L’invité du dimanche 7 juillet est l’expert-comptable et ancien gouverneur de la Banque centrale Dan Maraye. Il avait surpris en soutenant la proposition budgétaire du ministre des Finances, Pravind Jugnauth, de puiser dans les réserves de la Banque de Maurice pour repayer une partie de la dette nationale. Dans l’interview réalisée vendredi matin, Dan Maraye explique les raisons qui l’ont poussé à soutenir la proposition du ministre des Finances, qui a été par ailleurs très critiquée.

Vous avez réussi à étonner la classe politique, les économistes et les observateurs avec votre déclaration approuvant la mesure préconisée par le ministre des Finances pour utiliser les réserves de la Banque centrale pour repayer la dette nationale. Est-ce qu’avec le recul du temps vous maintenez cette déclaration faite juste après le discours du budget et qui a suscité la polémique ?

Je persiste, je signe et je maintiens la déclaration que j’ai fais juste après le discours du budget. Et je ne suis certainement pas le seul à penser de cette façon.

l On se pose la question. D’après ce que nous avons lu dans la presse, il semble que la majeure partie de l’opposition, d’anciens ministres des Finances, d’ex-gouverneurs de la Banque de Maurice et des économistes ne partagent pas votre avis.

Et c’est tant mieux. Laissez-moi vous dire que le budget national n’est pas préparé par une seule personne. C’est toute une équipe de personnes hautement qualifiées et expérimentées, des économistes, des statisticiens, des légistes, dont certains ont travaillé au ministère des Finances depuis des années. Les hauts cadres de la Banque centrale sont au courant des propositions que va contenir le budget puisqu’ils ont participé à des discussions en amont. Nous avons dans l’équipe qui prépare le budget des gens comme le Dr Sen Narainen et Dev Manraj, le secrétaire financier

Il faut avouer que c’est surprenant de vous entendre faire les éloges du secrétaire financier, surtout après ce que vous avez pu dire sur les précédents budgets dont il était la cheville ouvrière…

C’est quelqu’un qui a travaillé sous tous les ministres des Finances de ce pays depuis l’indépendance. Il a été, à mon avis, une des chevilles ouvrières d’au moins vingt budgets nationaux. Est-ce que vous pensez que toutes ces personnes avec leurs connaissances et expériences ont tort d’avoir inclus la proposition de puiser dans les réserves de la Banque centrale pour repayer une partie de la dette nationale ? Donc, je ne suis pas le seul à dire ce que j’ai déclaré le soir de la présentation du budget : c’est une bonne mesure économique pour le pays.

Vous êtes en tout cas le seul à le dire à haute voix, en dehors du ministre des Finances et des membres du gouvernement. Ceux que vous avez cités sont tous muets. Sans oublier l’actuel gouverneur de la Banque de Maurice, une des principales personnes concernées par cette proposition budgétaire ! Il est aux abonnés absents pour quelle raison ?

C’est à lui qu’il faudrait aller poser la question, vous ne croyez pas ? J’aimerais préciser que toutes les personnes que j’ai nommées du ministère des Finances et de la Banque centrale n’ont pas de motivation politique. Tandis que ceux qui ont critiqué cette mesure sont, vous le savez aussi bien que moi, motivés politiquement. D’autre part, j’aimerais souligner une chose qu’on ne dit pas habituellement :   tous les ministres des Finances depuis l’indépendance – je pense que nous en avons eu huit – ont contribué positivement à l’économie du pays, chacun à son niveau.

En effet, le budget est préparé par des personnes compétentes et expérimentées. Mais l’observateur politique que vous êtes ne peut ignorer qu’à Maurice un budget national a des objectifs politiques, surtout dans une année électorale, et que trop souvent le politicien a gain de cause sur les techniciens.

Effectivement, chaque budget a une dimension politique. Chaque gouvernement a sa philosophie économique, certains plus à droite, d’autres plus à gauche, et des objectifs politiques à plus ou moins court terme et se sert du budget pour les atteindre.

