Diplômé de l’école Normale Supérieure et de l’école des Hautes Etudes en Sciences sociales, Daniel Keller a travaillé au ministère français de l’Economie et des Finances avant d’entrer au groupe Renault. Il est depuis trois ans le directeur général du groupe de distribution automobile Renault-Darcia.  Franc-maçon depuis dix-sept ans, Daniel Keller a été initié dans la loge “Vérité – Ni Dieu Ni Maître” de Paris. Il est actuellement le Grand Maître du Grand Orient de France qui revendique 52 000 membres en France et dans le monde, dont 2000 femmes. Daniel Keller vient d’effectuer un bref séjour professionnel à Maurice et en a profité pour rencontrer les membres des quatre loges locales rattachées à son obédience. Il a accepté de répondre à nos questions au début de son séjour à Maurice.
Je relève dans votre CV une mention pour le moins surprenante. Vous dites que vous êtes “un simple électeur de gauche”. Pourquoi cette précision idéologique dans le CV du Grand Maître du Grand Orient de France?
— Je crois que c’était la réponse à une question qu’un journaliste m’avait posée. J’ai voulu simplement dire que je n’ai pas d’engagement militant, je n’appartiens à aucun parti politique, mais j’ai des convictions de gauche.
Est-ce qu’en France la gauche a beaucoup de sympathisants dans la franc-maçonnerie ?
— Au Grand Orient de France, nous ne faisons pas de comptage des hommes politiques en maçonnerie. Ce que je constate, c’est qu’on exagère beaucoup le nombre d’hommes politiques qui sont francs-maçons en France…
Ce qui n’est pas totalement faux.
—  Ce qui n’est pas totalement vrai, non plus. Il y a aujourd’hui une séparation entre la politique et la maçonnerie qui n’existait pas autrefois, parce que l’époque n’est plus la même. Je crois qu’il ne faut pas donner trop d’importance à une proximité qui est, je dirais, assez peu opérationnelle.
Peu opérationelle aujourd’hui. Parce qu’il y a eu dans le passé beaucoup de proximité entre ces deux “catégories” sociales en France ?
— Quand on reprend un peu l’histoire politique en France, il y a eu, à la fin du 19e et au début du 20e siècles et pendant les années 1980 un certain nombre de clubs de maçons qui ont accompagné l’arrivée de la gauche au pouvoir. D’ailleurs, on a pu constater qu’en 1988, dans le cadre des accords de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, le Premier ministre de l’époque, Michel Rocard, avait constitué un groupe de sages pour dénouer une situation de crise. Et parmi ces sages il y avait le Grand Maître du Grand Orient de l’époque. Mais tout ceci me semble, quand même, appartenir au passé.
Depuis quand est-ce que les maçons ont, si l’on peut dire, pris leurs distances de la politique ? De quand date la “cassure” ?
— Il n’y a pas eu cassure. On est parti d’une situation, datant d’un siècle, où les maçons étaient très impliqués dans la construction de la république, avec une superposition entre maçonnerie et politique. Progressivement, ces deux univers ont suivi des chemins séparés, parce que les conditions d’exercice de l’action politique ont évolué, comme la maçonnerie. Cette dernière s’est tournée, à mon avis, vers une autre approche des questions sociales et politiques.
La maçonnerie serait alors, si l’on peut dire, retournée vers ses sources premières ?
— Vous savez, on est toujours l’institution de son époque. La maçonnerie, ce n’est pas un train qui traverse les âges de l’histoire sans se modifier. Elle a joué le rôle d’antichambre des partis politiques à une époque où il n’y avait pas de partis politiques en tant que tels. Aujourd’hui, ce dont la société a besoin, c’est de retrouver le débat citoyen et le débat d’idées. Je pense que l’avenir de la maçonnerie est plutôt de ce côté-là.
C’est une bonne chose que la maçonnerie française ne soit plus aussi étroitement associée à la politique qu’elle l’a été autrefois ?
— Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Je crois que la maçonnerie a rendu de grands services à la politique, parce qu’elle l’absorbe…
Et réciproquement.
—  Et réciproquement. Mais aujourd’hui les hommes politiques n’ont plus besoin de maçons dans leurs décisions de tous les jours. La politique est un métier complexe pour lequel nous n’avons pas nécessairement, nous maçons, l’expertise. Mais en revanche, les politiques ont besoin d’une société civile qui retrouve le sens du débat d’idées et les maçons, en raison de leur nombre, de la diversité de leur recrutement peuvent constituer ce microcosme citoyen, dont la société a besoin.
Est-ce que les maçons ont, eux, besoin de la politique ?
