Après avoir planté le décor dans le précèdent article, «Réussir l’intégration dans le nouvel ordre mondial» (Week-end du 11 août 2013), nous allons aujourd’hui nous intéresser à une autre question centrale de l’avenir de notre société : la politique. Nous poserons les bases de la crise structurelle et morale qu’elle traverse pour ensuite faire un état des lieux de la dérive « pouvoiriste » et ses pratiques malsaines associées qui sont contraires aux principes républicains. Nous analyserons l’état de l’opinion sur la pratique politique ainsi que les mesures et initiatives proposées pour que la politique retrouve ses lettres de noblesse.
Crise à plusieurs dimensions
Au sein d’une partie plus ou moins importante de la population mauricienne, il  existe un sentiment de rejet du comportement de nos hommes politiques. On leur reproche de ne s’occuper que de leurs intérêts personnels et de ceux de leurs proches au détriment d’une approche qui privilégierait l’intérêt général avec un souci d’efficacité et de transparence. En clair, on reproche à une grande majorité de la classe politique d’être dans la politique pour se servir plutôt que de servir. Cette perception est révélatrice de la crise que traverse la politique à Maurice, comme c’est aussi le cas dans plusieurs autres sociétés. Cette crise a plusieurs dimensions dont il convient de baliser les contours et de comprendre les ressorts. Il n’est pas nécessaire d’insister qu’une société démocratique conforme aux attentes et aspirations des citoyens passe par un système politique foncièrement républicain.
L’Etat et le marché
C’est un fait : il y a une crise du politique ; elle est mondiale. L’idéologie animant le libéralisme économique veut d’une société sans Etat ou avec le moindre Etat possible, et dans l’absolu, le règne du tout-marché. Partant de là, il est clair que le libéralisme économique n’a pas de valeurs pour soutenir un projet de société. Pendant plus de deux décennies de règne de la révolution conservatrice, le marché avait pris le dessus, profitant d’un processus de dérégulation qui a débouché sur les dérives que l’on sait. On a eu l’avènement d’un capitalisme devenu « fou », pour reprendre l’expression de J. Stiglitz. La  crise de septembre 2008 a été le point culminant de cette dérive. Une des grandes leçons de cette crise a été la nécessité d’une régulation du marché et un besoin de plus d’Etat. La politique doit donc retrouver sa place centrale dans la société et le défi consiste à négocier cette transition pour oeuvrer dans le sens d’un système politique rimant  avec le sens de l’éthique, de la  responsabilité et  du bien commun. Nous sommes dans l’après-septembre 2008.  
Aujourd’hui la politique est aussi minée par une profonde crise morale. Concrètement cela se manifeste par de multiples cas de fraude, de corruption, de passe-droits, d’abus de pouvoirs, de trafic d’influences, de conflits d’intérêts, d’ingérence  où les hommes politiques au  pouvoir sont impliqués. C’est le cas dans plusieurs pays à travers le monde et ici à Maurice.  Dans les récents  sondages d’opinion sur l’état de la société mauricienne,  les politiques caracolent en tête de ceux qui sont perçus comme  étant les plus corrompus.  Une idée  très répandue à Maurice c’est qu’il n’y a pas, contrairement à d’autres démocraties comme l’Inde et l’Angleterre, une culture de l’honneur. Ici, la notion de responsabilité engagée est superbement ignorée. Pire, la « culture de l’impunité » est renforcée par celle qui s’appuie sur l’idéologie invoquant le « ethno-bashing », avec des amalgames se nourrissant des vieux démons de notre histoire pour tenter de justifier l’injustifiable et ainsi de « get away with murder ».
La politique, pouvoir et gestion de la cité
Et si on revenait aux « basics». La première dimension de la politique, c’est le pouvoir : la lutte pour le conquérir ou le conserver. C’est une activité centrale d’une société impliquant un processus, une finalité et les moyens pour y arriver. La seconde dimension de la politique, c’est la gestion d’un pays pour trouver des solutions aux problèmes dans l’intérêt général. Dans la réalité, il y a une recherche pour trouver un équilibre entre ces deux dimensions. La politique réduite à sa seule dimension du pouvoir résulte d’une conception pervertie. A Maurice, nous subissons cette perversion depuis qu’il n’y a plus de différences de projet entre les blocs politiques du mainstream, soit depuis 1983, trente ans de cela.