Reposons la question directement : est-ce que la proposition d’amender la loi pour permettre au ministre des Finances de puiser dans les réserves de la Banque pour repayer une partie de la dette nationale est une bonne mesure économique pour le pays ?

Oui, c’est une mesure qui va rapporter à l’économie du pays. En 1994, le ministre des Finances d’alors a puisé 50% des réserves de la Banque centrale pour que cette somme soit gérée par son ministère. C’était, à mon avis, une usurpation pure et simple des pouvoirs de la Banque centrale et on n’a pas entendu des protestations

Le fait qu’il y ait eu un précédent, un mauvais précédent, dans le fonctionnement de la BoM justifie-t-il la proposition contenue dans le budget 2019-20 ?

Je ne dis pas que c’était un mauvais précédent. Je dis que c’était une usurpation des pouvoirs selon la loi qui gouverne le fonctionnement de la Banque centrale. Je peux vous dire que le gouverneur de la banque de l’époque avait objecté avec véhémence et avait même consulté des hommes de loi. Ils avaient confirmé que les réserves de la Banque centrale devaient être gérées par elle.

Dans son dernier budget, le ministre des Finances propose que la loi de la BoM soit amendée pour lui permettre de puiser dans ses réserves. Ce n’est pas une autre manière de passer outre à l’indépendance de la Banque centrale !

Le capital de la BoM est entièrement souscrit par le gouvernement. On pourrait dire, en d’autres termes, que la Banque centrale est une compagnie dont les actions sont entièrement détenues par le gouvernement. Donc, la Banque centrale n’opère pas dans un vacuum, mais dans un cadre déterminé. Quand on parle de l’indépendance de la BoM, on parle surtout de la politique monétaire, domaine où elle doit avoir une indépendance totale.

Cette indépendance est-elle remise en question par la proposition du ministre des Finances ? Qui, pour essayer de mettre un terme à polémique, a depuis déclaré que la proposition qu’il a annoncée dans son budget aura à être ratifiée par le conseil d’administration de la BoM avant d’être mise en pratique. Dans le cadre de la politique du gouvernement actuel, qui centralise et décide de tout, pensez-vous que le conseil d’administration de la Banque centrale va refuser de suivre une proposition — pour ne pas dire une directive — du ministre des Finances ?

Tout d’abord, laissez-moi vous dire que pendant les trois années que j’ai passées à la tête de la BoM je n’ai ni reçu et ni accepté aucune directive de qui que ce soit. J’ai fonctionné selon les règlements de la loi, ce qui devrait être le cas pour tous les gouverneurs de la BoM et même de tous les présidents de nos nombreux corps paraétatiques ! Pour en revenir à la question, je ne pense pas que la mesure proposée par le ministre des Finances soit une directive, comme vous le dites. Comme je l’ai dit auparavant, pendant la préparation du budget, il y a des réunions entre les techniciens du ministère des Finances et ceux de la Banque centrale pour discuter des mesures économiques à prendre. Tout cela se fait en concertation avec plusieurs ministères et d’autres instances. Je suis convaincu que bien avant le budget, toutes les personnes concernées étaient au courant de cette proposition et convaincues de sa nécessité.

Tout comme vous, on dirait…

Oui. Parce que cette mesure vise à utiliser les external assets de la Banque centrale pour payer les external debts du pays. Et on va le faire pour la toute première fois.

Si cette mesure est aussi justifiée économiquement que vous le dites, pourquoi n’y a-t-il pas eu recours dans le passé ?

