L’ancien gouverneur de la Banque de Maurice, Dan Maraye, soutient que le Helicopter Money, proposé par certains économistes et observateurs, va faire grimper dangereusement l’inflation et affaiblir la Roupie. Par ailleurs, devant l’urgence de la situation, il suggère plusieurs mesures : réduction du ‘lending rate’ des banques, réduction des dépenses publiques et du gaspillage, repousser la présentation du budget et supprimer l’Entertainment Allowance « across the board ». L’ancien gouverneur pointe du doigt également le paiement des dividendes et les gros salaires dans le secteur privé…

Certains économistes et observateurs ont évoqué le « Helicopter Money » comme solution pour l’aide aux entreprises dans le cadre de la crise économique provoquée par le Covid-19. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas en faveur du Helicopter Money ; au contraire, il faut aider les entreprises qui ont besoin de liquidités mais avec beaucoup de discernement. Certes, beaucoup de choses positives ont été proposées par certaines personnes. Nous sommes en pleine crise sanitaire et économique, une situation jamais vécue, donc c’est clair que la vie de nos compatriotes est bien plus chère que notre économie, et le bien-être de la population est primordial.
Il faut aussi voir ce que le secteur privé peut faire. Les institutions financières sont les entreprises les plus profitables et le gouvernement devrait encourager ces entreprises à faire des sacrifices aussi, c’est-à-dire revoir à la baisse leurs marges. Il faut penser à limiter les taux aux prêts bancaires, peut-être à 2% au-dessus du Repo Rate qui est à 1,85%, pour une période donnée. Et aussi geler le remboursement du capital pour la même période.

La priorité est d’alléger le fardeau des entrepreneurs en général, en particulier celui des Petites et moyennes entreprises. En  retour, le gouvernement doit réfléchir à l’abolition des 5% de surcharge que les banques paient comme taxe additionnelle sur leurs profits. Il faut aussi revoir le Cash Reserve Ratio à la baisse. C’est donnant-donnant. En même temps, cela va aider tout le secteur privé et plus particulièrement les PME et même les individus.
D’autre part, le gouvernement doit lui aussi montrer qu’il s’engage à couper ses dépenses et éliminer – et non réduire – toutes les dépenses inutiles et les gaspillages. Il faut revoir le fonctionnement de chaque ministère et les rendre ‘accountable’, tout en prônant des sacrifices et de la discipline à tous les niveaux.

Les banques doivent, selon vous, faire des efforts mais à deux reprises le ministre des Finances a insisté qu’il faut veiller à protéger notre système financier. Réduire le taux à l’emprunt ne risque-t-il pas de les fragiliser dans la conjoncture ?

Non, elles ne seront pas fragilisées puisque la Banque centrale sera présente pour les aider en cas de souci. Le ministre des Finances veut dire qu’il faut éviter que le problème économique actuel ne contamine le système financier. Par exemple, les banques qui ont accordé de gros prêts et ‘overdrafts’ à certaines compagnies. Si ces compagnies ne peuvent rembourser, cela va mettre à mal notre stabilité financière. Le Premier ministre devrait prendre les devants et discuter avec le secteur bancaire et leur expliquer où nous en sommes et dire ce qu’il va faire pour les banques et dire aux banquiers ce qu’il attend d’eux en retour. Soyons tous patriotes. Je pense que le Premier ministre devrait intervenir au plus vite car plus le temps passe, plus la situation s’aggrave. Et surtout, soyons clairs, on ne peut pas attendre la présentation du budget. Il faut même envisager la présentation du budget à une date ultérieure. Car il y a urgence et il faut venir avec des mesures solides le plus rapidement possible, si l’on veut que la reprise ne soit pas aussi pénible qu’elle pourrait l’être. Et ne parlons pas du déficit budgétaire – qui va, à mon avis, dépassera les 10%.

Pour quelles raisons êtes-vous contre le ‘Helicopter Money’ ?

