D’énormes pierres continuent d’être enlevées du lagon à Balaclava, en face du site de construction de l’hôtel haut de gamme Mella Villa. Treize pêcheurs sont ainsi montés au créneau, mécontents du montant de la compensation (Rs 20 000) accordée à 130 de leurs confrères. Une semaine après avoir attiré l’attention sur cette situation, « le dragage, comme ils le soutiennent, continue de plus belle ». Le promoteur détient en effet un permis délivré par le ministère de l’Environnement, l’autorisant à enlever les « loose boulders » du lagon. Face à cet état de choses, une question se pose : à qui appartiennent nos plages ?
Sempiternels refrains, mêmes récriminations, mêmes rengaines… Pour toute nouvelle implantation d’un complexe hôtelier, le promoteur se doit de respecter une des nombreuses conditions de l’Environmental Impact Assessment (EIA) Licence qui lui est attribuée : celle de « resolve any conflict that may arise with the fishers and other coastal users prior to, during and after the implementation of the project ». Dans la plupart des cas – pour ne pas dire tous les cas – le promoteur verse une certaine somme aux pêcheurs, qui doivent être dûment enregistrés au ministère de la Pêche, affectés par les travaux. Un montant allant de Rs 5 000 à Rs 20 000 leur est ainsi proposé en guise de compensation, puisque ces derniers dépendent de la mer pour gagner leur vie.
Les cas se suivent ainsi et ressemblent. Une partie des pêcheurs, soutenus par leur syndicat, négocient en catimini une compensation. Non satisfaits de la somme proposée, c’est alors qu’un autre groupe monte au créneau pour dénoncer les torts causés à l’environnement. Mais en réalité, c’est rarement une sensibilité écologique qui mobilise ces pêcheurs. Une fois que le promoteur leur accorde la somme qu’ils réclament, ceux-ci ne se font plus entendre.
Dans le cas précis de la construction de Mella Villa, aux dernières nouvelles, 130 pêcheurs, sur les 143 enregistrés, ont bien voulu accepter la compensation de Rs 20 000 qui leur a été proposée. Les 13 autres réclament, eux, pas moins de Rs 100 000, une somme jugée excessive par le propriétaire du complexe hôtelier, Denis Sek Sum.
Ces treize pêcheurs mécontents affirment que le promoteur les a reçus le lundi 7 novembre, afin d’essayer de trouver un terrain d’entente, mais cette rencontre n’a abouti à aucun accord. Le lendemain, ils auraient été, disent-ils, « verbalement insultés, voire humiliés » par des policiers, alors qu’ils étaient avec leurs pirogues et leur équipement de pêche à se préparer pour leur journée de travail.
Ils ont ainsi alerté le ministère de la Pêche, tandis qu’un autre groupe s’est rendu au ministère de l’Environnement pour faire part de leurs griefs. Mais ces derniers ont été, disent-ils, congédiés. Furieux, ils ne cessent de répéter « qu’il est clairement établi qu’il faut que le promoteur consulte les pêcheurs avant d’entreprendre des travaux ».
Au niveau du ministère de l’Environnement, l’on soutient que Mella Villa détient le permis nécessaire pour enlever ces grosses pierres du lagon. Celles-ci, indique le porte-parole du ministère, ne peuvent être enlevées manuellement, comme l’affirment les pêcheurs, et nécessitent bien l’utilisation de bulldozers. Or, précise notre interlocuteur, le promoteur de Mella Villa n’a le droit d’enlever que les « loose boulders ». Cette source officielle de l’Environnement soutient par ailleurs que le promoteur de Mella Villa détient également un Environment Monitoring Plan (EMP) délivré par le ministère, et qu’un officier assure la supervision des travaux.
Interrogé, un des conseillers du ministère de la Pêche, qui faisait le lien entre son ministère et le Centre de recherche d’Albion, s’est pour sa part montré plutôt évasif, affirmant toutefois que les scientifiques d’Albion sont déjà sur le dossier.
« No removal of embedded rocks »
Pour rappel, Mella Villa prévoit d’embellir la plage située en face de l’hôtel sur une longueur de 130 m, d’aménager une zone de baignade de 60 m, parallèle aux côtes, au nord du site de l’hôtel, d’installer une « offshore floating platform » de 7 m par 7 m, de construire une « floating jetty » et d’installer des « sea anchors at either boundary at site ». Et selon les informations recueillies par Week-End, « there shall be no recourse to any dredging during the coastal improvement works. Except for the bathing area, there shall be no removal of embedded rocks/boulders. »
Contacté au téléphone hier après-midi, Denis Sek Sum, propriétaire de Mella Villa, ne s’est pas montré tendre et a même accusé Week-End de lui avoir causé du tort dans son édition de dimanche dernier. « Vous avez été équilibré certes, mais le ton employé dans votre article nous a porté préjudice », a-t-il soutenu. À la question de savoir s’il a effectivement rencontré les pêcheurs en vue de négocier une nouvelle compensation, il a répondu : « Les 143 pêcheurs ont accepté ma proposition. Même ceux qui étaient contre au début. C’est tout ce que je peux vous dire », avant de mettre fin à la conversation.
Se trouvant dans un véritable dilemme, les treize pêcheurs ayant refusé d’être indemnisés ne savent pas quelles démarches entreprendre, puisque Mella Villa détient bien un permis en dépit de leurs protestations, et alors que la majorité de leurs confrères a accepté la compensation de Rs 20 000. Ne bénéficiant pas, non plus, du soutien de leur syndicat, ces pêcheurs sont restés impuissants tandis que le dragage continuait sous leurs yeux. Ils envisagent ainsi de solliciter, dès demain, l’aide de Vassen Kauppaymuthoo, ingénieur en environnement et océanographe. Ce dernier était absent du pays au cours de la semaine.
Comme nous l’écrivions dans ces colonnes la semaine dernière, nos plages n’appartiennent pas au gouvernement ni aux pêcheurs, et encore moins aux promoteurs hôteliers. Les plages relèvent du domaine public : tous les Mauriciens doivent non seulement y avoir accès, mais devraient également voir leurs droits les concernant, protégés. Sur quelle base les permis EIA sont-ils délivrés ? Est-ce uniquement parce que leurs sources de revenus dépendent de la mer que cela donne le droit aux pêcheurs d’être seuls maîtres de nos lagons ? Quant aux décideurs politiques et instances décisionnelles, jusqu’où consentiront-ils à approuver des demandes de promoteurs pour l’octroi de EIA Licences qui les autorisent à nettoyer nos plages ? Autant de questions qui restent sans réponses…