Et une des conséquences a été la guerre des places entre les dirigeants et la guerre des « boutes » entre les proches, petits copains, partisans et cliques. On retrouve des politiques davantage préoccupés à se servir et à caser et protéger des « petits copains » sans se soucier de la compétence et de la méritocratie dans le choix des collaborateurs. Sur fond de clientélisme ethno-électoral, le principe d’égalité citoyenne est bafoué avec pour conséquences un profond sentiment d’injustice, d’exclusion, de discrimination chez ceux qui sont victimes de ces pratiques politiques. Quand la politique devient source de tels clivages et d’un tel ressenti, elle se dénature et porte atteinte au vivre-ensemble si nécessaire à la paix sociale et l’unité nationale.
Observations et appréciations contrastées
Faisons, avant de venir aux propositions, un tour d’horizon des observations recensées sur la politique. Il y a celles – « soft » – souhaitant plus de coopération entre les différents acteurs de la société à travers un dialogue national entre les politiques et une société civile plus active pour promouvoir les vraies valeurs républicaines. Il est aussi question de la nécessite d’informer, de communiquer et de faire l’éducation politique pour sortir du silence d’opinion et s’orienter vers la voie de la réflexion. Dans ce même registre, on trouve l’opinion selon laquelle il faudrait rajeunir les partis politiques. Ainsi donc, il y a ce courant qui reste optimiste et veut oeuvrer pour la reconstruction de la société sur les bases déjà existantes. L’autre courant est plus radical, il plaide pour un renouvellement de la classe politique dans son ensemble, condition d’un nouveau départ. Les adeptes du « complete change » veulent mettre à mal l’ordre conservateur et soutiennent que le pays a besoin d’une révolution citoyenne, menée et soutenue par les forces progressistes. Partant du constat qu’il y une profonde crise de confiance dans les institutions vitales de notre démocratie, c’est tout notre système politique et électoral qu’il faut changer à travers de profondes réformes structurelles et institutionnelles pour assainir le système et les pratiques politiques.
Ils sont nombreux à penser que la politique doit avoir comme mission première la lutte contre les criantes inégalités à travers un projet de société équilibré, durable et visionnaire. Et comme les partis traditionnels ont failli dans cette tâche, ils doivent disparaître pour céder la place à une « nouvelle force ». Certains avancent que cette nouvelle force doit s’appuyer sur des plate-formes déjà existantes regroupant instances syndicales, ONG progressistes et citoyens et leaders d’opinions progressistes.
Plan d’ensemble et propositions
Au-delà de ces appréciations très contrastées, il y a urgence pour résoudre la crise du politique par le biais de mesures et initiatives fortes dans un plan d’ensemble cohérent. Il faut y réfléchir sérieusement dans les meilleurs délais. Déjà dans les  observations, critiques et propositions émises, on retrouve toute une gamme de mesures à prendre, d’initiatives à lancer et de changements à apporter afin que la politique retrouve ses lettres de noblesse.
D’abord sur le financement des  partis. C’est un aspect du rapport malsain entre la politique et l’argent, les partis et les forces de l’argent avec comme conséquence une perversion et un détournement de la démocratie. Il faut légiférer pour instaurer la transparence.
— Déclaration des avoirs : l’enrichissement inexplicable de trop nombreux hommes politiques doit être adressé par une législation « full proof » sur tout ce qui touche à la déclaration des avoirs. Dans la même foulée, tout élu trouvé coupable par une cour de justice de fraude, de corruption ou autres pratiques associées doit être inéligible à vie. Il faut un signal fort.
L’autre volet qui nécessite une réforme en profondeur c’est tout ce qui concerne le rapport mandants-élus et qui mène à un dysfonctionnement, voire une dérive, de la démocratie représentative. Comment assainir cette situation ? Certains avancent qu’il faudrait introduire dans une nouvelle constitution le principe du référendum sur les grands sujets qui engagent la société et le pays.
