Est-ce que la manière dont le budget national est présenté, style mauvais show bollywoodien, n’est pas totalement dépassé?
— Ce n’était pas exactement un show à la Bollywood: il manquait les danses et les chansons. Mais c’est vrai qu’il faut revoir la façon de présenter le budget national. Ce long spectacle monotone de plus de deux heures est une insulte à l’intelligence des téléspectateurs, donc des Mauriciens. A mon avis, le discours du budget ne devrait pas dépasser 60 minutes.
Comment faire pour éliminer l’heure de trop d’une présentation de budget national?
— En le présentant en trois parties: premièrement, le bilan économique global de l’année écoulée à partir des indicateurs macro-économiques: le PIB, les dépenses de l’Etat, le vrai déficit budgétaire et les transferts à partir des fonds spéciaux pour arriver au déficit ajusté, artificiel. Le ministre  des Finances doit également dire à la nation le taux de chômage et celui de l’inflation et cela peut se faire en 15 minutes. Dans la 2e partie du budget, le ministre doit venir justifier et expliquer les écarts entre les montants prévus et les dépenses actuelles en 20 minutes. Dans la 3e partie, le ministre doit donner les projections des indicateurs macro-économiques pour l’année à venir et conclure en justifiant la philosophie du budget. Le tout ne devrait pas dépasser les 60 minutes. Le budget doit être un instrument national avec comme objectif primaire l’avenir du pays, pas celui d’un parti politique encore moins celui d’un politicien en particulier.
Selon votre analyse, le budget 2012 avait une heure de trop: il était donc inflationniste au niveau des mots.
— Tous les discours budgets de ces dernieres années ont été inflationnistes au niveau du temps utilisé pour les lire. Le budget doit définir un plan avec des objectifs. Au cours des dix dernières années, le budget a été plus un exercice politique qu’économique. Nous voulons plus de sérieux: le budget doit être un exercice qui prône la transparence des affaires de l’Etat. Le contribuable a le droit de savoir comment son budget est dépensé. Cela passe par l’introduction d’une loi cadre qui rend obligatoire le droit à l’information, ce qui va aider dans le combat contre la corruption. Quand je parle de transparence, il faut aussi que les gens sachent combien touche aujourd’hui un ministre.
Je crois qu’avec le PRB, un ministre doit toucher environ Rs 140,000, selon les chiffres officiels.
— Je ne parle pas de chiffres officiels, mais du package. D’après ce qu’on me dit, ce package tournerait autour de Rs 500,000 par mois. On me dit aussi que les ministres bénéficieraient pour l’impôt sur le revenu d’un taux différent de ceux des Mauriciens. Au nom de la transparence, il serait bon que les Mauriciens aient des  réponses précises à ces deux questions.
Si les réponses à vos questions sont positives, je comprends maintenant pourquoi on se bat pour obtenir et conserver un maroquin ministériel! Revenons au discours du budget. Que penser de l’attitude de l’actuel ministre des Finances qui a montré qu’il n’écoutait pas l’intervention du député Li Kwong Wing sur le discours du budget?
— C’est un peu malheureux…
 …c’est  surtout malhonnête intellectuellement ou plus précisément de l’anti débat parlementaire.
— Sans aller jusqu’a parler de malhonnêteté, je dirais que c’est un défi aux règles de la démocratie parlementaire. Par contre, je me rappelle que quand il était ministre des Finances, Vasant Bunwaree se faisait un devoir d’écouter toutes les interventions concernant le budget. Je pense que c’est le devoir d’un ministre responsable d’écouter les commentaires des députés, surtout ceux de l’opposition: ils sont les représentants du peuple. On peut également aprendre des adversaires politiques.
Le même ministre des Finances a répliqué à l’économiste Pierre Dinan, qui avait dit que le budget était sans vision, qu’il n’avait rien compris.
— Pierre Dinan est un observateur de longue date de l’économie mauricienne. Il est un économiste respecté et membre du conseil d’administration de la Banque Centrale. Je prends très au sérieux ce que M. Dinan a dit sur le budget.
Après avoir parlé de la forme, de la présentation du discours du budget, que faut-il dire du fond, en un mot?
