Des larmes, elle en a essuyé durant ces 20 dernières années. « Mais jamais devant mes enfants : ils sont déjà suffisamment traumatisés d’avoir perdu leur père dans ces terribles circonstances ! » 20 ans après la disparition de son mari, le créateur du seggae, Kaya, Véronique Topize ouvre son cœur et livre ses souffrances d’épouse et de mère meurtrie. « Kaya est certes un symbole pour toute la nation mauricienne. Mais c’était avant tout mon mari et le père de mes enfants… J’ai perdu l’homme de ma vie, le père de mes enfants, brutalement, sans rien comprendre. Vingt ans après, on me doit des explications ! »

Véronique Topize

« Douler enn vev pena kouler sa ! » Quand elle lâche avec une spontanéité natutrelle ces mots, Véronique Topize est en plein tourment de ses souvenirs. Des bribes d’un passé encore très vivant dans son cœur et sa tête : « Sa trwa zour kinn pase, depi so lamor ziska so lanterma-la, zamai kapav bliye sa ! »

À l’évocation de ces douloureux souvenirs, ses larmes piquent automatiquement son regard jusque-là franc et fort. La solide mère-courage, qui se bat depuis 20 ans pour que leurs deux enfants, Azariah (28 ans) et Lumia (25 ans), ne manquent de rien, bien qu’ils aient perdu leur père dans des conditions brutales, fait place à une femme ébranlée, qui reste assoiffée de vérité et de justice.

« Je ne peux pas vous dire combien de larmes ont coulé de mon corps, ajoute-elle. Je me suis toujours cachée pour pleurer parce que je ne veux pas que mes enfants pensent que je suis faible ! Et pourtant, Dieu sait que j’ai eu des grands moments de désespoir, des dépressions. J’ai même pensé à la mort ! »

20 ans après, Véronique Topize accepte de remonter le temps : « Oule fer mwa plore ankor… Ale, mo pou rakonte. » Joseph Reginald Topize et son épouse, Véronique, leurs deux enfants, leur fils, âgé de 8 ans, et leur fille, 5 ans, sont alors installés à Beaux-Songes.

« Quand la police est venue l’arrêter ce jour-là, je l’ai accompagné, se souvient-elle. Il devait être un peu avant midi. Les enfants étaient à l’école. On nous a emmenés à Port-Louis, directement aux Casernes centrales. » Elle poursuit : « À chaque fois que je voulais bouger, sortir, prendre l’air, avoir des nouvelles de ce qui se passait, les policiers faisaient barrage. Je crois qu’ils pensaient que j’allais appeler un avocat… Ils m’empêchaient de bouger. »

Après un certain moment, « on m’a expliqué qu’ils allaient amener Kaya à Rose-Hill », pour être présenté en cour. « Comme je n’avais pas l’argent nécessaire pour le faire libérer, on m’a dit qu’il allait être détenu à Alcatraz, à Port-Louis, et que je pouvais partir. Mo ti aste zus ek kiksoz pou li manze, me zot inn anpess mwa donn li ! »

Véronique Topize prend le bus pour regagner le domicile conjugal, à Beaux-Songes. Ses enfants sont rentrés de l’école et elle était « prise totalement par des démarches pour trouver l’argent pour sa libération ». Le même après-midi, « je suis allée frapper à la porte de diverses personnes pour réunir la somme nécessaire ». Arrivé au samedi 20 février, « quand je me suis présentée avec l’argent pour la caution – je ne sais pas si on m’a mal renseignée ou si j’ai mal compris –, mais ce qu’on m’a expliqué, au final, c’est que la cour était déjà fermée et que je n’allais pouvoir faire libérer mon mari que le lundi suivant ». Pour notre interlocutrice, « dans ma tête, c’était clair : rien que le week-end à attendre et, lundi matin, première chose, je paie sa caution et il revient à la maison ».

