En oenologie et en sommellerie, il est nécessaire d’avoir, parmi d’autres qualités, ce que les professionnels appellent la mémoire olfactive. C’est la capacité à reconnaître les arômes du vin pour pouvoir en deviner le terroir, les cépages et même, parfois, le millésime. Je constate que cette mémoire des arômes, autant que des relents, est un des talents que m’a accordés le divin (sans jeu de mots), mais que, par ignorance, j’ai gaspillé. Je serais peut-être devenu un bon sommelier si je n’avais pas autant sommeillé. Tant pis, la vie est trop courte et trop belle pour s’arc-bouter sur des regrets.
Tous les jours, lors de mes rencontres, mes promenades, je reconnais des odeurs que je peux facilement associer à des événements ou situations vécus. Mon nez, en passant, très cyranesque, (ou, pour rester dans le vin, « Bergerac »), retient même les effluves qui se dégagent de mes lectures. Les récits d’une jeunesse insouciante batifolant à travers les prés et les chemins mettent immédiatement sous mon nez l’odeur du goudron chaud, des grandes herbes ou de la vavangue, ce fruit âcre aujourd’hui disparu, que nous mangions sans même avoir à le laver.
Ma dernière lecture, « L’oligarchie des incapables » de Sophie Coignard et Romain Gubert, m’a rappelé des relents d’un épisode (ou même plusieurs) dans la vie d’un pays dont je ne saurai que taire le nom. Ce livre relate de manière crue les relations sournoises et criminelles entretenues par les politiques français et les grands du commerce et de la finance. Personne n’y échappe : commis, patrons, évêques, ministres, présidents… Eux aussi, comme ceux du pays dont je tais le nom, ont dû, pendant des années, croire que leurs actes demeureraient éternellement sous le boisseau.    
Dès l’intro, les auteurs donnent le ton « Au centre de tout, une passion honteuse, celle de l’argent roi ; une obsession du cumul : cumul des positions, des pouvoirs… avec en toile de fond, l’impunité qui a fait du droit à l’incompétence un article non écrit de la constitution ». Un peu plus loin, ils écrivent : « Désormais, ce n’est plus l’enrichissement, c’est l’accaparement des biens publics qui est devenu le sport préféré de nos élites ».
A la question : « Incapables (dans l’autre pays, on dit médiocres) ceux qui nous dirigent ? » les auteurs répondent « Le mot peut sembler dur. Nos élites, en effet, sont très compétentes pour défendre leurs propres intérêts. Beaucoup moins lorsqu’il s’agit de se rendre utile ». Loin de moi l’idée de vous faire un cours d’olfaction, mais ne sentez-vous pas le « parfum » de certaines personnes d’un certain pays ? Aux habitants de ce pays maintenant de sentir que plus ils se taisent, plus se dégage une odeur pestilentielle. Dans son livre « Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ? », Eva Joly nous dit « Nous pouvons encore empêcher que nos enfants connaissent, à l’âge adulte, un monde où l’impunité régnerait parmi les élites, où seuls les citoyens lambda auraient des devoirs. Nos enfants ne méritent pas ça. Pourtant, si nous laissons se décomposer l’ordre du monde, qu’ils grandissent à New York ou à Buenos Aires, dans la banlieue de Kyoto ou de part et d’autre du Rhin, ils vivront sans le savoir tout à fait sous la férule de maîtres inconnus, à la fois injustes et invisibles ». Si nous voulons les sauver, il ne faut pas attendre demain.