Imaginons un film d’action joué par d’excellents acteurs et très généreux en sensations et en images chocs, mais qui ne suscite rien à dire ou penser sur le propos et le scénario. Plaine de « souffres » séduit ainsi par ses éclats la beauté de certaines images et le talent de ses danseurs mais donne un peu ce sentiment d’inachevé. Cette nouvelle création de Stephen Bongarçon a été présentée pour la première fois le 17 samedi au Théâtre Serge Constantin, tandis que Jean Renat Anamah et sa troupe assurait une deuxième partie particulièrement fluide et riche en symboles, avec la version groupe de Street Notes.
Les danseurs de Plaine de souffres laissent des images fortes et belles en tête et vous coupent le souffle par certaines de leurs pirouettes. Stephen Bongarçon autant que Samuel et Mathieu Joseph ont offert une pièce très physique dans l’esprit de la danse ethnique qui a fait leur succès, avec cette fois le défi – accessible pour des danseurs de ce niveau – de se fondre dans le cuir d’un animal et par n’importe lequel : le cheval. Une telle maîtrise du corps et un tel goût de l’exploit accrochent très vite l’attention, mais toute cette adrénaline et cette énergie déployée auraient gagné à être renforcées par un apport conceptuel qui maintienne l’émotion et l’attention en suspens.
Si en danse, les sensations et émotions créées par la musique et le visuel priment sur la narration, la conception et l’écriture seules savent rendre le langage du corps limpide au coeur et à l’esprit du spectateur. Alors, l’émotion suscitée s’épanouit à chaque tableau. Dans la peau du meilleur ami de l’homme, le danseur a beau prouver que son corps est aussi majestueux que celui d’un pur sang, il n’en demeure pas moins qu’un goût effréné de la performance peut parfois générer de l’ennui. Ce spectacle impressionne beaucoup mais il surprend peu, avec une bande-son assez répétitive, et peut-être une exposition du thème de la souffrance qui se fait au détriment de celui du cheval, qui pourrait encore être diversifié sur les plans visuels et chorégraphiques.
De la vie des chevaux soumis à la tyrannie des humains, on retient quelques tableaux particulièrement forts et un hennissement fulgurant, digne des furies de l’enfer. Le spectateur un peu somnolent est réveillé à coup sûr par ce premier hurlement d’effroi, découvrant alors sur scène les derniers tressaillements d’un être vivant, propres à vous glacer le dos. Le silence et le désoeuvrement suivent cette scène qui arrive tôt dans le déroulé. D’autres moments la rappelleront ensuite à plusieurs reprises, figurant le labeur et la fatigue, avec des bruitages souvent trop présents, au détriment de la musique…
L’analogie avec le cheval, sa musculature et son anatomie semble souvent évidente, sans pour autant sombrer dans le piège d’une impossible imitation. Les mouvements répondent parfois au son du galop, la position de la tête en majesté évoque l’animal se redressant, jusqu’au final à la fontaine où l’eau accroche la lumière. Dans cet art du mouvement qu’est la danse, le geste chorégraphique, qui symboliserait cet éloge à la liberté de Pegase, est peut-être paradoxalement celui d’un saut magnifique qui échoue au sol et revient à de multiples reprises tel Sisyphe condamné à accomplir éternellement la même ascension.
Une fluide mixité
Après cette première partie, la version groupe de Street Notes est venue remplir l’espace scénique de ses cinq danseurs et danseuse, exhumant des sensations de fluidité, confinant parfois à l’étourdissement. La ville est ici présente à travers un accessoire aussi simple que ces bandes blanches que les danseurs amènent dès les premiers tableaux sur scène. Ce marquage guide leurs pas, ils le transgressent parfois. La vitesse, l’anonymat urbain et la peur de l’autre semblent caractériser la perception que le chorégraphe Jean-Renat Anamah propose de l’urbanité actuelle. Couloirs dont il faut suivre la ligne…
Les danseuses et danseurs n’ont pas eu ici à se soumettre à la contrainte d’incarner un animal, bien que leurs comportements erratiques aient pu parfois donner l’impression d’une horde en mouvement. L’alternance des temps d’arrêt, des déploiements et des regroupements donnent cette impression surprenante des flux et reflux urbains, où la rue se remplit et se vide à heure fixe chaque jour. Ils ne sont pourtant que cinq danseurs. Dans ces rues métaphoriques, les êtres s’aguichent et s’affrontent, s’attirent et se rejettent.
Également styliste, le chorégraphe s’est amusé à signifier la vanité du paraître non seulement à travers une gestuelle obséquieuse, mais aussi à travers certains costumes qui semblent faire étalage des étoffes, présentes en abondance. Elles s’affichent particulièrement dans un tableau mais ailleurs, lorsqu’elles sont portées, leur souplesse ajoute à la fluidité des mouvements. Ces tissus semblent à d’autres moments distendus, créant une impression de délabrement.
Tout d’abord créée pour le duo Jean-Renat Anamah et Jason Louis, cette pièce accueille ici trois danseuses – Camille Sénèque, Natasha Petit et Nadine Filipe – qui y apportent leur propre fantaisie et permettent par leur présence de symboliser les foules et le grouillement urbain, qui ne pouvaient guère être présent à deux. Après cette première, en cette période où le public pense plus aux fêtes de fin d’année qu’à la création contemporaine, nous aurons le bonheur de revoir ces spectacles bientôt en 2012.