— Je ne le pense pas. Surtout qu’au Grand Orient on a, depuis maintenant cent cinquante ans, décidé de réfléchir à l’amélioration de la société. Pour ce faire, il est normal qu’à un moment donné on s’adresse au gouvernement du moment. On ne va pas s’adresser à Dieu !
J’ai envie de vous dire: et pourquoi pas ? Mais passons. Je vous pose ces questions parce que cette interview est réalisée en pleine période électorale à Maurice et que des francs-maçons se retrouvent sur les listes des candidats de plusieurs partis politiques locaux. Est-ce qu’un franc-maçon doit fidélité à son obédience ou à son parti politique ?
— Je crois qu’il ne doit pas avoir de conflit d’intérêts. De mon point de vue, tout franc-maçon qui veut s’engager dans la politique doit le faire à visage découvert. Ce serait beaucoup plus sain. Donc, on peut avoir un engagement maçonnique qui correspond, à la base, à un engagement philosophique, et un engagement politique. On peut retrouver en politique, pour dire les choses simplement, des maçons à droite et à gauche, tous les maçons n’étant pas dans le même camp idéologique. Mais le fait que les francs-maçons s’engagent en politique peut présenter un avantage. On est aujourd’hui partout dans le monde dans des situations où il faut savoir dépasser les clivages. Il faut savoir dépasser les clivages et les oppositions et les francs-maçons en politique peuvent être des acteurs de ce dépassement des clivages. C’est un peu ça faire de la politique en tant que franc maçon. Et le meilleur exemple qui me vienne à l’esprit est celui de Salvador Allende, président du Chili dans les années 1970 qui a connu une fin tragique. Tout au long de son existence il a toujours cherché à être un franc-maçon dans l’action politique, ce qui en fait certainement la grandeur.
Vous avez dit que la franc-maçonnerie n’était pas un train qui avait traversé les âges de l’histoire sans se modifier. Qu’elle est la définition de la franc-maçonnerie en cette fin de l’année 2014 ?
— Nous avons la chance au Grand Orient de France d’avoir des trains qui traversent assez bien les époques du temps. Quand on dit que la maçonnerie travaille au perfectionnement intellectuel et social et à l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, nous avons un objectif qui est suffisamment vaste pour dépasser les difficultés du moment. Mais il faut savoir comment transcrire et appliquer aujourd’hui, ici et maintenant, à l’île Maurice et ailleurs, cet objectif.
Mais cet objectif n’est uniquement celui des francs-maçons. C’est l’objectif de tous les êtres humains qui réfléchissent et veulent faire avancer les choses.
— J’ai le sentiment que le monde politique vit de plus en plus sans objectifs.
 Je pensais plutôt au monde de la société civile, des ONG…
—  La franc-maçonnerie nous réapprend la nécessite d’avoir des objectifs à long terme. C’est peut-être ce qui manque à la société d’aujourd’hui. Il faut savoir comment mettre en oeuvre progressivement ses idées pour atteindre ses objectifs. C’est comme ça qu’on essaye d’améliorer les choses. Il faut être persévérant, c’est une des définitions de la maçonnerie.
Malgré tous les scandales autour de la franc-maçonnerie, elle perdure, continue à séduire, recrute de nouveaux adhérents. A quoi cela est-il dû : au mystère dont elle sait s’entourer ?
— Quand vous dites tous les scandales de la franc-maçonnerie, vous exagérez.
Vraiment ? Il y en a quelques-uns en France
—  Au Grand Orient de France, que j’observe depuis maintenant vingt ans, les scandales ont été, je trouve, relativement limités. Si dans le monde environnant aujourd’hui il y avait autant de scandales que chez nous il y en aurait eu peu, finalement. Donc “les scandales” de la franc-maçonnerie me semblent des scandales assez marginaux. C’est le travail de chaque obédience de prendre les décisions qui s’imposent pour garder la pureté qui doit être la sienne. Aujourd’hui, le Grand Orient le France ne se plaint d’aucun scandale.
Diplômé de l’école Normale Supérieure et de l’école des Hautes Etudes en Sciences sociales, Daniel Keller a travaillé au ministère français de l’Economie et des Finances avant d’entrer au groupe Renault. Il est depuis trois ans le directeur général du groupe de distribution automobile Renault-Darcia.  Franc-maçon depuis dix-sept ans, Daniel Keller a été initié dans la loge “Vérité – Ni Dieu Ni Maître” de Paris. Il est actuellement le Grand Maître du Grand Orient de France qui revendique 52 000 membres en France et dans le monde, dont 2000 femmes. Daniel Keller vient d’effectuer un bref séjour professionnel à Maurice et en a profité pour rencontrer les membres des quatre loges locales rattachées à son obédience. Il a accepté de répondre à nos questions au début de son séjour à Maurice.
