Le citoyen mauricien a-t-il seulement une once de connaissance politique, c’est-à-dire une connaissance de l’histoire politique, ses idéologies associées, ses différents régimes, ses multiples systèmes, ses mouvances qui font la géopolitique, une compréhension innée du système politique local et ses périphéries, de même qu’une analyse de l’état général de notre démocratie ? Peut-il tout simplement penser sans attache aucune ? La réponse est non. Non, au regard des résultats des dernières élections nationales 2014, qui, sur un plan global, révèle le fond tout aussi bien que la forme.
Près de deux ans avant les dernières élections nationales, le sentiment de « tous pareils ces partis et alliances » faisait floraison. De plus, si on en croit un sondage mené par un groupe médiatique vers cette période, ce rejet concernait un peu plus de 50% des sondés. Ensuite, moins d’un an avant les élections nationales, la réforme électorale était mise en débat. De quoi entrevoir l’espoir d’un début d’avancée sur les neurones de ce qui s’appelle le « peuple », qui, quelque part, s’y était accroché en ce qui concerne la proportionnelle, la représentativité, le pluralisme, des principes alors suggérés ou mis en question. Où tout cela est passé quand ce « peuple » s’est réveillé le matin du 10 décembre 2014 ? Résultat, il a été bien incapable d’assumer ses responsabilités devant ses propres sentiments et a envoyé en bloc les partis et alliances classiques au parlement alors qu’il avait le choix de plusieurs candidats hors système. Sinon, transcrire une occasion de voter l’un des principes mentionnés plus haut. Conclusion, il faudrait se méfier des savoirs du « peuple » et de sa capacité de réaction, au sens vertueux et en termes éclairés.
Ramgoolam, après dix ans de pouvoir, était, selon les aléas temporels des quinquennats de notre système et de la mandature, essoufflé aux yeux du « peuple », même si la proposition Ramgoolam/Bérenger, celle d’un régime présidentiel, était la solution ultime. Une sorte de mal nécessaire qui permettrait à l’île de passer à une démocratie moderne. Mais aussi nous faire entrer dans une logique politique de l’âge adulte après plus de quarante-cinq ans d’indépendance. C’était et reste la seule approche valable pour le déploiement d’un niveau intellectuel bien au-dessus de la moyenne et être véritablement progressiste, pour ceux qui comprennent le sens du mot. Cette proposition n’est pas passée. Fort bien. Il faut maintenant accepter de continuer à vivre dans un perpétuel jeu de tares politiques avec ses acteurs in parliament et ses acteurs out parliament. Notre régime actuel est un éternel recommencement qui permet aux gens peu futés d’alimenter, à leur tour, le jeu de dupes. Encore et encore. L’information ne semble pas suffire au « peuple » pour s’éduquer d’une culture politique. Le pire, c’est qu’il se croit malin quand il s’exprime.
La politique classique devrait être une question du passé, et finira par être une question du passé. Tous les politiciens qui ont été à un moment ou à un autre au service de notre régime dynastique, de notre système politique des partis de 1968 à ce jour, devraient être écartés pour toujours : il faudrait dorénavant des gens, des nouveaux, qui viennent, au premier abord, avec de multiples réformes qui pourraient être d’abord qualifiées d’éducatives. Mais, il n’y a pas que la politique classique qui devrait être questionnée. Il y a l’économie classique et les économistes classiques : finalement très détachés du mécanisme et des déterminants de mise en marche des (très) petites et moyennes entreprises. Les banques et les banquiers classiques : deux robinets du crédit distincts seraient à mettre en mouvement. La prise en compte ne s’arrêterait pas là. Il faudrait aussi parler des assurances et des assureurs classiques : serait bienvenu un nouveau volet pour les innovations et les innovateurs. Et ainsi de suite, pour la transparence, l’Éducation, l’instruction publique…
Pris contextuellement ; Bernie Sanders ou Donald Trump, bien sûr. Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, tout à fait. Le Brexit, évidemment – pour savoir et apprendre, sur deux plans, ce que donnera cette sortie après 4 ans : sur le plan de la pédagogie et celui des sciences évolutives ; politique, sociale, économique. Au lendemain de l’élection de François Hollande, alors attablé dans le Ve arrondissement de Paris, mon ami voulait croire en ce dernier – qui réussirait la mission qu’il s’était fixée. Pour ma part, Hollande, comme Sarkozy avant et Chirac en deuxième mandat, allait obligatoirement rater son mandat à cause de certaines directives de l’Union européenne. Macron aussi ratera son mandat pour cette raison si ces directives restent telles quelles. Mais, au moins, il y aura eu un sursaut ces derniers temps pour envoyer des gens hors du sérail au pouvoir. La sortie des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat ? Je veux bien car je tiens à entendre et savoir ce que pensent ceux qui assurent que le ciel ne va pas nous tomber sur la tête. Oui, savoir. La démocratie n’est-elle pas une confrontation d’idées ? Sans cette notion applicable, il y a le règne du vide de la pensée unique.
