du cinéma c’est valorisant, mais tu te retrouves à attendre les trois-quarts du temps que tout soit prêt. Dans l’émission de télévision que je fais, tu ne sais pas ce qui va se passer.
lComment est-ce que tu te prépares. Tu apprends, par exemple, que Ségolène Royal ira quelque part et tu y vas ? Tu imagines la situation et tu prépares tes répliques d’avance ?
Je me renseigne sur son actualité, sur les choses qui peuvent me permettre de l’embêter.
Le principe de base del’émission est d’aller embêter le politique ?
Le principe est d’emmerder les puissants, de leur faire tomber de leur piédestal. Mais en même temps, il faut le faire avec un certain équilibre. Car il ne faut pas être prévisible. Je ne dois pas être le clown de service qui fait rire en étant sympa. Je dois être un tout petit peu décalé, pour surprendre, susciter une réaction. Cela doit être comme dans la vie, comme dans un couple. C’est un jardin que l’on arrose tous les matins. Il faut surprendre, ce qui demande un travail qui consiste à réagir sur le champ, même quand les choses ne se passent pas comme prévu. J’ai vécu une situation comme ça avec Alain Juppé à Bordeaux. J’arrive, je lui dis bonjour et il ne me répond pas, il est un peu hautain et m’envoie un peu chier avec une mine qui dit : moi je suis sérieux, vous vous êtes un clown, partez ! Il était avec Jean-Claude Junker qui vient d’être élu à la présidence d’une commission de l’Europe et je me tourne vers lui et je lui dit : pensez-vous qu’un jour enEurope on ira vers plus d’égalité fiscale ? Il s’attendait à ce que je lui parle de ses chaussettes ou de quelque chose comme ça, et c’est une vraie question. Et il commence à répondre. Je me suis tourné vers la caméra pour dire je n’avais pas compris la question que je venais de poser mais elle en imposait, hein !
Donc, dans tes sketches, le rire dépend des circonstances, des répliques de l’autre, du politique ?
Pas toujours. En général je me prépare en écrivant un truc, mais parfois, et même souvent, il se passe complètement autre chose que ce que j’avais prévu. C’est-à-dire qu’il faut que je trouve le moment où ils veulent bien me parler, le moment où je peux avoir accès, le moment où leur service d’ordre va avoir marre de me repousser. Et là, en fonction de la situation, il peut même m’arriver d’oublier ce que j’avais envie de faire pour utiliser le moment présent avec mon intuition. Il ne faut jamais être désagréable avec le politique, parce que je ne suis pas là pour le juger, pour le condamner, pourle prendre de haut. Je l’ai dit dans le livre : j’aime emmerder les fonctions mais je n’ai rien contre l’homme. Il faut savoir prendre du recul. C’est en tout cas ce que ça m’apporte : une ouverture de plus en plus large. C’est avec les amis, des gens de la famille, la relation n’est jamais la même avec les politiques. Depuis six ans que je fais cette émission, on a eu de bons rapports et de mauvais rapports comme dans la vie. Il ne faut pas que je me donne toujours le beau rôle, c’est le danger de l’ego, je pourrais couper au montage
Est-ce que tu le fais ? Est-ce que tu coupes beaucoup au montage ?
Oui, il y a du montage. Sur chaque sujet, on ramène une trentaine de minutes d’images qu’il faut ramener à deux et demie. Je suis aidé dans ce travail par un caméraman qui est mon ami. Il est comme moi, il sent les choses et réagit au quart de tour pour filmer ce qu’il faut. Après on travaille au montage. Je fais quatre sorties par semaine et au montage j’écoute ce que les techniciens disent, ce qui les fait rire. Chaque situation provoque des rires différents selon les personnes. Je suis aidé dans le montage par mon producteur. C’est un homme qui a des doutes et j’aime ça. Je préfère de loin quelqu’un qui a des doutes à ceux qui ont des certitudes.
Pour bien fonctionner le sketch n’exige-t-il pas une certaine complicité entre le politique et toi ?
Une certaine complicité oui, mais pas une connivence. Il y a une forme de complicité mais après c’est comment on sent les choses. Parce que c’est tellement dénaturé par le filtre médiatique qu’on n’a plus de vrai rapport. Aujourd’hui les politiques ne sont plus crédibles, ils se foutent de la gueule des gens ouvertement. Ils s’asseyent vis-à-vis de quelqu’un, lui disent que c’est lui et lui seul qui compte, et aussitôt qu’un autre se présente ils lui disent la même chose. Quand on prend un peu de recul pour regarder la politique française, il y a de quoi péter un plomb.