Pour utiliser un mot à la mode : vous êtes clean. Est-ce que le Grand Orient de France serait la plus clean de toutes les obédiences françaises ?
— Je ne me compare pas aux autres. Nous sommes 52 000 membres au Grand Orient de France. Alors, vous dire qu’il n’y a pas de membres qui ont, à un moment donné, pu commettre des actes indélicats ou répréhensibles au regard de la loi, ça peut arriver. Mais nous avons des procédures et en général quand nous sommes confrontés à des cas particuliers, nous avons nos instances disciplinaires qui se chargent de trancher.
 Et ces instances disciplinaires fonctionnent bien ?
— Nous avons, dans la période récente, suspendu deux élus de la République parce qu’il était apparu qu’ils avaient commis des indélicatesses au regard des règles du droit. Là-dessus, je ne suis pas un franc-maçon honteux.
Vous seriez plutôt un franc-maçon fier de l’être?
—  Je suis fier de mon obédience, de tous les frères et de toutes les soeurs que je rencontre.
Même de celles et de ceux qui ne sont pas de votre obédience ?
— Totalement.
Alors, expliquez-moi le pourquoi de la multiplication des obédiences. Si tous les maçons partagent les mêmes objectifs, livrent le même combat, pourquoi ils utilisent des trains différents pour atteindre le même objectif ?
— C’est le produit de l’histoire. On pourrait se demander pourquoi il y a vingt-cinq partis politiques en France et seulement deux en Grande-Bretagne ? En France, il y a plusieurs obédiences…
Qui sont concurrentes ?
— Oui. Mais elles sont aussi le produit de l’histoire. Ces obédiences sont venues répondre à un besoin, elles ont été le mode de résolution du besoin à un moment donné. Peut-être, me direz-vous, qu’on aurait pu résoudre ces besoins autrement. Si on avait admis les femmes au Grand Orient de France à la fin du 19e siècle, peut-être que l’obédience le Droit Humain n’aurait jamais existé. Mais on ne refait l’histoire qu’après coup.
Est-ce qu’il ne serait pas temps, pour être conforme à l’esprit maçonnique, de mettre fin aux querelles entre obédiences ?
— Vous savez, les obédiences sont des monstres froids, des appareils et il est toujours difficile de fusionner les appareils.
Permettez-moi de dire que vous êtes un Grand Maître très diplomate.
— Il le faut et c’est important. Mais pour revenir à la question précédente, il faut dire qu’il y a eu une tentative qui n’a pas prospéré. Je ne crois pas qu’on puisse faire des fusion-absorption d’obédiences comme on le fait dans le secteur des entreprises. On n’est pas dans le même univers, et on ne peut pas, d’une façon purement technocratique, procéder à ce genre de rapprochement, il faut les circonstances historiques. Je ne sais pas s’il y en aura dans les années et les décennies qui viennent. Il y a eu, en France, une tentative de rapprocher les obédiences après la Seconde Guerre mondiale. Les maçons qui avaient combattu et résisté ensemble contre le nazisme ont voulu que la solidarité construite dans l’épreuve soit transposée dans la paix et ont proposé de fusionner les obédiences. Le projet n’a pas abouti
Parce que les caractéristiques humaines ont pris le pas sur l’idéal maçonnique?
—  Je dirais que le temple de Salomon que les maçons avaient construit pendant la guerre s’est effondré une fois la paix revenue. Ceci nous permet de nous rappeler que c’est dans les moments d’exception que les individus se grandissent en général.
Si un jeune vient vous voir et vous dit à quoi ça sert la franc-maçonnerie aujourd’hui que lui répondez-vous ?
— Que tout d’abord cela ne sert à rien, comme ça le jeune n’est pas déçu. C’est parce que la franc-maçonnerie ne sert à rien qu’elle va servir à quelque chose. Je m’explique : c’est d’abord l’opportunité d’un fantastique travail sur soi-même. L’occasion assez exceptionnelle de rencontrer les autres, parce qu’on vit dans un monde où on vit entre soi et on ne rencontre jamais l’autre. En franc-maçonnerie, la rencontre de l’autre est un dépaysement fondamental, car on ne sait plus ce qu’est l’altérité. Et puis, après s’être rencontré soi-même, avoir rencontré l’autre, on va pouvoir se dire qu’on peut faire quelque chose ensemble.
Pratiquement toutes les religions et les mouvements philosophiques disent la même chose, j’allais dire ont le même credo. Quelle est la différence?
