Moreno Solinas est un artiste installé à Londres. Il crée et « performs » en toute indépendance, déjouant les attentes du public. Dans ses créations, il explore ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, la part la plus obscure. Il pense qu’il existe encore trop de tabous quand il s’agit d’évoquer le corps sous tous ses aspects dans l’écriture chorégraphique aujourd’hui. L’entretien qu’il a bien voulu nous accorder peut éclairer de manière critique la vision que la danse contemporaine donne du monde et du corps.
Selon certains critiques, Moreno Solinas « abolit les frontières entre la chorégraphie et la performance ». En quoi vos préoccupations artistiques, formelles, sont différentes ?
M. S : Je ne pense pas avoir créé un nouveau système. Au fur et à mesure que je développe mon travail, je découvre une manière particulière d’élaborer mon processus créatif — ça marche pour moi et correspond à mes désirs artistiques qui changent. Mais il y a sûrement des voies que d’autres ont exploré avant moi. Peut-être qu’en termes d’écriture chorégraphique les travaux les plus non-conformistes sont ceux qui font partie de BLOOM ! Dance collective. Avec BLOOM !, nous avons expérimenté l’idée d’une « direction artistique collective », de manière à ce que chaque membre soit impliqué dans un projet spécifique avec les mêmes droits en termes d’expression artistique et les mêmes responsabilités. Le processus a été souvent lent mais définitivement enrichi par la contribution de tout un chacun.
Vous avez votre propre manière de danser qu’il est difficile de catégoriser. La base se trouve dans la pensée, la provocation soulignée par des gestes stylisés, les expressions faciales, l’art de conter et un sens aigu de l’ironie. Vous êtes d’accord avec ce point de vue?
J’imagine mes collaborateurs et moi-même comme des êtres humains, avec un corps, un cerveau qui pense, des sentiments, la nécessité de s’exprimer à travers un vaste éventail d’aptitudes. Au lieu de travailler de manière particulière, dans un domaine quelconque, j’aime découvrir dans le processus artistique de quoi les gens sont capables et l’utilisation qu’ils font de ces capacités et d’autres matériaux. Durant l’automne 2012, mon collaborateur de longue date Igor Urzelai et moi-même avons passé un moment excitant à faire des recherches pour nous familiariser avec des disciplines qui sont nouvelles pour nous et qui vont sûrement stimuler notre imagination et produire un discours réflexif dans la danse : ces recherches impliquent des exercices vocaux, faire le clown, des rencontres avec des anthropologistes, une formation musicale, un conteur, de même que l’immersion dans des traditions artistiques de nos terres natales (La Sardaigne et le Pays Basque).
Est-ce que vous avez une formule de travail ou vous commencez toujours à partir de zéro pour ne pas tomber dans des cycles ?
Nous essayons toujours de partir de zéro. C’est tellement facile de reprendre ses habitudes. Ça prend du temps pour se rafraîchir les idées et venir de l’avant avec des idées qui vous surprennent et vous motivent. Il est important d’avoir des moments de réflexion sans pression et beaucoup de temps de travail.
Est-ce que le théâtre fait partie de votre travail (il semble que vous vous êtes éloigné d’un travail basé purement sur la danse)?
Je n’ai jamais eu de grandes affinités avec la danse purement conventionnelle. Je conçois le mouvement comme juste une facette de mon être et ça ne suffit pas pour communiquer comme je le voudrais. J’élargis la palette possible, que le corps ne se limite pas à ses possibilités « immédiates ». Je n’ai pas fait d’études de théâtre contrairement à Igor et ne je ne voudrai pas que notre travail tombe dans la catégorie de « dance-theatre ». Néanmoins toutes nos pièces démontrent un sens profond de la dramaturgie et se présentent comme un voyage pour le public. Nous aimons communiquer à notre public de manière directe.
Il y a beaucoup d’improvisations dans votre travail?
L’improvisation tient une place prépondérante dans notre processus artistique bien que notre travail achevé soit rarement improvisé.
Vous puisez souvent dans les arts visuels, le cinéma, etc. Qu’est-ce qu’un Tarentino, un Lars Von Trier, un Haneke ou un Jerôme Bel peuvent exercer comme influence dans votre travail?
