GEORGES TOUSSAINT

Daniel était de la famille par sa mère Denise, née de Baize, une cousine de mon père, l’historien Auguste Toussaint. Il était d’ailleurs son parrain. Ils échangeaient à l’occasion sur l’histoire de l’île Maurice et de l’océan Indien, sur la construction et la navigation à voile, sur les grands explorateurs, sur l’archéologie marine, sur la protection du littoral et des fonds marins.

Je me souviens de Joseph Pélicier, son père, passionné de mécanique, qui venait nous chercher pour passer quelques jours à Terracine et à Pomponette. Je me tenais à l’arrière de sa Traction Citroën dont les gros phares balayaient la nuit.

Daniel, très jeune a eu un accident qui a nécessité une trépanation et la pose d’une plaque en argent. Il se croyait dès lors en sursis. Cela a contribué à lui forger le caractère et sa vision de la vie mais ne l’a pas empêché de développer un tempérament artistique et malicieux. Avec son esprit inventif et la complicité de son frère Cyril et de ses sœurs il faisait des farces à nos dépens.

À l’époque des films du commandant Cousteau, il s’est passionné pour la mer et ses habitants. Il confectionnait des masques de plongée taillés dans des morceaux de pneus. C’est ainsi que nous avons fait nos premières plongées au-delà du lagon de Flic-en-Flac. Il a même essayé une coupole de verre découpée dans une dame-jeanne en guise de scaphandre.

Je m’étais absenté de Maurice pendant une dizaine d’années avant de le revoir dans les années 80. Daniel s’était spécialisé dans la pêche et la plongée. Il avait fait sa propre formation à partir de documents et au contact de plongeurs étrangers plus aguerris.

J’ai eu droit à mes premières plongées dont celle dans « la cathédrale », cette tour sous-marine d’une beauté magique. Je l’ai suivi sans appréhension car il mesurait les risques et ne quittait pas des yeux ses camarades de plongée. Il était humble devant la mer. Il m’avait raconté qu’une fois, en remontant de plongée, il n’avait pas trouvé son pêcheur qui était chargé de le surveiller. Ce dernier, ne sachant pas nager, ne voyant plus les bulles que faisait Daniel, apeuré par le mauvais temps qui se levait, s’était résolu à rentrer en imaginant le pire. Daniel dut rentrer à la nage. Fort de ses expériences, il a permis à son fils Christophe de passer tous les niveaux de plongée afin de devenir instructeur dans cette discipline.

J’ai été admiratif devant son approche et ses connaissances du monde biologique. Il s’était confectionné des aquariums dans lesquels il conservait des petits poissons destinés à l’exportation. Mais très vite il s’est mis à les étudier de façon scientifique. Il s’intéressait à tout ce qui peuple le lagon et l’océan. Il craignait moins les requins que de tout petits poissons ou mollusques, experts en camouflage, porteurs de poison, capables  d’anesthésier leur proie, parfois à distance. Il avait acquis une connaissance encyclopédique de la flore et de la faune marines. Il était intarissable sur l’évolution des coraux. Il avait donné son nom à des poissons qu’il avait découverts. Des chercheurs de par le monde lui demandaient conseil sur la croissance ou l’évolution de telle ou telle espèce du monde marin.

C’était aussi un marin hors pair. Il devait sa formation aux pêcheurs locaux mais aussi à la documentation. La navigation à voile et à moteur n’avait pas de secrets pour lui. Il connaissait ses limites. Une anecdote me revient. Alors qu’il aidait un cousin à mener un voilier de Sydney, en Australie, à la Nouvelle Calédonie, ils furent pris dans une tempête monstrueuse, la même qui coûta la vie à des concurrents de la course Sydney-Hobart. Il réussit à s’en sortir grâce à sa maîtrise de soi, à sa connaissance des éléments, et à l’aide une ancre flottante.

Il était fier de sa longue pirogue à voile, dont il avait conçu les plans, capable de battre à la course des voiliers construits en matériaux plus légers.

En bon mécanicien, il s’était monté un atelier où il tournait des pièces. Il était fier d’avoir conçu une ancre qui pouvait être récupérée sans difficulté.

Daniel était aussi un homme au grand cœur, toujours prêt à rendre service, un vrai citoyen du monde. Bienveillant et bon cuisinier, toujours la blague aux lèvres, il jouissait d’un charisme extraordinaire.

Esprit libre et indépendant, il n’hésitait pas à dénoncer le laisser-aller des autorités chargées de la protection de l’environnement. Cela lui retombait parfois dessus. C’est ainsi que son dossier a été négligé par des autorités de police locale, à la suite d’un accident de moto qui devait le handicaper  jusqu’à la fin de ses jours.

Ce « crocodile-dundee » était un être rare. Il aurait souhaité mourir dans des circonstances qu’il affectionnait, en plongée.

Il sera toujours dans nos cœurs.