Le secteur bancaire mauricien est fondamentalement bien réglementé, estime Daniel Essoo, Chief Executive Officer (CEO) de la Mauritius Bankers Association (MBA). « Il n’y a pas de problème systémique dans le secteur », affirme-t-il tout en préconisant que les banques se dotent de bonnes structures de gouvernance pour prévenir, détecter et remédier aux risques auxquels elles sont confrontées.
Détenteur d’un MA de l’Université de Cambridge, Daniel Essoo compte une quinzaine d’années d’expérience dans le secteur des services financiers à Maurice et au Royaume Uni. Il estime que Maurice dispose de l’un des cadres les plus solides de la région en matière de lutte contre le blanchiment.

Vous avez pris la barre de la MBA il y a cinq mois. Au vu de votre expérience du secteur des services financiers à Maurice, quel regard jetez-vous sur notre secteur bancaire ?

Effectivement, je suis rentré au pays pour prendre mes fonctions à la MBA au début du mois d’avril 2018, après avoir exercé pendant plusieurs années dans les services financiers à Londres et, auparavant, à Maurice. J’ai choisi de rentrer parce que, fondamentalement, j’ai confiance en la stabilité et la force de notre secteur bancaire qui est appelé à grandir et à se consolider au cours des prochaines années. La vision stratégique du gouvernement prévoit que la part du secteur des services financiers dans l’économie va doubler, en termes de revenus, d’ici 2030. Le secteur financier doit, certes, faire face à plusieurs défis: la digitalisation et l’avènement de nouvelles technologies, les nouvelles attentes des clients des banques, l’évolution constante du cadre réglementaire tant à l’international qu’à Maurice; le combat contre diverses formes de fraude de plus en plus sophistiquées, et les vicissitudes de l’économie mondiale, auxquelles nous sommes exposés. Cependant, les indices de croissance tant à Maurice qu’à l’international sont positifs, et l’optimisme est de mise.

L’ensemble du secteur bancaire local présentait au 30 juin dernier un bilan de Rs 1340 milliards, soit plus de deux fois et demie le Produit intérieur brut de Maurice ? Cette robustesse du secteur bancaire se situe-t-elle dans la norme ?

La robustesse du bilan bancaire agrégé témoigne de la diversification qui s’est opérée au niveau de ce secteur au fil des années. Aujourd’hui, Maurice dispose d’une vingtaine de banques et, en sus d’une riche activité sur un marché domestique, l’actif bancaire inclut également une part importante de fonds liée aux activités transfrontalières. Dans l’environnement hautement concurrentiel dans lequel évoluent les institutions financières, nous constatons une bonne diversification en termes de stratégies commerciales et géographiques. Cette diversité contribue d’ailleurs à la stabilité du secteur qui, rappelons-le, n’a pas été directement affecté par la crise financière d’il y a dix ans.

Cependant, il faut reconnaître que des banques ont disparu du circuit ces dernières années, certaines pour mauvaise gestion ou manquement flagrant aux dispositions légales, alors que d’autres, indique-t-on, sont sur la voie d’un retrait ou d’un rachat. Quelle est votre analyse de ces développements?

Effectivement, il y a eu des changements au cours des dernières années. Si des enseignes ont disparu, pour diverses raisons, d’autres, ne l’oublions pas, se sont ouvertes. Il y a eu des acquisitions et fusions. Maurice dispose, pour un pays de cette taille, d’un écosystème financier relativement riche avec une vingtaine de banques desservant une population de 1,3 million d’habitants, des sociétés, de même que des clients étrangers. Cet environnement concurrentiel et la santé de notre secteur financier entraînent inévitablement un certain dynamisme.

D’ailleurs, ce dynamisme n’a rien de nouveau: si vous visitez, même pour un court moment, l’excellent musée de la Banque de Maurice, ou si vous parcourez les pages du récent ouvrage « From Piastres to Polymer », qui retrace l’histoire de la monnaie à Maurice, vous vous rendrez compte de la grande richesse du secteur financier mauricien et de son évolution continue depuis plus de 300 ans. Certaines banques qui ont connu des difficultés dans le passé se sont fait reprendre et affichent aujourd’hui des résultats positifs. Cela démontre la solidité de notre secteur, du cadre régulateur et des fortes compétences disponibles. D’ailleurs, aucun déposant n’a, jusqu’ici, perdu ses fonds.