Je trouve en tous ces artistes des sources d’inspiration pour différentes raisons. La plupart de ceux qui évoluent dans la danse contemporaine auraient beaucoup à apprendre de leurs travaux : aller au plus profond et ce qu’il y a de plus sombre dans l’homme dans une forme esthétique bien définie ; comprendre comment le sens de l’humour peut être un enjeu dans la compréhension et le rapprochement d’un travail artistique du public. Souvent, ce qu’il y a de plus simple est ce qu’il y a de mieux.
La danse traditionnelle, les rythmes complexes font, entre autres, partie du fondement de votre pièce Life is a Carnival. En quoi consiste cette expérience nourrie de métaphores sur le passé?
Dans Life is a Carnival je suis parti du principe qu’il faut revisiter une période de ma vie et une discipline (la danse latino-américaine) avec laquelle j’ai entretenu une relation conflictuelle. J’essaie d’aller au-delà de la simple critique des ces années et leur environnement compétitif que j’ai abandonné. J’ai essayé de redécouvrir la beauté de ces danses et leurs origines. En même temps, le sentiment de la mort plane sur toute la pièce comme une impression que toute cette partie de ma vie est révolue et qu’il faut me réconcilier avec ça.
City invite à la réflexion dans un contexte de crise globale et développe des idées sur la dictature, la discrimination, les préjugés, la peur, l’ignorance. Qu’est-ce qui vous provoque aujourd’hui et en quoi peut-on espérer?
City fait partie de notre premier travail avec BLOOM ! par un groupe de cinq artistes tous vivant dans de grandes mégapoles. Nos désirs d’individualité et d’acceptation de l’autre ont servi de matière à la pièce parce que ça faisait partie de nos préoccupations à un moment donné de notre vie. Nous avons présenté la création dans beaucoup de pays et des gens de différents milieux et de différentes tranches d’âge pouvaient s’identifier à cette pièce. Nous gardons l’espoir que le théâtre peut nous rappeler que nous devons agir dans notre vie quotidienne.
Et quelle est l’importance de la nudité dans votre performance?
Notre première pièce City est fondée sur l’exploration de la nudité. Par la suite, j’ai continué dans cette direction dans toutes les pièces qui ont suivi : le corps dans un espace réactif. Et même si l’on peut réfuter cela, il existe trop de barrières et de tabous quand il s’agit de nos corps. La nudité est un élément puissant pour émouvoir le public. Peut-être que l’intelligence du corps permet d’être le plus proche du danseur. Un corps nu peut représenter un être vulnérable ou peut se transformer en bébé dans le ventre de sa mère. Ça peut représenter aussi un désir de s’échapper à l’ordre des choses dans la société et qui sait ce que la nudité pourrait être dans le future.
Uranus est un solo sur les problèmes sociaux qui affectent notre société. Néanmoins, vous ne perdez en rien votre sens de l’humour?
J’ai l’impression de mettre dans chaque pièce une partie de moi-même pour pouvoir la partager avec les autres. Mon travail me donne la chance de me comprendre, comprendre mes emotions, mes idées, mes opinions et ordonner tout cela de manière astucieuse pour le communiquer aux autres. J’ai souvent pensé que la raison pour laquelle je suis devenu un artiste c’est parce que je souffre d’une sorte de dysfonctionnement social. Sur scène, je trouve le courage de faire et de dire des choses que normalement je ne dirai pas dans la vie quotidienne et de les projeter plus loin que je n’aurais pu dans « le monde réel ».
Vous avez choisi votre carrière ou inversement?
Faire de la danse m’a semblé la voie la plus naturelle après mes études secondaires. C’est ma plus grande passion. Je pensais que je serai un danseur plus qu’un créateur. J’ai été surpris d’être si motivé par la chorégraphie.
Quel est votre approche de l’enseignement ?
J’aime enseigner de manière à évoluer en tant qu’artiste. Le plus vous enseignez, le plus vous apprenez. J’aime les projets créatifs, en particulier avec des étudiants qui ont la vocation et qui sont determinés à se lancer des défis.
Quels sont vos projets en cours?
Créer un duo avec Igor, une pièce collective dirigée par nous deux, faire des tournées avec mes deux solos et un projet sur cinq semaines avec la London Contemporary Dance Students en 2013.