Daniella Bastien, anthropologue et happiness manager depuis un an dans une compagnie privée, voulait faire une entrée discrète en politique. C’est râté ! Elle a été vite rattrapée par une photo de sa participation à la régionale du Mouvement Militant Mauricien, au N°19.

À 39 ans, celle qui est surtout connue pour sa passion épidermique pour le kreol morisien et qu’elle a transmise quand elle était lecturer à la Kreol Unit du Mauritius Institute of Education (MIE) franchit une nouvelle étape dans son parcours qu’elle ponctue de poésie au son de sa ravanne. Maillon essentiel dans la formation des premiers enseignants de langue kreol morisien, Daniella Bastien est d’avis que celle-ci fera son entrée au Parlement lorsque le débat identitaire sera réglé, hors de l’hémicycle, avec les Mauriciens. En exprimant ici son opinion sur l’utilisation du kreol morisien à l’Assemblée nationale, Daniella Bastien est d’avis qu’elle poursuit son combat, mais sur un autre échiquier.

Être happiness manager, cela veut dire que vous avez le sourire jusqu’aux oreilles tous les matins quand vous vous rendez au travail, que vous avez la pêche malgré les embouteillages, les travaux du Metro Express et les injures des machistes que vous croisez au volant ?

On ne vit pas dans la dictature du bien-être et du sourire. On a le droit d’être en colère lorsqu’on est en route pour le travail. Mais on décide de l’ampleur que la colère aura sur sa journée. En tant que happiness manager, j’ai la responsabilité de créer des conditions, un environnement, qui font que le personnel réalise que son travail a un sens. On passe la majeure partie de son temps au travail. Si ce qu’on y fait n’a aucun sens, cela impactera sur notre humeur et aussi sur notre statut de citoyen. Que peut donner à la société un employé stressé, frustré ou triste pour des raisons professionnelles ? Dans la vie, je suis une personne fondamentalement positive. Le trajet en bus, en moto ou en voiture, jusqu’au travail est un moment plutôt pénible pour tous. Si vous ne conduisez pas, vous pouvez voir comment disposer du temps que vous aurez à passer en route. Par exemple, lire un livre. Si vous êtes au volant, vous pouvez écouter de la musique à un volume qui vous convient. Bref, c’est à vous de décider d’être heureux, parce que personne d’autre que vous n’est responsable de votre bonheur.

Vous n’aviez pas trouvé votre bonheur au MIE ?

Si j’ai quitté le MIE, c’est parce que j’avais envie de nouveaux défis. La décision fut difficile. J’ai renoncé à une carrière et des possibilités de promotion avec des avantages. J’ai quitté l’institution, mais pas la mission de m’investir dans la valorisation de notre langue, la motivation de ma vie depuis mes 13 ans. Au MIE, j’ai vraiment apprécié le fait d’avoir eu l’occasion de former et suivre des enseignants, de travailler sur la réalisation et conceptualisation des matériels scolaires, de faire le National Curriculum Framework et un travail de réflexion pour outiller la langue kreol afin qu’elle ait l’assise qui la propulsera au Higher School Certificate. C’est un passage qui m’a formatée intellectuellement, socialement et identitairement. Toutefois, j’avais ce besoin d’être une “vraie” anthropologue, d’aller sur le terrain et d’être proche des gens. Au MIE, je réfléchissais dans un bureau. Pendant quelques années, j’avais l’impression qu’il n’y avait que ma tête dans l’univers et je vivais un déni du corps, lequel je retrouvais de temps en temps quand je jouais de la ravanne. Parce que la société mauricienne évoluait, j’ai senti le besoin de la comprendre. Le milieu industriel, passionnant, correspondait à ce que je souhaitais explorer. Je suis partie du MIE avec le sentiment d’avoir accompli ma mission : amener quelque 3 000 élèves aux épreuves du kreol morisien au Primary School Achievement Certificate, avoir formé les premiers enseignants de langue kreol et avec Nita Chellapermal nous avons mis un point final au National Curriculum Framework de Grade 9.

Êtes-vous satisfaite de la place qu’occupe le kreol morisien dans la société depuis que cetta langue dispose d’une graphie et d’une orthographe officielles ?

Quand je procède selon les secteurs, je dirai que dans les milieux éducatif, académique et universitaire, la langue kreol progresse à une grande vitesse. Les enfants qui ont franchi le PSAC sont lettrés dans leur langue maternelle en comparaison à leurs parents. Dans l’espace public, la langue commence à atteindre sa vitesse de croisière. Voyez le nombre de publicités écrites dans la graphie et l’orthographe standard du kreol. Les journaux aussi font un effort. J’ai traduit beaucoup de travaux de grandes entreprises, notamment des codes d’éthiques, manuels etc. en kreol. Là où on n’avance pas du tout, c’est au niveau de la société. Il s’agit de faire comprendre l’importance de réfléchir et de développer sa capacité de penser, de conceptualiser dans sa langue maternelle. Beaucoup de personnes, y compris des intellectuels, disent qu’il faut écrire le kreol comme on l’entend. Non ! Il n’y a pas d’accent en kreol ! Avant l’entrée du kreol à l’école, l’Académie kreol morisien a conçu une orthographe standard de la langue au même titre que l’Académie française à un moment donné, a enlevé le “s” qui succédait à une voyelle dans des mots comme “hostel, hospital, chasteau” pour introduire l’accent circonflexe. N’oubliez pas que l’Académie kreol morisien était composée d’un pannel élargi et non d’universitaires et de militants des années 1970 loufoques. Il faut accepter l’existence d’une graphie.