S’il est difficile de porter des généralisations sur les développements récents, on peut identifier quelques tendances: l’intérêt croissant des conglomérats d’affaire mauriciens et d’enseignes régionales pour le secteur bancaire mauricien, et le phénomène international de « de-risking », qui pousse, sur le plan global, certaines banques internationales à se recentrer sur leurs marchés clés. Aujourd’hui, Maurice dispose d’un bon mélange de banques internationales, régionales et locales, qui contribuent à la richesse de notre secteur.

Les règlements de Bâle III sont mis graduellement en vigueur à Maurice ? Qu’est-ce que cela implique pour notre secteur bancaire ?

Maurice s’est toujours positionnée comme une juridiction à la pointe de la réglementation internationale. Nos banques avaient adopté les règlements de Bâle I dès 1993, Bâle II en 2008-2009, et Bâle III depuis 2014.

Sous Bâle II, les banques devaient conserver un ratio de fonds propres de 8% alors qu’à Maurice, la réglementation prévoyait 10%. Une des exigences des règlements de Bâle III a trait à un coussin de conservation (“conservation buffer”) de 2,5% en sus des provisions prescrites – soit de 12,5% pour les banques mauriciennes. Or, à décembre 2016, le ratio moyen pour les banques mauriciennes était de 18,2%, soit largement au-dessus des normes internationales. Bâle III prévoit également un seuil de liquidité minimale. De plus, il existe des provisions spéciales pour les banques « systemically important ».

Ces règlements et leur mise en place précoce à Maurice devraient rassurer les investisseurs et les utilisateurs de notre secteur bancaire qui, selon moi, demeure fondamentalement bien réglementé.

Selon le rapport annuel de la BoM pour l’exercice 2016/2017, le ratio des créances douteuses ou « non-performing loans » (NPL) s’élevait à 7% en juin 2017 . La situation s’est-elle détériorée au vu des bouleversements qu’ont connus certaines banques dans le courant de l’exercice financier écoulé ?

Contrairement à d’autres indices, le taux de NPL n’est pas utilisable comme un indice de comparaison – les définitions varient de pays en pays. Il n’est donc pas possible de nous comparer à d’autres pays sur ce point.

Dans le contexte local, cet item et son évolution sont couverts dans le dernier Monetary Policy and Financial Stability Report de la Banque de Maurice, qui explique que ces créances pour la période couverte se manifestent principalement dans trois secteurs spécifiques – le tourisme, la construction, et aussi le Global Business, suite aux incertitudes autour du traité avec l’Inde. Ces NPLs sont donc attribuables à des facteurs exogènes précis, plutôt qu’à la manière de l’allocation de prêts. Cependant, il est intéressant de noter que, dans l’ensemble, la profitabilité des banques va en augmentant, ce qui veut dire que les risques liés aux créances douteuses sont bien gérés dans le secteur.

Les banques sont appelées à respecter une « Liquidity Coverage Ratio Framework » qui les oblige à détenir des actifs liquides de haute qualité pour faire face à toute situation vulnérable. Diriez-vous qu’on est aujourd’hui très rassuré quant à la résilience des bilans des banques ?
Comme je vous l’ai mentionné un peu plus tôt, le nouveau cadre de Bâle III fait la part belle au risque, et met en place des provisions minimales pour parer à toutes sortes d’éventualités. Une de ces provisions est le « Liquidity Coverage Ratio », qui assure une liquidité minimale pour une période de 30 jours. L’idée est qu’en cas de souci, la banque puisse rouler pendant un mois, pour donner à l’institution financière et aux instances régulatrices le temps de prendre les dispositions nécessaires. Nous sommes un des premiers pays africains à avoir mis en place le régime de Bâle III, et avons donc, de ce point de vue, la protection optimale disponible sur ce point.

Cependant, il faut bien noter que, si ces mesures visent à assurer une défense par rapport aux chocs imprévus, la meilleure approche pour assurer la résilience des banques reste une pratique bancaire saine et efficace, et une gestion correcte du risque.

Justement, la prise de risques démesurée par certaines banques a été décriée dans différents milieux, surtout au niveau de l’autorité bancaire. Pensez-vous que des banques vont trop vite en besogne ou qu’elles donnent l’impression de ne pas disposer de compétences adéquates à ce niveau ?