« Monn perdi konesans »

Ses enfants, eux, « ne comprenaient pas trop » ce qui se passait. « Ils me disaient : “Papa n’est pas là. Toi, tu passes tout le temps dehors à faire des démarches. On est tout seuls, on va à l’école, on rentre, personne n’est là pour nous”. » Pour Véronique Topize, « c’était simple dans ma tête : dimanche, je les emmène à la plage pour qu’ils se changent les idées et, lundi, on serait de nouveau réunis ». Mais alors qu’elle se trouve à Flic-en-Flac avec ses deux enfants, un neveu est venu la chercher. « Il m’a dit que je devais rentrer à la maison et me rendre à l’hôpital parce que Kaya était malade, mais je l’ai envoyé balader. Je lui ai dit qu’il racontait des histoires. Mais il persistait. Alors j’ai fini par rentrer à Beaux-Songes et, en arrivant chez nous, j’ai vu nos proches et voisins qui mettaient toutes nos affaires dehors et faisaient de la place. »

Véronique Topize concède : « Dan mo latet, mo ti pe konpran kinn arive, me mo ti refiz asksepte sa. » Elle confie alors Azariah et Lumia à sa belle-sœur et se rend à l’hôpital.
« Monn perdi konsesans ! » Le choc est trop brutal. « Je ne m’attendais pas à trouver mon mari mort, le cadavre froid, des bosses, des bleus, des blessures partout sur le corps. Et un corps qui avait déjà été autopsié. On l’avait pris de la prison d’Alcatraz et on l’avait déjà emmené à la morgue. Qu’est-ce qui s’était passé ? Personne ne pouvait me répondre ! » Assimiler tout cela d’un coup, Véronique Topize a été contrainte de le faire. « Avais-je le choix ? Je sais qu’on a enchaîné les démarches : papiers de l’état civil pour l’enterrement, entre autres. Je me revois dans des voitures de personnes que je ne connais pas, dont je ne me souviens pas. » À ce moment précis, la veuve de Kaya ignorait tout de ce qui se passait à Roche-Bois.

Ce n’est que bien plus tard qu’elle apprendra que « les Mauriciens étaient en colère ». Ayant pris le corps de son mari et l’ayant emmené chez l’avocat Rama Valayden, à cette époque-là leader du Mouvement Républicain, qui avait organisé le concert où Kaya avait fumé en public quelques jours auparavant, Véronique Topize demande que l’on emmène Kaya « chez lui, dans sa maison ». Pour rallier Beaux-Songes à Roche-Bois, ce jour-là, se souvient-elle, « on a passé de 13h à 19h » sur la route. « Ce n’est qu’après 19h que nous sommes arrivés à Roche-Bois, où le corps allait être exposé au stade. Tout au long du chemin, des Mauriciens nous arrêtaient et partageaient notre douleur, exprimant leur colère. » À un certain moment, dit-elle, un de ses proches lui propose de changer d’itinéraire. Elle refuse.

« Sa trwa zour-la, se trwa zour kosmar ! » Fermant les yeux une fraction de seconde, elle se rappelle : « Tout me revient comme si c’était hier », confie-t-elle. Le regard embué, la veuve de Kaya respire et se reprend. « Vingt ans se sont écoulés, mais nous n’avons toujours pas appris la vérité. L’État nous doit cela. »

« J’ai voulu en finir avec la vie ! »

Véronique Topize connaît la douleur de grandir sans un parent : « J’ai grandi sans ma maman. Je sais ce que c’est que de ne pas avoir ses deux parents pour vous encadrer. Je connais ce manque cruel. » Les premières semaines suivant la mort de Kaya, cherchant son équilibre au milieu de la tourmente que connaît tant sa famille que le pays, notre interlocutrice avoue qu’elle s’était enfermée dans une chambre dans un premier temps. « Je ne voulais voir personne, ni parler à personne. »

Dans son silence, prenant la mesure de ce qui lui arrivait, « j’ai pensé en finir avec la vie », dit-elle. « Je ne trouvais pas la force de continuer. Me relever et faire face. » Puis elle a pensé à leurs enfants. « J’ai réalisé la souffrance qu’ils allaient endurer d’avoir à grandir sans un père, mort dans de telles circonstances, Puis si je les quittais à mon tour, qu’allaient-ils faire ? » La veuve de Kaya résume : « Monn dibout pou mo zanfan. Ek tou mo koler ek mo soufrans, denn fam kinn perdi so mari, ki pa konn laverite ».