Lorsque les spectateurs pénètrent dans la salle, ils sont déjà là, sur scène, allongés face au sol, dans cette grande boîte noire à trois côtés dont ils ne sortiront jamais… du moins le temps du spectacle ! Les trois danseurs et la chanteuse lyrique d’Inner Space ont offert samedi dernier un spectacle poignant qui a su par la magie de la chorégraphie, de la lumière et de la voix redessiner les corps pour symboliser l’insatiable quête de liberté, et aussi nos innombrables petites ou grandes aliénations.
Tic tac, tic tac, tic tac, etc. : Inner Space démarre avec le son entêtant de plusieurs métronomes aux tempos différents. Cette mécanique tire péniblement quatre personnages de leur sommeil, semblant les faire émerger d’une masse invisible qui les englue au sol. Peut-être étaient-ils au monde des rêves. Tous différents, les tempos marquent déjà le rythme de leurs gestes et leur dicteront de plus en plus arbitrairement leurs pas une fois la station debout atteinte. La lumière dessine des lignes qui s’agitent de plus en plus par des gestes répétitifs et la vitesse s’accélère insidieusement mais massivement, jusqu’à ce que ces êtres semblent emportés par le tempo dans un même mouvement, complètement happés par l’action qui leur est imposée.
Des gestes étonnants reviennent, comme ces bras cassés à angle droit dont les extrémités se crispent soudain avant de se détendre, ou cette étrange façon de marcher assis, coupé en deux en quelque sorte. Comme la lumière épouse les gestes, les costumes simples et discrets, différents d’un danseur à l’autre, soulignent l’esthétique d’ensemble, épurée, dans ce spectacle qui appelle à se concentrer sur l’énergie en mouvement et le symbolisme de la gestuelle.
Nous entendons le martèlement des pas sur le parquet, l’expiration parfois plus forte des danseurs, leur souffle continu.
Stopper la mécanique
De plus en plus irritantes, la répétition des métronomes et des gestes insensés atteignent les limites du soutenable pour le spectateur qui finit lui aussi par se sentir enfermé dans d’absurdes rythmes et habitudes de vie, aussi oppressants qu’hypnotiques, de ces engrenages qui emportent tout sur leur passage comme une marée montante. Cette façon d’emprunter toujours le même chemin, et de faire les mêmes gestes, ces visages inexpressifs, ces êtres accomplissant la même chose sans communiquer entre eux apparaissent clairement comme l’objet d’une mécanique infernale qui envahit l’espace de liberté qu’ils avaient peut-être encore dans leur sommeil.
Alors inattendu, un étrange Stabat Matter à la mélodie contemporaine mettra un arrêt définitif à ces tempos entêtants. S’élevant dans les airs, la voix de Sabine Deglise apporte un élan de ferveur qui rompt avec l’oppression du long premier tableau. Peut-être l’espace intérieur recherché réside-t-il, pour commencer dans l’acte, de laisser sa souffrance s’exprimer, comme une mère pleurant son fils ? Ici, elle produit assurément un effet libérateur puisé dans les profondeurs de l’âme. Njiva Andrianantenaina y apporte le complément masculin, la gravité d’un chant contenu, résonnant dans le corps, tandis que la soprano l’extériorise, semblant insuffler la force.
Transe poétique
Pendant ce temps, la danseuse et chorégraphe Christine d’Andrès semble prise dans une gangue dont elle sort comme un être parviendrait par sa vitalité naissante, timide et tâtonnante à s’extraire d’un cocon ou d’une chrysalide. Toute tremblante, ramassée sur elle même elle frissonne d’effroi au contact d’une main qui se pose sur son épaule. Cette intervention du partenaire, ici Michael Marmitte, crée le déclic comme ailleurs par exemple à l’hôpital le bras d’un infirmier aidera un parkinsonien à sortir de la prison de son corps et à marcher.
Sur scène, les danseurs nous jouent alors un duo époustouflant marqué par de nombreux porters impossibles sans une grande confiance mutuelle, tant les limites de l’équilibre y sont courtisées. Une grande énergie, parfois même une certaine violence se dégagent de cet échange dont on garde en mémoire l’image fugitive du yin et du yang, ou encore celle d’un corps suspendu ceinturant un homme debout.
Ce spectacle pourrait ainsi être raconté du début à la fin au gré des interprétations personnelles que chacun peut en faire. On reste marqué par la transe raffinée et poétique d’Njiva Andrianantenaina qui nous avait confié s’être inspiré du rite d’initiation et de circoncision tel qu’il se pratique à Madagascar. Qu’importe le rite, le fait est qu’une pratique traditionnelle interroge toujours celui qui s’y prête et son degré de consentement, la question demeurant de savoir s’il se fait violence en l’acceptant et si il accompagnera son évolution dans la vie. À la faveur d’un moment marqué par des rires nerveux face à la figure d’un corps qui lâche prise, la pièce va prendre un tour plus léger et multiple, chaque personnage offrant simultanément plusieurs évocations, plus symboliques et moins dansées, des divers aspects de l’enfermement et de la liberté.