Sur le chemin de l’accomplissement, la reconnaissance aux plus grands, ces hommes dont la grandeur ne se mesure pas forcément au nombre d’années vécues mais plutôt à leur générosité, est un volet important du solo que Stephen Bongarçon a présenté le 17 septembre dernier à l’IFM. Sous le titre « Simin gran dada », cette pièce raconte à la fois l’effort et la souffrance, la passion et la ténacité, ces qualités et états sans lesquels il n’est probablement pas possible de se réaliser.
Présentée au pays natal et pour ainsi dire en avant-première, « Simin gran dada » s’est conclue au moment des remerciements dans un bouquet d’émotions fortes pour l’artiste qui voyait parmi le public ces quelques « gran dada », des passeurs, des amis, des collègues qui l’ont aidé à devenir ce qu’il est aujourd’hui. Lorsqu’il partira le mois prochain au festival de danse de Maputo, Kinani, la charge émotionnelle sera forcément différente face à un public de spectateurs qui le découvriront pour la première fois, mais n’y seront peut-être pas moins sensibles.
Par rapport aux différents spectacles que l’artiste a créés dans le passé avec les membres de sa compagnie ou de son école de Palma (SR Dance), ce premier solo présente une certaine austérité, quelque chose d’aride qui tient semble-t-il à son caractère introspectif. Le costume est simplement un pantalon taille basse, satiné rouge brun et chemise noir foncé. L’homme est seul sur un simple carré noir, où l’on distingue cependant une paire de bottes en caoutchouc posées au sol et une pelle de maçon, suspendue, et repeinte en noir pour les besoins du spectacle.
Les mouvements seront le plus souvent éclairés par des lumières rasantes, parfois particulièrement chaudes, d’autres fois plus crues et claires lorsqu’elles accompagnent les moments où le rythme et la cadence s’accélèrent au point de devenir parfois convulsifs. Stephen Bongarçon nous avait habitués au sein de sa compagnie à des prouesses physiques parfois quasiment acrobatiques. Ici, le langage gestuel est plus sobre et symbolique, et davantage façonné par le souffle intérieur dont chacun se nourrit.
Ce spectacle raconte parfois l’effort sans cesse renouvelé par la répétition de certains gestes, la difficulté à sortir du cadre dans un moment où le danseur semble ostensiblement produire un effort pour sortir un mouvement de son corps, en reprenant certains mouvements de robotique. Cette sorte de conflit entre une paralysie passagère et la mécanique d’un mouvement contraignant font peut-être allusion aussi à l’idée de l’empêchement, des blocages à surmonter au détour de la vie. Stephen Bongarçon raconte aussi les souffrances indispensables bien souvent à l’accomplissement d’un désir qui semble nous dépasser, puis les moments de grâce où le corps s’élève, se mesure à l’espace et s’épanouit.
Pas de sot métier
En trente minutes où les écritures chorégraphiques se métissent entre rythmique intense et souplesse, agitation et ondulations, cette pièce semble raconter les aléas de la création et de la vie dans une progression vers une sérénité de plus en plus grande, alors qu’inversement, la chronologie évoquée par le texte de Sedley Assonne fait des allées et venues dans le temps, remontant toutefois à la fin aux premiers métiers, aux débuts de la vie d’adulte quand le danseur travaillait comme maçon, tout en apprenant la danse.
La pelle est suspendue comme un instrument précieux et le geste sacralisé par la lenteur de mouvement à l’instant où l’ouvrier enfile les bottes et décroche son outil. Et si à un moment le danseur accole son visage à la pelle, devenant un être sans identité aux mouvements mécaniques d’un pendule, une sorte d’être-objet sorti d’un cauchemar surréaliste, arrive le temps où il maîtrise et l’outil et le travail, devenant capable de regarder son public en face dans les yeux, avec ce labeur sans lequel il n’aurait simplement pas pu vivre.
Outre la musique qui devient progressivement plus mélodique et crée un effet pacifiant, cette pièce est émaillée de quelques paroles que le danseur prononce lui-même, sans crier ni déclamer, comme une confidence dans laquelle il affirme par exemple la conviction que le travail l’a construit, et qu’il soit manuel ou artistique, chacun a joué un rôle fondamental dans l’accomplissement de sa vie d’adulte. « Ninport ki travay, se pa enn laont », dit-il notamment.
Le choix de présenter ce solo dans le salon de l’institut culturel a pu gêner certains spectateurs, venus plus nombreux que prévus visiblement, qui ont tantôt été empêchés de voir certains mouvements par une colonne, tantôt par la lumière des spots qu’ils recevaient de face. Mais l’avantage de ce lieu par rapport à la petite scène du centre culturel est qu’on assistait à la présentation à la hauteur du danseur qui accomplit beaucoup de figures au sol, alors qu’une vision en plongée dans l’amphithéâtre, aurait probablement changé la perception. Comment aurait-on alors vécu les mouvements d’élévation de cet être qui raconte l’histoire d’une construction de soi ?