Et quid de la place du kreol au Parlement, surtout quand on émet des réserves diverses notamment sur les risques de son utilisation pour des propos vulgaires dans l’hémicycle ?
La dernière des nombreuses questions parlementaires remonte au 27 mars de cette année. En réponse, le Premier ministre avait dit que l’introduction du kreol à l’Assemblée nationale se fera quand les « conditions nécessaires seront réunies ». Que veut dire « conditions » ? Des obstacles pour l’introduction du kreol au Parlement, il y en a beaucoup. D’abord, comment fait-on pour amender la section 33 (d) de la Constitution laquelle stipule que, pour qu’une personne devienne membre de l’Assemblée nationale, elle doit être capable de parler l’anglais à un niveau adéquat pour prendre part au débat ? Si on révoque cette section, il y aurait beaucoup plus de candidats aux élections. Il n’y a pas que la révocation de la section 33 (d), mais est-ce que la personne qui rédige le Hansard est formée pour écrire le kreol standard ? On prend deux ans pour former un prof de kreol morisien et sept mois, voire un an, pour écrire le kreol standard. La question de la compétence linguistique en kreol standard de nos parlementaires est aussi à prendre en considération. Cela dit, est-ce que parler kreol revient à l’utilisation d’une langue qui ne véhicule que des injures et une facilité que pour dire des choses négatives ? Si on reconnaît que le kreol est notre langue maternelle, on doit être capable d’avoir un discours critique et responsable. La formation de nos parlementaires en kreol morisien est à faire. La question linguistique est une question identitaire. Pour les intellectuels, académiques et autres, nous savons que la langue kreol est unificatrice et qu’elle doit être enseignée à l’école plus ouvertement, pas uniquement comme langue optionnelle. Mais fondamentalement, le Mauricien n’est pas prêt à des changements. Le jour où la majorité des Mauriciens comprendra d’où vient la langue kreol et se reconnaît en elle, il n’y aura pas de débat sur l’introduction du kreol au Parlement, il y se fera de facto. En somme, les « conditions réunies » ne sont pas seulement d’ordre technique, mais aussi identitaire.

Maurice aurait donc du mal à assumer son identité créolophone ?

Je ne crois pas. On ne peut pas assumer un statut créolophone quand on n’a pas de langue officielle. L’anglais est la langue officielle de facto. Par contre, le mot kreol est difficile à assumer. Le mot créole est à la fois un glossonyme, une langue née dans des conditions de négation de l’humanité et un ethnonyme. Mais cela ne veut pas dire qu’elle est la langue des personnes qu’on appelle créoles. Qui est créole ? Qui peut se dire à Maurice qu’il est de sang pur ? Il est dangereux de dire que tout le monde est créole, parce qu’on a pris la définition occidentale d’un dictionnaire. Nous sommes en mesure de créer notre propre définition du “créole”, car nous avons une intelligence collective à Maurice, mais on ne veut pas l’admettre. Avant que nos dirigeants n’acceptent toute la dimension de la langue kreol, il y a un travail sociétal à faire. D’un point de vue anthropologique, cela peut s’avérer dérangeant pour la société si on introduit le kreol au Parlement sans réflexion collective au préalable.

Le combat pour l’avancement de la langue kreol continue. Quelle en sera votre contribution maintenant que vous vous lancez dans la politique ?
En parler déjà est un premier pas. Mais avant que le sujet ne soit un débat politique, il doit être discuté dans la société. L’accord sociétal est primordial. Pour une question aussi sensible que la langue, on ne peut pas imposer nos idées sur la société.

Peut-on dire que la politique était automatique dans votre parcours ?

Quand on est dans le milieu des organisations non-gouvernementales, on fait de la politique à un certain niveau. À 15 ans, j’ai intégré le groupe Abaim, aux côtés duquel je participais au respect des droits des aveugles ; ce combat était dans un sens de la politique. J’ai ensuite participé à la création d’un concept pédagogique avec TiPa. Mais à un moment donné, toutes ces actions civiques qu’on mène, à l’exemple du petrol hub d’Albion, sont bloquées à une décision d’ordre politique. Ma génération se bat au sein des ONG. Ma décision d’adhérer à un parti et faire de la politique fera des déçus. Mais je dois le faire. Il faut avoir les guts et se dire « Allez ! Je vais là-bas, nou gete ki arive ! »

Pourquoi avoir choisi d’intégrer « là-bas » comme vous dites et non ailleurs ?