— En franc-maçonnerie il faut encore des qualités plus exceptionnelles parce que la société maçonnique ne tient pas par l’imposition de dogmes. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune loi qui s’impose à nous et qui fait tenir l’édifice debout. Cet édifice ne tient que par la volonté rationnelle et éclairée des individus qui se rencontrent. Dans le temple maçonnique, il n’y a pas de ciment si ce n’est la bonne volonté des uns et des autres d’être ensemble. Les églises ne marchent pas comme ça puisqu’elles ont besoin de dogmes et le regroupement est vertical.
Vous venez de dire qu’il faut avoir des qualités exceptionnelles pour être franc-maçon. Est-ce que la franc-maçonnerie n’est faite que d’êtres d’exception ?
— Ils travaillent à le devenir, en tout cas.
Le deviennent-ils ?
— On ne le devient jamais tout à fait. La chance de la maçonnerie c’est de considérer que l’histoire n’a pas de fin. Nous travaillons pour le perfectionnement matériel et moral de l’humanité. Le perfectionnement postule un idéal de perfection, mais nous, nous sommes suffisamment modestes pour ne jamais nous en féliciter.
Vous êtes modestes ou réalistes ?
— Les deux à la fois. Pour considérer que cet idéal n’est pas accessible et c’est tant mieux.
Etes-vous conscient que certains entrent en maçonnerie pour profiter surtout des opportunités de contacts, surtout dans le monde des affaires, qui peuvent être établis dans les loges ?
— Moi, je ne parle que pour la maison que je connais : le Grand Orient de France. Si vous entrez chez nous dans l’idée que vous allez constituer un carnet d’adresses pour faire des affaires, vous allez être rapidement déçu et quitter la loge.
Quel est le nombre qui quitte la loge après un bref passage ?
— Globalement se présentent au Grand Orient environ 3000 personnes chaque année, nous sommes donc une maison assez ouverte. 80% de ces personnes sont acceptés dans la mesure où nous souhaitons regrouper la société dans toute sa diversité. Cela n’aurait pas de sens de restreindre l’accès de notre obédience uniquement à des diplômés ou à des catégories particulières. Nous ne sommes pas sélectifs. Au contraire, et comme le disent nos textes fondateurs, nous accueillons tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté qui ont envie de partager et d’avancer avec les autres.
Vous venez de grandes écoles, vous venez du monde des affaires: deux univers où on ne se fait pas de cadeau et où l’on marche souvent sur les autres pour arriver. Comment conciliez-vous votre éducation, votre profession et les idéaux maçonniques ?
— Le monde du travail ne doit pas être une jungle. Réhumaniser le monde du travail est, de mon point de vue, un objectif essentiel pour la société de demain.
J’ai bien peur que ce ne soit pas l’objectif des patrons dans le contexte économique actuel.
— Je concède que c’est un sujet compliqué mais c’est un objectif pour moi. La maçonnerie m’a beaucoup apporté dans la manière de travailler. C’est une école de vie. Je fais une séparation très stricte entre l’univers du travail et l’univers maçonnique : je ne mélange pas les rôles. Mais en revanche, j’exerce mon métier différemment depuis que je suis maçon.
La maçonnerie a rendu le chef d’entreprise que vous êtes plus humain ?
— L’entreprise c’est d’abord de pouvoir rassembler des hommes et des femmes, de tout niveau, des ouvriers, des employés, des cadres et de leur faire partager une aventure commune qui est la création de richesses. Ce n’est pas antinomique avec le travail maçonnique.
 Si vous excluez le profit, les dividendes à payer aux actionnaires et les pièges à tendre à vos concurrents.
—  Il n’y a pas de réussite dans une entreprise sans une réussite collective. La maçonnerie c’est aussi le sens du collectif, donc je pense que l’on peut, effectivement, instiller dans le monde de l’entreprise des valeurs maçonniques.
C’est difficile ?
— Oui. C’est difficile parce qu’aujourd’hui nous vivons dans un monde très déshumanisé et l’entreprise est aux avant-postes de cette déshumanisation. Donc, il faut savoir un peu réenchanter le monde du travail. Ce n’est pas facile mais c’est quelque chose d’indispensable.
Comment êtes-vous arrivé en maçonnerie: de votre propre chef ou en suivant une voie familiale ?
— J’ai de antécédents familiaux, c’est un peu par filiation spirituelle que je suis entré en maçonnerie mais j’ai fait la démarche de moi-même. Je suis devenu franc-maçon à 37 ans et cela m’a ouvert les yeux sur tout l’univers du monde associatif que je connaissais mal et cela m’a moralement, considérablement enrichi.
Jean-Claude Antoine