Le périple malgache passe par des contrées qui ne sont joignables qu’en train et des villages montagneux qui n’existent que grâce à cette voie de plus de 100 kilomètres. Le voyage entre Fianarantsoa et Manakara offre un dépaysement complet auprès d’un peuple coupé de tout, qui vit à son propre rythme en bordure du vieux chemin de fer.

Joël Achille

Le grand jeune homme gambade avec souplesse sur les quais de la gare. Il actionne avec force un levier pour faire bouger les rails, puis sautille rapidement jusqu’à l’arrière du train. Le son du sifflet résonne jusqu’au conducteur pour lui indiquer la distance à laquelle se trouvent les wagons pas encore rattachés à la locomotive. Le tempo monte crescendo pour avertir de l’imminence de l’impact.

Ce ballet pour rattacher les wagons dans le bon ordre dure une bonne heure, qu’importe si le départ du train reliant Fianarantsoa à Manakara, ville du sud-est, avait été annoncé pour 7h. Le ton est donné : au pays du mora-mora, il vaut mieux apprécier le trajet qu’espérer arriver à 18h pour regarder le PSG affronter Manchester Utd en ce mardi de février.

Le grand départ.

Les passagers arrivent à la station à 6h15, procèdent aux vérifications d’usage et foulent le quai vers 6h30. Le dernier wagon connaît toutefois un problème technique. Une équipe d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers s’active afin de remettre la voiture sur les rails. Comme à Maurice, une poignée seulement travaille alors que les autres supervisent, lame dan lerin.

Les réparations sont terminées au bout d’une trentaine de minutes. À 8h, le train démarre enfin. Il glisse sur les rails à une vitesse raisonnable, et cela permet de découvrir d’autres facettes de Madagascar. “Finalement !”, s’exclament les passagers, en saluant leurs proches sur le quai. Mais à peine la gare a-t-elle disparu de la vue que le train connaît une première panne. Après seulement deux minutes…

Cette ligne reliant les hauts plateaux à la cote est a été installée sous la gouvernance des Français, entre 1926 et 1936, grâce notamment à des ouvriers chinois. Ces derniers ont par la suite peuplé les 17 villages perdus en haut des falaises, accessibles uniquement par ce train ou à pied. Ainsi retrouve-t-on perdu dans les denses forêts des laboutik sinwa vendant des aliments, des tissus et des ustensiles divers.

Train des falaises.

Si le “train des falaises” venait à cesser ses activités, les villages ne seraient plus approvisionnés. Raison pour laquelle cette ligne est l’une des dernières en activité à Madagascar. À chaque arrêt, du riz, des fruits, des légumes et de la bière sont débarqués des wagons. Chaque arrêt représente également l’occasion de découvrir une commune et un peuple perchés dans les monts, au milieu de la forêt. Cela, sous la surveillance de militaires armés, qui veillent à la sécurité des passagers. Pour leur part, les villageois se hâtent autour du train pour vendre des mets locaux : de la mie de pain sucrée, du riz cuit dans des feuilles, des beignets, des cuisses de poulet frit, des œufs bouillis, du porc… et des bananes, seul aliment pouvant être consommé à volonté.

Pour le déjeuner, le Français Jeremy Suyker déguste une assiette de nouilles (en fait des spaghettis) accompagnées de zébu. “Tu peux en manger, c’est bon. La seule chose dont il faut te méfier, c’est de l’eau et des fruits”, dit-il. Les plats étant exposés depuis la matinée, nous nous contenterons d’un sandwich préparé en amont. Jeremy Suyker exerce comme pigiste free-lance et collabore à de prestigieuses publications. Nous avons fait sa connaissance à la gare Fianarantsoa, où il était accompagné du célèbre photographe malgache Pierrot Men. Tous deux ont complété une résidence de photographie quelques semaines plus tôt à La Réunion.

Pierrot Men.

Au milieu de la foule sur les quais, le photographe à la barbe grisonnante se faufile discrètement. Pierrot Men contemple les voyageurs et en aborde quelques-uns. Comme ce vieux coiffé d’un chapeau marron et habillé d’un sobre costume gris, qui détonne du style des personnes alentour, vêtues de shorts et t-shirts confortables pour affronter les six heures de trajet. Pierrot Men touche le vieux à l’épaule, soulève l’appareil photo accroché à son cou, lui demande la permission avec un sourire, qui reçoit en retour un sourire tout aussi chaleureux. Après quelques brèves secondes, le souvenir est immortalisé à travers le viseur de son Leica.

La veille, une visite au studio où il expose ses photos nous a ouvert les portes d’un autre Madagascar par les clichés. Au travers des mailles de la pauvreté ou de la dureté de la vie, Pierrot Men capte une lueur de bonheur subtil, un sourire rayonnant, des jeux de lumières presque anodins, et capture cet instant imperceptible où la Grande île révèle sa majesté.

Manakara.

Une majesté qui se contemple d’ailleurs à bord de ce train, qui longe dangereusement les précipices mais dévoile des paysages à couper le souffle. Les arrêts pour réparer une pièce ou remplir la locomotive de diesel s’étendent quelquefois jusqu’à deux heures. Le but ici n’est pas d’arriver à destination mais de vivre pleinement le périple. De rencontrer des gens que nous ne reverrons (peut-être) jamais, de goûter à (presque) tout, surtout aux brochettes de zébu. Et d’admirer l’architecture des maisons construites en bois et en briques d’argile le long des rails ou perdues dans la nature.

Le train enclenche lentement sa descente à partir de la station de Ranomena, perché à 1,061 mètres d’altitude. Douze autres stations, dont celles d’Andrambovato (878 m), de Tolongoina (380 m), d’Ionilahy (211 m), de Fenomby (190 m) et de Mizilo (26 m), doivent être traversées pour rejoindre celle de Manakara. La pénombre s’est déjà bien installée quand nous foulons le quai à 21h. Juste le temps d’entrer à l’hôtel pour regarder le match. Mais l’établissement n’a pas la chaîne requise. Au pays du mora-mora, il vaut mieux apprécier la nuit que regarder un pâle match de foot.

Durée annoncée : Six heures.

Prix du billet pour les étrangers : 70,000 ariary (environ Rs 700).

Distance : 162 km.

Jours de départ : Mardi, jeudi et samedi.

Heure de départ annoncée : 7h du matin.

Heure d’arrivée : Grande question !

Conseils pratiques

Apportez de quoi manger, car même si divers plats sont vendus à chaque arrêt, leur fraîcheur apparaît douteuse, surtout vers la fin de l’après-midi. Ne buvez et ne mangez pas trop. Apportez de la crème anti-moustiques, qui se révélera très utile une fois la nuit tombée, et un appareil photo. Munissez-vous également d’un jeu de cartes ou d’un bon livre pour les arrêts, qui peuvent durer jusqu’à quatre heures.