Dans quelques jours, Damien Elisa sort Caroline, son nouvel album. Un 4 titres où ce génie de la musique locale témoigne de la maturité acquise dans un style profond, exceptionnel à tous les niveaux.
Ce sont “comme des images qui viennent à moi quand je crée. Ce sont des choses que je n’arrive pas à expliquer, que je ressens et que j’exprime par la musique.” Il difficile alors d’essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête de Damien Elisa quand il compose. Difficile d’imaginer comment son esprit parvient à décortiquer le son pour le recomposer à sa guise, avec la dextérité du potier qui manie l’argile. D’apparence complexe, sa musique séduit parce que belle et complète. Ses allures abstraites, dissonantes, encouragent la contemplation, retiennent l’attention et touchent l’ensemble des sens qui s’en retrouvent excités ou apaisés. Son art est abstrait, libre d’interprétation. À chacun de le comprendre comme il le ressent.
Ki si sa sa sa.
Damien Elisa a aussi voulu jouer large. Nourri au jazz, au blues, au gospel, au séga, au seggae, au rock, entre autres, sa musique repose sur une base éclectique et polyrythmique. Il fallait quand même une sacrée inspiration pour rendre cohérent l’assemblage de ces rythmes indépendants et disparates qui s’emboitent sur chacune de ses compositions. L’élément de surprise qui avait gardé plus d’une bouchée bée à la sortie de album N Mots (2004) avait fait son effet. Deux minutes (2006) et P’tit Zik (2009) avaient confirmé que cette curiosité musicale n’était pas le fruit du hasard. Ce style inclassable s’avérait bel et bien l’oeuvre d’un génie qui, après avoir bourlingué du côté de Cassiya, de Kaya et des plus célèbres de la scène blues et jazz du pays, avait fini par trouver ses marques, son son, son style : “Le style Damien Elisa.” Caroline raconte maintenant son évolution.
Alala.
Caroline, Alala, A Si et A song of Love composent le nouvel opus de Damien Elisa, qui sort dans quelques jours. Du kreol, du créole réunionnais, du français, de l’anglais dans les textes : comme pour la musique, il n’y a toujours aucune règle. Sept ans après N Mots, l’artiste a évolué, grandi. Sa musique aussi. Damien Elisa n’a rien perdu de son humour très particulier et de son sens de la créativité. Dans le processus, sa musique prend encore plus d’épaisseur à travers les nouvelles expériences auxquelles il s’est livré. Pour ce 4 titres, Damien Elisa s’est plongé au plus profond de son âme pour y sortir le meilleur de ce qu’il peut donner aujourd’hui. Entre le précédent et le nouveau, beaucoup de choses ont changé dans sa vie.
Wooo ooo wooo.
Ce 4 titres, Damien Elisa l’a imaginé en France. Il y a séjourné et y a vécu plusieurs échanges musicaux en tant que Lauréat du prix Visa pour la création Musique de l’Institut français. Si les circonstances le lui avaient permis, son album, il l’aurait réalisé là-bas. L’opportunité offerte à travers cette bourse lui a donné l’occasion de découvrir de nouvelles possibilités, et surtout de profiter de ce grand bol d’air frais qui lui était devenu indispensable : “Parski mo ti pe toufe isi.” L’esprit frais, du nouveau matériel dans les bagages et de nouveaux logiciels sur son ordinateur, quand il est rentré, il était prêt pour une nouvelle expérience dans l’exil de son laboratoire.
Ten nen neng, ten nen neng.
Rien de très sophistiqué : une chambre à coucher rendue exigüe par les meubles et les instruments qui y ont été rangés. Du dehors, les bruits d’un des chantiers de Péreybère dérangent parfois la quiétude de la pièce, et le filao visible de la grande fenêtre le distrait parfois. Mais il n’en fallait pas plus à Damien Elisa pour laisser sortir ce qu’il avait compris qu’il devait faire cette fois. “C’est ici que j’ai tout fait”, dit-il. Multi-instrumentiste, la flûte, les claviers, l’harmonica, la basse et quelques autres sonorités sont de lui. Ce qui lui manquait avait été choisi, isolé et réadapté sur ordinateur. “Tout comme il faut prendre du temps pour savoir comment travailler avec les hommes, c’est la même chose avec les machines. Elles sont, parfois, même moins compliquées.” Une fois de plus, Richard Hein l’a aidé à divers niveaux dans ce projet.
Ah oui ah bon ah non ayo ayaya a we we we we.
Chez Damien Elisa, chaque son, chaque note, chaque mot a son importance. L’approximation ne peut exister : “En musique, on ne peut pas mentir.” Caroline est un album sincère, sans complexe, dépouillé du superflu. C’est cette recherche de la perfection qui le pousse au-delà des limites que l’on connaît. C’en est devenu presque une mission : “Je suis un artiste qui croit en quelque chose par rapport à ma musique. Elle est un engagement.” Mais souvent : “Lezot dimoun pa kompran mwa. Et parfois mwa mo pa kompran lezot.” Mais qu’importe, le temps finit par ouvrir les coeurs, d’un côté comme de l’autre, pour que la musique continue son oeuvre. Damien Elisa a compris qu’il lui fallait mettre de l’eau dans son vin, et comprend mieux le sens de sa tâche. “Ma musique n’est pas là pour diviser. Comme la fusion, elle est là pour amener l’harmonie.”
Dir li dir mwa.
Sur Caroline, on l’entendra dire : “Ah oui ah bon ah non ayo ayaya a we we we we. ” Ou encore : “Ten nen neng, ten nen neng (…) Wooo ooo wooo.” N’y cherchez aucune signification cohérente. Et c’est peut-être là tout le secret de Damien Elisa : cette faculté particulière de se libérer du conventionnel pour prendre toutes les libertés, et même en inventer. “Seryé seryé seryé mari seryé.”
Dans quelques jours, l’album. Bientôt il s’engagera dans une série de concerts promotionnels. Damien Elisa est de retour.