Chaque banque a son appétit propre par rapport au risque. La donne, avec Bâle III, l’IFRS9 et d’autres développements à l’international (FATF etc), vise justement à mesurer le risque de façon très scientifique, et prendre des précautions en conséquence. Donc, il y a généralement une mouvance vers une plus grande compréhension des risques au sein des banques. Les banques sont sujettes à des règles et à des procédures très strictes par rapport à l’octroi du crédit, et à mon avis, il n’y a pas de problème systémique dans le secteur. Il est vrai que notre secteur bancaire s’ouvre de plus en plus à l’international et que ces nouveaux chantiers d’activité comportent de nouveaux risques. Si des accidents de parcours surviennent, il existe un dispositif de gouvernance et de supervision pour assurer un traitement correct. Cependant, je ne partage pas l’analyse selon laquelle le secteur bancaire prend des risques démesurés de manière systémique. Au contraire, nous recevons régulièrement des doléances des sociétés et d’individus qui se plaignent de la difficulté d’obtenir du crédit, ou même d’ouvrir un compte bancaire. Pour ce qui est des compétences, nous avons la chance d’avoir un brassage entre banquiers de carrière et expatriés. Au fil des années, les cadres de banque changent d’enseigne et contribuent à enrichir le secteur. Depuis quelque temps, nous constatons un retour au pays de professionnels mauriciens établis à l’étranger, et la montée en flèche d’une nouvelle génération de cadres issus du terroir mauricien. Certes, il y a toujours du travail à faire par rapport à la formation et au développement continu, mais Maurice dispose fort heureusement d’excellentes ressources humaines.

Mais que doit-on faire pour empêcher que d’autres situations difficiles comme celles traversées par certaines banques ne se reproduisent à l’avenir ?

Si l’on se réfère au chiffre des actifs totaux des banques (Rs 1334 milliards), force est de constater que, dans l’ensemble, le secteur est stable et bien géré. Évidemment, il y a toujours des leçons à tirer des événements autour de nous, et je suppose que vous faites allusion à certains ‘deals’ particuliers qui ont récemment fait l’actualité. D’ailleurs, c’est à la lumière de tels événements que la réglementation évolue, et que la pratique bancaire même se forge. Aujourd’hui, l’accent est mis sur une gestion efficace du risque. À la base même du métier bancaire est la faculté de chiffrer et gérer les risques. Il est ainsi essentiel pour les banques d’avoir en place de bonnes structures de gouvernance, qui assurent la prévention, la détection et la remédiation de divers risques.

Le comité de politique monétaire de la BoM s’est prononcé récemment pour le maintien du taux d’intérêt directeur (KRR) à 3,5%. La BoM soutient également que le taux de rendement sur les instruments financiers à court terme évolue tout près du KRR et qu’il y a matière pour les banques commerciales de relever leur taux à l’épargne. Vos commentaires ?

Le taux à l’épargne est fixé par chaque banque de manière indépendante, strictement sur une base commerciale, en conformité avec les règles en vigueur sur la concurrence (« Competition Legislation »). Sur ce sujet, donc, nous ne pouvons passer de commentaire. Je soulignerai simplement que les banques, en considérant de changer leur taux à l’épargne, considèrent plusieurs facteurs, dont le KRR, mais également d’autres indices économiques, la liquidité dans le marché, de même que la visibilité par rapport à la performance des bons du Trésor. Chaque banque arrivera à sa propre conclusion sur ce point. D’ailleurs, certaines banques ont, à ma connaissance, récemment ajusté leur taux.

Venons-en aux amendements apportés au cadre légal dans le dernier Finance Bill et qui portent, entre autres, sur de nouvelles formules d’imposition des banques et de prélèvement du « special levy ». Quel a été l’accueil réservé à ces mesures par les membres de la MBA ?

L’ensemble du secteur financier a bien compris l’importance d’amender notre cadre fiscal, et de revoir le modèle du « Deemed Foreign Tax Credit », suite à des recommandations émanant de l’OCDE. Le monde des affaires évolue et, avec lui, la politique fiscale internationale. Maurice a toujours observé les meilleures pratiques par rapport à la transparence, et n’a jamais été mise sur une quelconque ‘liste noire’. Le ministère des Finances et la MRA ont abattu un travail énorme et ont trouvé une formule alternative dans un laps de temps relativement court. Nous avons eu l’occasion de demander des éclaircissements et pensons bien comprendre les enjeux. Cependant, les règles fiscales sont extrêmement complexes, et dès que l’on change une clause dans la loi cela a un effet sur d’autres. Nous étudions actuellement les implications de ces changements récents, et avons un dialogue constant avec les autorités. Nous attendons la publication des ‘Regulations’ pour pleinement mesurer l’effet des nouvelles formules.

Des directives importantes concernant la lutte contre le blanchiment ont également été présentées et adoptées dans le cadre du Finance Bill ? Ces mesures vont-elles dans la bonne direction ?