— C’est difficile de définir un budget par une phrase ou un mot, mais après mûre réflexion, je pense que c’est un budget trompeur.
C’est-à-dire?
— Comment en est-on arrivé au niveau du déficit mentionné dans le budget? Il y a eu certains transferts des fonds spéciaux pour camoufler le vrai déficit budgétaire. Cet ‘exercic’ sert aussi à cacher les vrais indicateurs économiques et c’est dangereux. Cela ne sert à rien de cacher la vérité à la population. Au contraire, en lui disant la vérité, on l’aide à mieux se préparer pour faire face aux problèmes. Il ne faut pas cacher les vraies réalités économiques du pays.
Quelles sont les réalités qui ont été cachées dans le budget 2012?
— Les micro décisions annoncées dans le budget me paraissent électoralistes. Prenons, par exemple, le repas chaud pour enfants pauvres. Est-ce que les enfants pauvres de ce pays se trouvent seulement dans les écoles zep? Pourquoi les enfants pauvres qui ne sont pas dans les zep ne bénéficient pas de cette mesure? Quand on parle de repas chaud, qui va vraiment en bénéficier: les enfants pauvres ou ceux à qui les contrats pour les préparer seront alloués? J’ai beaucoup de doutes sur l’efficacité de cette mesure annoncée dans le budget.
On pourrait se demander si l’enfant mauricien pauvre ne doit avoir un repas chaud que pendant la semaine, pas pendant le week-end et les vacances.
— Je crois qu’il aurait été plus logique d’utiliser l’argent pour augmenter l’allocation aux familles pauvres au lieu d’aller passer par des traiteurs, qui seront les principaux bénéficiaires de cette mesure. Cette mesure est dans la lignée du transport gratuit pour les vieux qui bénéficie surtout à certaines compagnies d’autobus.
Dans cette même catégorie, on pourrait ranger l’autre mesure phare du budget: la distribution de tablettes tactiles aux élèves de Form IV.
— Je voudrais avoir tort, mais je crois que c’est une mesure électoraliste. J’espère aussi que cette mesure n’a pas été inventée pour faire plaisir à un fournisseur qui a un gros stock à écouler. J’espère que ces tablettes seront utilisées de manière pédagogique et pas comme certains utilisent les téléphones portables avec caméras. Comment peut-on offrir des tablettes à certains élèves alors qu’il y a des pénuries de médicaments dans les hopitaux publics, faute de fonds? Je pense que cette somme aurait pu être utilisée de façon plus correcte pour le bénéfice de la population, surtout des plus démunis. Ce n’est pas une tablette qui va intéresser un enfant à l’éducation, supposée gratuite dans les discours mais très payante dans les faits. Ce sont des questions qu’il faut revoir et qu’on ne le fait pas, c’est ce qui me rend perplexe…
…vous ne comprenez pas que nous sommes à la veille de deux élections?
— J’espère que les mesures budgétaires n’ont pas été pensées juste pour les élections villageoises et municipales. Je le répète: l’objectif primaire d’un budget national doit viser l’avenir économique du pays, pas celui d’un parti politique, encore moins celui d’un politicien en particulier. J’espère que les électeurs en tiendront compte.
 S’ils ne sont pas bribés, entre-temps. Qu’est-ce qu’on nous a encore caché dans le budget 2012 et pourquoi?
— Je faisais état des dépenses qui ne passent pas dans le budget. Elles sont financées à partir de fonds spéciaux, ce qui cache le vrai déficit budgétaire et diminue le contrôle sur les dépenses de l’Etat. Les dépenses hors budget se font dans l’opacité et échappent à tout contrôle. L’opacité est sine qua non de la corruption.
 Il y aurait donc un budget officiel et un autre caché?
— Le rapport annuel de l’Audit explique tout. Est-ce que le budget a pris en considération les remarques parfois cinglantes du rapport de l’Audit sur la gestion de certains ministères? On parle d’un audit intérimaire, ce qui va dans la bonne direction, pour faire ressortir les manquements dans les contrôle des dépenses. J’espère que les ministères concernés vont prendre en considération les rapports de l’audit intérimaire pour corriger leur fonctionnement.