La révocation d’un élu par voie référendaire serait un pas dans la direction d’une responsabilisation et d’un accountablity accru d’un élu. L’élu doit rendre des comptes de ses actes, y compris entre deux consultations électorales.
La démocratie participative qui répond à une aspiration profonde grandissante peut certainement contribuer à solutionner la crise du politique. Cela passe par la consolidation de la société civile et des contrepouvoirs dans la société.
Le renouveau politique passe par la bonne gouvernance dans le fonctionnement de l’Etat à tous les niveaux et touchant un grand nombre de domaines, de l’allocation de contrats aux nominations dans des postes stratégiques en passent par les promotions.
L’adhésion des politiques à une charte et un code de conduite conformes aux principes d’une république démocratique devrait contribuer à décourager la discrimination, l’incitation à la haine raciale, les conflits d’intérêts.
— Education civique – Attention aux faux procès qui consistent à tout mettre sur le dos des politiques. C’est facile, voire lâche. La crise du politique ne touche pas que les politiques. L’électorat aussi a été contaminé et a sa part de responsabilité quand il marchande son vote pour obtenir en retour des faveurs – un travail, une patente, un lopin de terre, une nomination, un emprunt   Et une fois les élections terminées, arrive le temps de la distribution des « boutes » avec son lot de satisfaction plus ou moins grande, de frustration plus ou moins sourde et de contestation manifeste et latente. Il faudrait une vaste, intense et longue campagne d’éducation civique pour sensibiliser toute la population que ce système est contraire aux règles de l’égalité citoyenne, fondement d’une république démocratique.
La grande question qui se pose c’est comment faire pour arriver à concrétiser un tel plan d’ensemble. Y a-t-il des forces pour le porter ? Quand on sait que la classe politique mainstream, tous partis confondus, ne semble pas croire qu’il y a une crise du politique ; quand on observe que ceux au gouvernement et ceux dans l’opposition s’accusent mutuellement de démagogie et/ou d’incompétence tout en se présentant comme des hommes politiques modèles, il y a de quoi être sceptique.  Est-ce que les autres forces critiques ont la capacité de se mobiliser dans l’unité pour faire pression dans ce sens ? Quand on constate les difficultés qu’elles éprouvent ces temps-ci pour dégager une unité d’action sur des thématiques bien moins ambitieuses, on mesure le chemin qui reste à parcourir. 
Un pacte pour  Maurice
Si la perte de confiance dans la politique s’aggrave, c’est la république qui risque sérieusement d’être menacée dans ses fondements mêmes. Oui, laissée à elle, la dynamique actuelle va conduire notre république à sa perte. Que doit-il se passer pour que notre  classe politique mainstream  prenne conscience de cela ? Est-ce que ses principaux leaders peuvent se ressaisir afin de dégager un pacte pour Maurice comme le suggérait Nemesis dans l’Heddo-Le Dimanche récemment en s’inspirant du modèle mexicain, pays rongé par la corruption qui est parvenu à retrouver une croissance de 4 % ? Il y un besoin de revaloriser le rôle de l’Etat et celui de la politique. Mais une politique « revisited ». De la réussite de cette entreprise de revalorisation dépend la résolution des autres problématiques, à commencer par celle touchant notre modèle économique et de développement.
L’étroitesse de la marge de manoeuvre imposée par la mondialisation nous oblige à forger un système politique et des pratiques exemplaires. C’est ainsi que nous pourrons mettre toutes les chances de notre côté pour bâtir un projet de société dans lequel se retrouvent toutes les composantes de la population. Au final, la politique c’est fixer les grandes orientations, c’est l’art de gérer, de gouverner, de prévoir, de faire de la mise en place et d’assurer la mise en oeuvre des plans d’action. C’est le domaine par excellence où le faire doit s’accorder au dire. Qu’on le veuille ou non, ce ne sont pas les discours qui comptent mais les actes.