Si on a recours au Helicopter Money, l’inflation va grimper de manière exponentielle, et atteindra des sommets catastrophiques. Et la valeur de notre roupie va péricliter ! Et puis lorsque la Banque centrale rachètera les obligations de l’État, ça fera notre dette locale augmenter…

Pourtant, d’autres pays y ont eu recours…

Le contexte est complètement différent. Les États-Unis, par exemple, peuvent le faire parce qu’ils vivent sur les réserves en dollars de la Chine qui sont chez eux, à la Réserve fédérale. Nous, nous sommes une petite économie, complètement ouverte sur le monde. Et pour les emprunts que nous allons prendre du FMI et de la Banque mondiale, les taux vont être très bas, parce que nous sommes dans un contexte de récession économique mondiale. Donc, pas question de Helicopter Money. Nous sommes en état d’urgence. Nous vivons une crise infernale que nous n’avons jamais vécue et c’est la raison pour laquelle nous devrions ‘think out of the box’,  et proposer des mesures nouvelles et ne pas faire comme certains ont fait dans le passé avec le Helicopter Money.

Vous dites que le gouvernement doit réduire ses dépenses. Par exemple ?

Nous avons des chancelleries à l’étranger qui coûtent au pays plusieurs millions par mois. Est-ce que nous avons besoin de toutes ces chancelleries ? Il faut les réduire. Cela ne sera pas suffisant certes, mais l’important est de donner le signal que le gouvernement aussi fait des sacrifices. Il faut aussi éliminer l’’Entertainment Allowance’ across the board.

Vous dites que tout le monde doit jouer le jeu. Certains pays ont demandé aux entreprises de suspendre le paiement des dividendes…

Il faut certainement avoir de nouvelles stratégies en ce qu’il s’agit du paiement des dividendes, en fonction de ce que la reprise sera. C’est vrai qu’il faut récompenser les actionnaires pour leur investissement, mais en ce moment c’est l’heure pour les actionnaires aussi de faire leur part de sacrifices. Poussons le débat plus loin. Est-ce qu’à l’heure où nous parlons, on peut se permettre le luxe de payer un CEO un salaire mensuel de plus de Rs 1 million ? Est-ce logique ? N’importe quel salaire dépassant les Rs 500 000 par mois serait indécent ! Il faut une meilleure répartition de la richesse. D’autant qu’avec la montée de l’inflation, ce sont surtout ceux au bas de l’échelle qui vont le plus souffrir.

Le FMI a parlé d’une contraction de 6,8% pour la croissance cette année. Ces prévisions sont-elles réalistes ?

À mon avis, la contraction sera à deux chiffres. C’est sûr qu’elle tournera autour de 10%.

Le déconfinement est censé intervenir très rapidement. Comment doit-il se mettre en place ?

Le déconfinement doit se faire petit à petit. Par exemple, il faudra diminuer le nombre d’élèves par classe. Il y a tellement de choses qui devront changer. Dans un autobus, un siège devra être réservé à une seule personne. Ce sont des décisions basiques et j’espère que les gens qui sont en charge de ces secteurs s’y sont déjà préparés. Normalement, un Chief Executive ou un gestionnaire dans un ministère ou dans le privé doit savoir comment gérer ces risques. Nous vivons dans un monde à risques. Les secteurs public et privé devront s’entraider car nous sommes dans le même bateau. Il faut cet élan patriotique de tout un chacun.

Est-ce que vous pensez qu’un gouvernement d’unité nationale pourrait aider à résoudre les problèmes ?

Écoutez, vous me posez une question hautement politique. À mon avis les expériences de gouvernement d’unité nationale telles que nous les avons vécues dans ce pays, ont créé plus de mal que de bien car l’esprit de l’unité nationale a été complètement absent. Aujourd’hui, nous vivons deux crises sérieuses, la crise sanitaire et la crise économique. N’ajoutons pas une troisième crise politique !  Nous avons un gouvernement élu démocratiquement et stable et nous ne devons pas décevoir l’électorat qui a voté pour ce gouvernement.