C’est la même chose pour la politique mauricienne !
C’est ressemblant. Je pourrais venir faire des émissions à Maurice.
Pas sûr que tu en obtiendras l’autorisation
Il en faut une ? Mais revenons en France au moment de l’affaire Cahuzac, le ministre socialiste qui jurait qu’il n’avait pas de compte en Suisse. À cette époque, Jean-François Coppé demandait la démission de Hollande tous les jours en disant ou il était au courant et qu’il est un escroc ou qu’il ne savait pas et c’était un amateur. Qu’est-on qu’on doit dire aujourd’hui à Sarkozy pour l’affaire Bygmalion ? Dans un cas comme dans l’autre c’est la même chose. Il n’y a plus de morale, il ne reste que la lourdeur de la morale, la lourdeur du protocole, l’importance du service d’ordre. Aujourd’hui les politiques veulent le pouvoir mais ils ne veulent pas en assumer les responsabilités et les conséquences. Autrefois, quand un homme politique faisait une connerie, il en prenait la responsabilité et démissionnait. Aujourd’hui, il dit : j’ai fait une connerie et alors ? D’autres l’ont fait avant moi, je reste en poste.
Comment les journalistes ont-ils accueilli le comique qui venait faire leur métier, à leur place ?
Très mal. Au départ j’étais terrorisé par les journalistes experts qui avaient un avis sur tout, alors que moi je n’avais d’avis sur rien. Puis, j’ai compris que comme les sondeurs, les experts pouvaient se tromper, comme moi. À la dernière présidentielle, les experts avaient expliqué que Hollande gagnerait par 55% et il n’a gagné que par un peu plus de 51%. Le fait de s’être trompé n’a pas dérangé les sondeurs experts. Plus ils se trompent plus ils sont experts. Avec les journalistes ça s’est très mal passé au début, mais le culot, le mien, a fini par l’emporter.
D’où tu tiens ce culot ?
De mon enfance. J’avais des grands frères qui m’envoyaient voler des Schtroumpfs dans les magasins. Il y a, dans ce que je fais aujourd’hui à la télévision, un côté un peu brigand. On aime bien sortir du cadre, franchir les limites, prendre des risques, c’est ça qui est drôle. Puis je me suis installé, d’abord dans La Matinale, ensuite dans Le Supplément, qui est plus installé, plus organisé, même si l’actualité est folle. Surtout actuellement avec le retour annoncé de Sarkozy qui est pathétique, comme les initiatives du gouvernement. Mais tout cela me fait plein de sujets que je vais traiter à la rentrée.
Parmi les politiciens français que tu as étrillés, y en a-t-il un que tu aimes particulièrement ?
François Hollande. Il y a en lui une espèce de naïveté qui me touche. Je l’ai aimé quand il n’était qu’à 3% dans les sondages, puis il est monté assezhaut. Je ne vais pas l’abandonner quand il commence à retomber, tout de même. Hollande est actuellement l’homme le plus détesté de France, mais tous les politiciens veulent lui prendre sa place. Ils se battent tous pour être l’homme le plus détesté de la République.
Quels sont tes projets d’avenir dans l’audiovisuel ?
Continuer Le Supplémentsur Canal car il y a du blé à moudre. On réfléchit sur un développement du concept d’Eldin Reporter. Peut-être une séquence plus longue, une interview en face-à-face, mais toujours décalée. Il faut garder la disponibilité par rapport au moment présent. C’est ça qui est fabuleux dans la chronique par rapport au théâtre. Si je continue à faire des interviews de façon humoristique et décalée et à faire évoluer le truc, c’est mon plaisir. C’est mieux que de faire du cinéma dans un grand film avec un gros cachet.
Un retour à Maurice est-il envisageable avec ou sans autorisation de tourner ?
Tout à fait ! J’ai passé de très bonnes vacances dans ton pays et j’ai même rencontré Jean-Pierre Foucault, qui faisait ses courses à Grand-Baie. Comme quoi, le monde est petit et ceux qui travaillent à la télévision sont partout ! Ce que je trouve très agréable à Maurice et plus particulièrement dans cet hôtel, c’est l’intelligence plus que l’éducation. C’est là qu’on voit la vraie gentillesse, celle qui n’est pas lourde. Celle qui ne dit pas : on lui a dit d’être gentil avec les clients et je le suis. C’est la gentillesse du contact naturel qui donne le sentiment de partager un petit moment privilégié. Oui, je reviendrai à Maurice, même si le directeur du Long Beach ne pense pas à m’inviter. Et j’espère que d’ici là l’hôtel sera abonné à Canal Plus.