Tout simplement parce que, dans toute l’histoire économique de l’île Maurice depuis l’indépendance, c’est la première fois que nous avons presque onze mois de couverture d’importations en devises étrangères. Pour la Banque mondiale, le montant de la couverture pour les importations en devises étrangères est de cinq-six mois. En tant qu’ancien gouverneur de la Banque de Maurice, je pense que, étant donné que nous sommes un petit pays, nous devrions avoir des réserves pour huit mois. Après le transfert qui est proposé, la BoM aura toujours sous sa responsabilité autour de huit mois de réserves pour les exportations en devises étrangères.

Un des arguments de ceux qui s’opposent à cette proposition dit qu’il faudra convertir les sommes virtuelles transférées en monnaie tangible. Donc, le gouvernement devra passer par la planche à billets, ce qui va relancer l’inflation…

Ce n’est pas du tout le cas. La somme qui sera transférée de la Banque centrale au ministère des Finances pour repayer une partie de la dette nationale est en devises étrangères. Il n’y aura pas besoin de faire des conversions ou d’imprimer des billets de banque pour cette opération.

Pourquoi des politiciens et des économistes laissent-ils entendre le contraire ?

Nous sommes malheureusement dans un système où les économistes du ministère des Finances et ceux de la BoM ne font pas des déclarations à la presse pour expliquer leur travail. Il y a un manque de communication à ce niveau sur lequel il convient de réfléchir. Pour le moment, ce sont seulement des politiciens qui se font entendre. Pendant la crise financière mondiale de 2008, les Banques centrales américaines et européennes ont emprunté et puisé des trillions dans leurs réserves pour faire face à la situation. Les Banques centrales ont le devoir de veiller à la bonne marche de l’économie en prenant les mesures qui s’imposent. Par ailleurs, une Banque centrale doit suivre la politique menée par un gouvernement élu démocratiquement.

C’est amusant de vous écouter parler, on croirait entendre le gouverneur de la BoM en exercice justifier une mesure gouvernementale ! Est-ce que nous serions à Maurice dans une période de crise qui justifierait le recours à la mesure proposée par le ministre des Finances ?

Avant de répondre à la question, permettez-moi de souligner que je me sers de mon expérience passée pour donner un avis sur une question d’intérêt national, sans plus. Nous ne sommes pas dans une situation de crise, loin de là, et tant mieux pour le pays

Si nous ne sommes pas dans une situation d’urgence, la mesure proposée n’est pas donc pas indispensable…

Parce que la Banque centrale a, entre autres, Rs 34 milliards de réserves en devises étrangères qui dorment dans ses caisses. C’est une somme qui ne sert à rien et qui ne rapporte pas un sou d’intérêt. Mais quand, grâce à la mesure proposée, le gouvernement va rembourser une partie de la dette en devises étrangères avec les réserves de la BoM, le pays va économiser Rs 400 millions. À mon avis, cette somme économisée devrait être réinvestie dans la Banque centrale pour augmenter son capital. Ce n’est qu’une simple opération bancaire pour utiliser à bon escient les réserves de la banque et diminuer la dette extérieure du pays. La dette extérieure de Maurice est aujourd’hui de l’ordre de 65% du PIB. Aussi longtemps que cette dette est libellée en roupies, il n’y a pas de problème et il est dans l’intérêt du pays de diminuer au maximum les dettes en devises étrangères pour éliminer, autant que possible, l’exchange rate risk. Cette proposition représente un avancement dans ce qu’on peut faire quand on a un excès de liquidités en devises étrangères dans un petit pays comme Maurice. Je crois qu’il est bon que ce débat ait lieu et que l’on communique aux Mauriciens les vraies informations sur la situation économique et les mesures prises pour la gérer afin qu’ils puissent faire leur propre opinion au lieu de se fier à celle des autres.

Les autres, ce sont les économistes et les politiques qui se sont élevés contre la mesure que vous défendez ?