Pour son idéologie. J’ai grandi dans un milieu très politisé. J’ai eu une conscience politique dès mon jeune âge et la chance d’être entourée par les meilleurs enseignants qui m’ont poussée vers des réflexions justes. Il est important pour cette génération et celle d’après qu’on déconstruise l’image que la plupart des jeunes ont aujourd’hui de la politique et des politiques : tous pourris, tous corrompus. À la base, la politique est noble.

Ne craignez-vous pas que « là-bas » on vous « formate » pour être le reflet de votre leader, d’autant que votre génération n’a pas toujours voix au chapitre ?

Si j’avais peur, je n’y aurais pas mis les pieds ! On ne peut pas me formater, je suis ce que je suis. Je suis consciente qu’il y aura des compromis et des réajustements à faire. Je dis oui tant que cela reflète mon éthique et les valeurs dans lesquelles j’ai été élevée. Lors du dernier congrès du parti, six jeunes ont pris la parole. Vous savez, ma décision a été mûrement réfléchie [ ] J’ai envie de participer à une construction de la nation mauricienne post-indépendance.

La réforme électorale promeut une meilleure représentation féminine au Parlement. Mais de nombreuses femmes qui ont été propulsées au plus haut rang ont été éclaboussées par des scandales. La féministe et néopolitique que vous êtes en pense quoi ?

Nous vivons dans une société patriarcale. Quand on place une femme dans un fonctionnement de patriarcat, elle agit comme un homme. D’où les dérives. On ne doit pas voter une femme parce qu’elle est femme. Ce n’est pas une question d’égalité, mais d’équité. Aussi, voter une femme pour son genre n’est pas juste envers elle. Quels sont ses idées et ses thèmes ? C’est cela que j’ai envie d’entendre chez la femme.

Il est probable qu’au moment venu, on vous présentera fièrement comme “enn madam” dans le quota des “madam” de votre parti ?

On revient encore une fois à la langue kreol: on a du mal à dire « fam ». Je n’ai aucun problème qu’on me présente comme une « madam »! Et ce, parce que les personnes qui disent « madam » n’ont pas encore fait le chemin de l’acceptation de la langue kreol. Il y a là un discours sociétal qui demande à être réglé. On veut m’appeler « madam » ? Just too bad for you ! Mo enn fam mwa ! Je ne peux pas non plus m’imposer sur des personnes qui, de par leur éducation et leur appropriation de la langue kreol, ne peuvent dire « fam». Pourquoi ? Parce qu’on dit fam tabardenn, fam palab, fam p nwar fam. Je rappelle qu’en français le mot “femme” n’est pas connoté (rires).

Et comment réagirez-vous, lors de la prochaine campagne électorale, si votre collègue masculin traite son adversaire du même sexe de « fam » ? Ce qui est une attitude récurrente…

Il ne fait aucun doute je le reprendrai en privé [ ] Je ne suis pas venue pour changer les choses, elles sont déjà en mutation. Je n’ai pas non plus l’ambition d’apporter une quelconque révolution. Je fais à la mesure de mes capacités. Je ne peux donner plus.

Quelles sont alors vos ambitions politiques ?

Rencontrer et écouter les gens.

Nous allons quand même prendre le risque de vous dire que vous avez le profil d’une candidate. Et vous, vous vous voyez déjà au Parlement ?
Je ne sais pas. Ce n’est pas que je ne me projette pas à long terme, mais pour moi, l’urgence est d’aller à l’écoute des Mauriciens, d’être au plus près d’eux.

Ces temps-ci, les Mauriciens ont droit essentiellement à de mauvaises nouvelles. Mais où se trouve le bonheur dans une société qui ne va pas très bien ?

C’est la question que je me pose tous les jours. C’est d’ailleurs un des fondements de mon engagement en politique. Il faut remettre les valeurs au centre de notre société. Et le véhicule des valeurs n’est autre que la famille. Mais il faut recentrer la famille, car les valeurs familiales sont en train de péricliter. C’est là la source du problème. Comment redonner une structure à la famille ? Si la société mauricienne est malade, c’est parce que la famille est en souffrance. Est-ce que nous avons les outils nécessaires pour comprendre pourquoi il y a une perte des valeurs familiales ? Nous avons des questions fondamentales qui méritent une analyse. Ensuite, on trouvera les moyens pour retourner vers les valeurs. Car le bonheur est dans la famille.

Comment la politique pourra-t-elle régler ce problème qui est aussi d’ordre émotionnel ?

C’est en amenant la question sur la place publique. Un ministère de l’Égalité “du” genre se doit d’organiser des réflexions à ce propos et non juste faire des conférences, des fêtes, des colloques. Traitons les causes et non plus les symptômes. De la corruption à la violence faite aux enfants, aux humains, tout cela est symptomatique de quelque chose qui est encore plus grave. Je ne ferai pas ce que je fais maintenant et ce que je serai amenée à faire plus tard si je n’y croyais pas.