Alors que les autorités ont tiré la sonnette d’alarme au sujet du déclin démographique à Maurice, tout en soulignant les conséquences graves pour l’économie si la tendance ne s’inversait pas dans quelques décennies, Allia Syed Hossen-Gooljar, engagée au niveau social, et qui reçoit beaucoup d’échos de la part de femmes mauriciennes, estime que des raisons autres que simplement économiques dissuadent les femmes à avoir plus d’enfants.
« Il est vital de sensibiliser les couples sur l’importance d’avoir plus d’enfants. Mais il est tout aussi important de prendre connaissance des problèmes auxquels sont confrontés ceux-ci, surtout les répercussions que la venue d’un enfant sur la vie des femmes mauriciennes », soutient d’emblée Allia Syed Hossen-Gooljar. Elle dit avoir été interpellée par le témoignage d’une femme « qui était à la recherche d’une nounou » pour garder son enfant. « Elle était en pleurs, me disant que son mari voulait avoir un troisième enfant et qu’elle ne pouvait pas parce qu’elle allait avoir des ennuis au travail… ». Si on a tendance à penser que ce sont surtout pour des raisons économiques que les femmes ne veulent pas avoir plus d’enfants, il existe d’autres explications pour justifier ce découragement. Se basant sur les divers témoignages qu’elle reçoit en tant que travailleuse sociale, notre interlocutrice souligne d’abord la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie de famille. « De plus en plus, les femmes travaillent et éprouvent beaucoup de difficultés à concilier travail et famille. Auparavant, on vivait au sein d’une famille élargie et la femme qui travaillait pouvait compter sur celle-ci pour s’occuper de ses enfants ou la dépanner lorsque les petits étaient malades. Mais de nos jours, la situation a changé. La plupart des familles sont composées du père, de la mère et des enfants seulement. »  
« Par ailleurs, force est de reconnaître que dans nombre de couples, il n’y a pas un partage équitable au niveau des tâches ménagères. En intégrant le marché du travail, les femmes n’ont pas pour autant délaissé leurs activités domestiques. En sus d’avoir un travail salarié, elles doivent accomplir des tâches domestiques, s’occuper des enfants, prendre soin des parents et beaux-parents, surtout s’ils sont alités.  Leurs responsabilités ont même augmenté car très souvent, elles sont appelées à assurer les tâches autrefois entreprises par les hommes, comme faire les courses, accompagner les enfants à l’école, chez le médecin, au cours de musique, de karaté, etc… D’ailleurs, l’OMS reconnaît que “les femmes portent le poids des responsabilités liées à leurs statuts d’épouse, de mère et de soignante des autres”. »  
Un autre problème se rencontre au niveau de la carrière de l’épouse, d’après les observations d’Allia Gooljar. « Les hommes et les femmes doivent travailler pendant des horaires difficiles et cela affecte la famille. Sur leur lieu de travail, les femmes sont appelées à s’investir pleinement et, chez elles, elles sont appelées à donner la plus haute priorité à la famille. » Notre interlocutrice cite Bianca Beccalli, professeur de sociologie du travail et directrice d’un centre d’études sur les femmes à l’Université de Milan : « Nous vivons en réalité avec deux injonctions contradictoires.  D’une part “sois une mère” et d’autre part, “sois un homme” ! »
D’autre part, poursuit notre interlocutrice, si l’on demande habituellement aux femmes si elles ont réussi à concilier leur vie de famille et leur carrière, « on ne pose jamais cette question à un homme marié et salarié ». Elle développe : « La plupart des hommes ne se rendent pas compte qu’ils ont plusieurs rôles en tant que mari, père et salarié. C’est tout naturellement que certains hommes, qui reviennent du travail, déclarent à leur femme salariée, qui demande de l’aide pour les travaux domestiques : “Tu ne vois pas que je suis fatigué ?”. »
La chance de promotion des femmes est aussi retardée lorsqu’elles ont à leur charge un ou plusieurs enfants. « À la naissance d’un enfant, ce sont les femmes qui mettent entre parenthèses leur carrière pour s’occuper de leur enfant. Ainsi, leur chance de promotion est retardée. Elles assistent impuissantes aux promotions de leurs collègues masculins. Pourtant, souvent, elles ont commencé à travailler à la même époque que ceux-ci. »
Allia Gooljar aborde en outre l’angoisse des mères lorsque leur enfant est malade. « Beaucoup de mères se rendent au travail angoissées car elles ont quitté leur enfant malade à la maison ou à la crèche. Dans ces moments-là, elles ont un choix très difficile. Rester à la maison, parce que leur enfant a dépassé 38°C, et subir la colère de leur employeur, ou laisser l’enfant à quelqu’un et passer sa journée dans l’angoisse. »
Autre source de découragement : la discrimination envers les femmes enceintes au travail. « Toutes les femmes ne vivent pas leur grossesse de la même façon. Il y a celles qui ont des nausées matinales, et souvent c’est très difficile d’aller travailler dans cet état. Malheureusement, ce n’est pas tous les employeurs qui comprennent l’état de santé de leurs employées pendant cette période difficile. Souvent, les femmes enceintes se voient reprocher leur indisponibilité. Cette situation est très stressante pour ces femmes. Il y a aussi les cas de celles qui vivent l’angoisse quand elles tombent enceintes juste après une naissance. Aller annoncer cela à son employeur est un vrai parcours du combattant. »
Allia Syed Hossen-Gooljar poursuit : « Il est impératif que le gouvernement et la société civile se penchent sur les problèmes auxquels font face les femmes qui peuvent avoir plusieurs enfants et qui travaillent. Il faut adopter des mesures pour faciliter la vie de ces femmes. On ne peut continuer comme on a l’habitude de faire et, en même temps, s’étonner que rien ne change. » D’autre part, il faut « un changement de mentalité » chez les hommes. « Il doit y avoir un réel partage des responsabilités afin que la femme ait la possibilité de s’épanouir. De plus, il faut inciter les hommes à investir l’espace familial. Les autorités doivent mettre en place des structures encourageant les pères à s’occuper de leurs enfants. Par exemple, en Suède, l’État incite les pères à s’occuper autant que les mères de leurs enfants. Ainsi, il y a des pères qui prennent des congés de paternité allant de 9 à 10 mois pour s’occuper de leurs enfants. Dans ces cas, ce ne sont pas les mères seulement qui doivent faire une parenthèse dans leur carrière avec la venue des enfants. Il faut promouvoir l’égalité des genres chez les enfants dès leur plus jeune âge. » Et, enfin, « mettre en place des mesures incitatives pour retenir nos enfants » à Maurice. « Sinon cela ne servirait à rien d’encourager à produire plus d’enfants. »