Je n’ai pas d’attachement politique avec quelque parti que ce soit. Je n’ai pas de leader de qui je dois prendre des directives ou des instructions avant de faire une déclaration. Je parle en mon nom personnel en tant qu’observateur ayant une expérience économique. Il faut aussi dire qu’après cinquante ans d’indépendance, l’école de la pensée unique n’a plus sa place dans une société moderne. Il faut en finir avec la pensée unique dans tous les domaines. On peut, et on doit avoir plusieurs écoles de pensée, remettre en question les acquis et les fonctionnements en cours depuis toujours. Je ne blâme pas, je ne condamne pas ceux qui ont une opinion différente de la mienne.

Votre déclaration a provoqué une série de réactions, dont celles d’anciens gouverneurs de la Banque de Maurice, parfois avec une certaine virulence. Est-ce qu’il y aurait dans tout cela un peu de règlements de compte personnels ?

Je reviens à ce que je disais : c’est malheureux qu’après plus de cinquante ans d’indépendance, nous ne puissions avoir un débat d’un niveau plus correct. Pourquoi veut-on nous enfermer dans une pensée économique unique, alors qu’il y a au moins deux écoles de pensée ?

Vous maniez, comme les politiciens, l’art de ne pas répondre à certaines questions ! Vous avez été dans le passé un des commentateurs critiques du budget. En dehors de la proposition dont nous avons longuement parlé, qu’avez-vous à dire sur le budget 2019-20 ?

Il faudrait être naïf pour croire qu’un gouvernement qui présente son dernier budget avant les élections n’essaie pas de plaire au plus grand nombre. Disons que c’est un budget raisonnable dont il faut attendre les résultats. Je pense qu’il y a dans ce budget certains projets qui vont améliorer le sort des Mauriciens, tout comme il y a des choses qui n’y figurent pas.

Et au niveau politique, quelles sont vos observations ?

Je ne pense pas que nous aurons une élection partielle dans la circonscription Numéro 7 comme cela a été annoncé. Ce serait un gaspillage de temps, de ressources humaines et d’argent public. Je pense que les élections générales sont imminentes et que, si j’ai bien compris ce qu’ont déclaré leurs leaders, le MMM et le PTr vont aller seuls aux élections, c’est-à-dire sans alliance. Attendons voir s’ils vont faire ce qu’ils ont dit. C’est à la lumière de cela que nous aurons une image un peu plus nette de la situation politique à la veille des élections.

Mais l’île Maurice étant ce qu’elle est au niveau politique, la règle des alliances préélectorales ayant toujours été respectée et quoi que puissent déclarer les leaders, vous ne croyez pas que nous allons vers deux grands blocs aux prochaines élections ?

Je ne partage pas votre avis. Valeur du jour, et jusqu’à preuve du contraire, je crois dans les déclarations que les leaders politiques ont faites sur leur intention d’aller seuls aux élections.

L’île Maurice étant ce qu’elle est, un pays où tout est interprété, disséqué selon le camp politique dans lequel on se trouve, beaucoup de rumeurs ont jailli après votre déclaration défendant la mesure du gouvernement. La plus persistante étant que vous aviez reçu une offre pour faire partie de la fameuse cuisine où se mijoteraient les décisions nationales avec une bonne nomination après les élections. Un retour à la direction de la Banque de Maurice, par exemple. Est-ce le cas ?

Je ne défends pas la politique d’un gouvernement, quel qu’il soit. J’ai toujours critiqué les mauvaises décisions pouvant porter atteinte au fonctionnement du pays et de ses institutions. De la même manière, j’ai soutenu n’importe quel gouvernement ou parti au pouvoir pour des mesures permettant au pays d’avancer. Je suis un expert-comptable, pas un cuisinier, pas un négociateur de postes et je n’ai aucune intention de changer de profession.

l Une toute dernière question qui fait partie, elle aussi, de ce que l’on dit dans les milieux politiques : auriez-vous fait votre désormais célèbre déclaration afin que votre fils obtienne un ticket orange aux prochaines élections ?

Je réponds à cette question et à la précédente aussi par un non catégorique. Point, à la ligne !