De cette dernière, il y a, par exemple, une des orientations qui se voudrait mondiale, à savoir, l’enseigne bio, qui a atteint nos côtes. L’avènement de la chaîne du froid dans les années 1950 et celui de la conservation des produits alimentaires ont évolué en parallèle à l’augmentation de l’espérance de vie. Il faudrait certes adosser la pharmaceutique, les vaccins, la recherche scientifique, les appareils médicaux, la chimie à cet avènement du 20e siècle. Mais, enfin ! l’humanité a toujours mangé bio avant cet avènement, depuis des millénaires, et elle avait une espérance de vie le triple moins qu’aujourd’hui. Sous Louis XIV, l’espérance de vie était de 27 ans. On mourrait beaucoup plus jeune tout le long que l’humanité a mangé bio.
À l’Île Maurice, il n’y a pas de ces confrontations d’idées qui rendent les gens un peu plus intelligents que la veille. Il y a des recadrements administratifs ou des signalements de flous administratifs : j’ai fait/tu n’as pas bien fait. Testons donc des gens qui n’ont JAMAIS été élus sous la bannière des partis politiques classiques. Bien que là, en le disant, il faut être conscient qu’il s’agit de s’adresser à l’une des cinq classes de la typologie des votants, les idéologues dans le jargon, et non pas au « peuple ». Puisqu’à ce dernier il suffira d’un piti la inn konbat la drog, zonn fer fas lor dosie Diego Garcia, vocabulaires réduits au-devant d’une immensité de facteurs à prendre en compte, et pour autant suffisants pour gagner une élection nationale, en opposition à une pensée libre, voire un programme électoral de première fraîcheur.
La codification d’une société moderne (par les Britanniques d’abord) se fait/s’est faite sur deux bases : les règles écrites (contravention, institutionnelle, etc) et les règles non écrites (savoir-vivre, politesse, etc). Les deux règles sont indissociables afin que règne le bon sens commun dans un pays donné. Or, on peut mesurer combien les deux ne fonctionnent pas correctement et qu’il reste tout à faire pour le second. En haut du palmarès ; peut-on avoir une entière confiance en la justice ? Le seul levier qu’il reste après avoir voté. D’autre part, les conducteurs n’alimentent-ils pas la jungle qu’est devenue la route : irrespect, agressivité, passe-droits. Là même où un dérivé de la première règle, la police, peine à mettre de l’ordre.
L’utilisation du modèle politique occidental est le modèle que la majorité des pays ont choisi d’adopter. Quant au nôtre, il est celui des monarques, celui-là même où l’alliance a été scellée entre les monarques et la chrétienté. Ainsi, nullement étrange que la trinité : le père, le fils, et l’esprit Saint (Chacun pourra avoir son interprétation de l’esprit Saint). Pour notre part, nous pouvons avancer qu’il s’agit, aussi, ici, du modelage de la pensée, mais notre système ne pourra se détacher du trône des pères et fils, des héritiers, du premier cercle, du deuxième cercle, des bouffons de la Cour, que s’il ne se débarrasse dudit système actuel.
Enfin, en bout de course, pour les idéologues, que leur reste-t-il comme réflexes ? Pour certains, il n’y a plus grand monde à « sauver » à cause du niveau. Pour d’autres, il faudrait pratiquer un racisme intellectuel et laisser la masse payer la dette publique. Ce qui est tentant si on est pragmatique. Ou, pour des tiers, accorder une attention à tous ceux qui n’ont jamais été élus, ou été des proches, des partis classiques à se faire élire. Ceux-ci semblent disposés, en cette ère, à laisser une place à une utopie – constructive.