Oui. Maurice a toujours œuvré pour maintenir les normes les plus strictes par rapport à la transparence. Les autorités ont accompli un excellent travail pour toujours respecter les normes de l’OCDE par rapport à la transparence et à l’échange d’informations. De même par rapport aux normes américaines prescrites sous le FATCA. Pour ce qui est de la lutte contre le blanchiment, encore, nous disposons d’un des cadres les plus solides de la région.

Ces mesures sont importantes, car elles constituent des outils efficaces qui permettent aux institutions financières d’honorer leurs obligations par rapport à la lutte contre le blanchiment. Le blanchiment et autres activités illicites deviennent de plus en plus complexes, et requièrent une révision constante de notre cadre légal et de notre arsenal juridique, et ces nouvelles mesures vont dans ce droit fil. La vigilance reste de mise, et je m’attends à ce que d’autres directives soient publiées dans les mois qui viennent, car le Finance Act ne peut, de par sa nature, qu’adresser des questions d’ordre financières ou fiscales.

Vous avez été directement associé pendant plusieurs années au secteur du Global Business. Comment voyez-vous l’avenir de ce secteur eu égard aux changements apportés au DTAA avec l’Inde et aux engagements pris par Maurice auprès de l’OCDE et de l’UE ?

Au fil des années, et surtout sur la base du fameux traité avec l’Inde, Maurice s’est développée en une solide plateforme financière. Aujourd’hui, les Management Companies représentent une contribution d’environ 2% au PIB, et une part importante de l’activité bancaire découle de ce secteur. La situation internationale a considérablement évolué depuis les débuts de ce secteur d’activité. Nous sommes passés d’une plateforme axée sur une clientèle privée vers un modèle institutionnel où nous soutenions des investissements vers l’Inde. Les plus grandes sociétés internationales et régionales font, aujourd’hui, usage de notre écosystème, et nous avons développé des compétences pointues sur différents secteurs d’activité : fonds d’investissement, commerce international, immobilier, prêts transfrontaliers, plateformes régionales de financement ou de trésorerie. De nos marchés traditionnels (Europe, Inde), nous avons évolué vers d’autres marchés en Afrique, en Asie et au Moyen Orient. Aujourd’hui, nous occupons une position privilégiée sur le corridor Asie-Afrique, et sommes déjà reconnus comme un des principaux ‘hubs’ régionaux pour les opérations en Afrique, pour un nombre de raisons qui n’ont rien à voir avec la fiscalité.
Les changements que vous mentionnez font partie de l’évolution naturelle de notre secteur.

Au vu des compétences que nous avons développées, nous constatons l’établissement d’enseignes internationales de renom dans le Global Business. Nous voyons également la mise en place d’opérations régionales. Le « Blueprint » sur les services financiers décrira la vision du gouvernement pour le développement de notre secteur, mais d’emblée, je prévois une activité accrue par rapport aux « Regional Treasuries » et aux « Regional Headquarters ». Les opérateurs parlent également du secteur de la gestion des capitaux comme étant un de nos pôles de croissance. Je pense aussi que Maurice a un rôle à jouer sur le plan régional par rapport aux marchés des capitaux.

Vous revenez d’une rencontre mixte secteur public-secteur privé organisée par l’ESAAMLG aux Seychelles ? Quels sont les enseignements que vous avez pu tirer de ces échanges ?

Le secteur financier mauricien est une excellente plateforme bien réglementée, qui a toujours été considérée conforme aux normes internationales par des inspections successives du GAFI et du FMI. Nous avons un cadre légal solide, qui est sans cesse mis à jour, et la confiance de banques internationales et d’investisseurs de renom. Le sommet ESAAMLG m’a personnellement fait réfléchir sur nombre de points : d’abord, que notre cadre légal n’est pas toujours compris de tous ; deuxièmement, qu’il faut sans cesse faire valoir la solidité de notre secteur à nos partenaires d’affaires et nos pays voisins. Le sommet d’ESAAMLG a passé en revue une récente évaluation de notre cadre AML/CFT (lutte contre le blanchiment), qui a identifié quelques zones d’amélioration ; mais avant même la publication du rapport, les autorités mauriciennes ont déjà, de manière proactive, pris les mesures nécessaires pour mettre à jour notre infrastructure légale bien avant les délais prescrits. Le rapport sera, dès sa publication, largement caduc.

La présence du secteur privé à ce sommet était importante, car elle nous a permis de constater les problématiques que les instances internationales essaient d’adresser à travers la réglementation, de même que le travail abattu par les autorités mauriciennes. Elle a aussi permis au secteur privé de partager avec ces instances internationales les considérations commerciales de certains projets de réglementation. Un tel dialogue est essentiel dans l’élaboration d’un régime réglementaire efficace, et nous avons été heureux de contribuer à cette démarche.