 Je vous trouve très optimiste dans la mesure où nous savons que les recommandations du rapport annuel de l’Audit ne semblent pas être suivies de changements.
— J’ai dit que j’espère, puisque je ne veux pas être défaitiste. Le problème  de Maurice c’est la qualité des politiciens qui décident de l’avenir du pays.
A quoi servira le rapport annuel ou intermédiaire si le gouvernement refuse de dire pourquoi il a accordé le contrat de l’impression des cartes d’indentité nationale sans passer par appel d’offres? Il avait fait la même chose pour attribuer 500 arpents pour la création de Jin Fei, la ville fantôme.
— Le sérieux d’un gouvernement doit être démontré par sa volonté de promouvoir la transparence dans les affaires de l’Etat. Cela passe par une loi sur le droit à l’information qui existe dans les démocraties, dont l’Inde. Cette loi sert à combattre la corruption.
Est-il fait mention, quelque part dans le budget 2012, de la lutte contre la corruption?
— J’ai déja dit que je déplorais qu’il n’y ait pas dans le discours du budget 2012 une seule mention du terme bonne gouvernance.
Cette omission illustre la position du gouvernement sur cette question?
— Je ne le sais pas. Ce que je sais, c’est que sans le recours aux fonds spéciaux et avec un fonctionnement transparent, on peut arriver à un déficit budgétaire en dessous de 3%.
Pourquoi est-ce que le ministre des Finances n’y arrive pas dans son budget?
— Le budget national est celui du gouvernement. Il fait l’objet de discussions avec les ministres, une heure avant sa présentation. On ne peut pas dissocier le gouvernement et le ministre des Finances du budget national. Ils l’assument en entier.
Je suis moins catégorique que vous sur ce point. Je me souviens comment, en deux occasions, le budget du gouvernement de l’alliance est devenu celui de Rama Sithanen et dénoncé par les ministres travaillistes qui l’avaient voté avec standing ovation.
— Là, c’est de la malhonneteté intellectuelle, l’illustration de la politique pas moi ça, li ça. Une fois que le cabinet a pris une décision, des ministres ne peuvent pas aller dénoncer cette même mesure dehors.
Nous sommes en train de revivre cet exercice avec le Premier ministre et d’autres porte-parole du Parti Travailliste qui, depuis la présentation du budget Xavier Luc Duval, semblent avoir découvert les qualités de Rama Sithanen?
— Je crois que c’est François Mitterrand qui disait « Plus je rencontre les hommes, mieux j’aime les chiens. » J’en suis à me demander si, face au spectacle qui leur est donné, les Mauriciens ne sont pas en train de se dire que plus ils rencontrent des politiciens, mieux ils aiment les chiens. Comment voulez-vous qu’avec ces zigzags continuels, on puisse prendre au sérieux les politiciens?
En fin de compte, un ministre des Finances est bon et ses qualités reconnues quand il n’est plus ministre?
— Nous sommes en pleine malhonnêteté avec ces compliments a posteriori. Rama Sithanen a été un très bon ministre des Finances, même si je n’ai pas été toujours d’accord avec ses propositions. Ça, c’est un fait.
Revenons au budget Xavier Luc Duval. Est-ce qu’il correspond à ce dont a besoin Maurice dans le contexte économique difficile actuel?
— Je ne le pense pas. L’Europe vit actuellement une situation économique grave – avec des manifestations de rue – qui peut la mener à une deuxième récession. Aux Etats-Unis, il existe des problèmes graves. Nous, petit pays isolé, sommes tributaire de ce qui se passe en Europe et aux Etats-Unis et nous allons souffrir. Ce n’est pas seulement le budget du gouvernement qui va régler le problème au niveau de l’industrie touristique, par exemple. Les opérateurs doivent, eux aussi, revoir leurs stratégies et le gouvernement initier certaines mesures pour les encourager dans ce sens. Je ne suis pas en train de dire que le gouvernement doit prendre l’argent des contribuables pour venir en aide aux groupes qui ont mal géré leurs entreprises. Je ne pense pas que les mesures énoncées dans le budget nous aideront à faire face aux problèmes de l’année prochaine.