Avinaash I. Munohur

Alors que nous venons de commémorer l’abolition de l’esclavage et que les célébrations pour les 50 années de l’indépendance se profilent rapidement à l’horizon, il serait intéressant de nous attarder sur ces quelques mots de Pravind Jugnauth à la tribune des Nations unies le 21 septembre dernier : « Notre décolonisation reste à être complétée. »

Le Premier ministre s’adressait à cette tribune internationale dans un contexte particulier : celui de la défense de la souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos. Mais ces quelques mots devraient nous interpeller par delà ce contexte, à commencer par la personne qui tient actuellement les rênes du pouvoir étatique : Monsieur Jugnauth lui-même. Après tout, est-ce que l’indépendance a vraiment signifié le début de la décolonisation à Maurice ? Il nous semble qu’un questionnement critique de ce qu’a été le colonialisme, ainsi que la compréhension du moment de l’indépendance dans ce processus, deviennent un travail urgent si nous souhaitons œuvrer pour une vision socio-politique progressiste, et ainsi trouver les moyens de renouveler notre démocratie.

Ce travail comprend des axes problématiques multiples, qui ont généralement été appréhendés par le prisme de l’anthropologie culturelle dans les études postcoloniales. Mais d’autres méthodologies – plutôt tournées vers les sciences économiques et sociales – sont venues enrichir le corpus post-colonial depuis les années 90, et il serait intéressant de les questionner. L’un de ces vecteurs a voulu appréhender la relation coloniale par le biais du concept de gouvernementalité.

La gouvernementalité désigne tout simplement la rationalité propre au gouvernement d’une population.

Nos habitudes post-modernes pourraient nous laisser croire que la notion de gouvernement est une catégorie qui a toujours été pensée comme étant proprement politique. Il n’en est, en réalité, rien. Ce que nous nommons gouvernement est un concept ancien, qui trouve sa source dans le pouvoir de la prêtrise et du pastorat, mais dont la signification et le déploiement proprement politique ne commencent à se réaliser qu’avec l’avènement de la Modernité européenne à partir du XVIe siècle. Or, si nous nous intéressons un peu à cette notion et à son histoire politique, nous nous rendons compte que ce terme – gouvernementalité – couvre un domaine sémantique très large, englobant essentiellement trois dimensions. La première est relative à l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses et les calculs qui permettent l’exercice d’un pouvoir ayant pour cible principale une population, pour forme majeur de savoir l’économie politique et pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité. La deuxième dimension est la tendance qui a conduit à l’émergence d’un type de pouvoir particulier, que nous nommons justement gouvernement. Ce pouvoir trouve sa source en Occident mais va se généraliser aux colonies à travers le processus colonial, et se différencie des types de pouvoirs historiques –« souveraineté », « monarchie », « société tributaire » etc. – à travers tout l’ensemble technico-institutionnel mentionné ci-dessus. Enfin, la troisième dimension se réfère au processus par lequel le modèle de la société féodale tributaire du Moyen Age est, petit à petit, devenu un État administratif grâce à la gouvernementalisation progressive de ses structures de pouvoir et à la multiplication de ses domaines d’intervention. Comment, pour dire les choses autrement, se sont modernisés les ensembles institutionnels, sociaux, politiques et économiques de l’Europe féodale afin de produire la grande transformation du mode de production et l’avènement des sociétés individualistes.

Ainsi, la matrice de la gouvernementalité nous donne une grille de lecture critique de l’émergence – à partir du XVIe siècle – d’un ordre politique, social et économique qui se traduit par l’apparition de trois figures proprement Modernes : l’État, le gouvernement et l’individu – où l’État assure les bases institutionnelles et sécuritaires qui donnent au gouvernement les moyens d’actions sur la détermination et l’orientation des conduites des individus.

Mais pourquoi nous intéresser à la gouvernementalité alors que nous avons commencé ce papier en parlant de colonialisme ? Pour la simple raison que le colonialisme, c’est la logique de la gouvernementalité déployée et universalisée à l’échelle du globe. La grande transformation qui a préparé la voie à la Révolution industrielle en Europe trouve son corrélat dans l’extension de la logique de la gouvernementalité aux colonies. Les centres européens ont trouvé, dans les colonies, les moyens d’une accumulation gigantesque de force de travail et de matières premières, ainsi que l’établissement de circuits d’échanges permettant la circulation des hommes, des matières premières et des marchandises. Or, les dispositifs de la gouvernementalité ont joué un rôle primordial dans l’inscription des hommes, des matières premières et des marchandises dans les circuits d’échanges allant des périphéries vers les centres. Ces objectifs n’auraient pu être accomplis sans la généralisation du modèle étatique, du modèle administratif, du modèle policier et du modèle productif – bref, de la matrice de la gouvernementalité – à l’ensemble des mondes colonisés.

Ce que nous appelons aujourd’hui l’Ile Maurice n’a jamais existé en dehors de la logique du colonialisme, ce qui revient à dire que nous ne pouvons penser la rationalité politique en dehors de la matrice de la gouvernementalité. Afin de pouvoir disséquer cette dernière, nous devons nous intéresser aux institutions, aux procédures, aux analyses et aux calculs qui ont été déployés dans l’aménagement du territoire et dans la mise en place des flux de capitaux et des flux de populations qui ont peuplé notre pays. Il nous faut également comprendre comment la matrice du colonialisme a procédé à l’inscription du territoire mauricien dans un circuit de l’échange généralisée, que nous nommons aujourd’hui la globalisation.

Le questionnement de notre système politique doit passer par un questionnement de la stratégie qui a fait de Maurice une « île à sucre » – pour reprendre le terme de Jean Crusol -, et qui structure toujours les rapports sociaux, les rapports identitaires, les rapports de classes, les rapports de castes et les rapports économiques dans l’Ile Maurice postcoloniale. Nous ne comprendrons pas la division du travail, la division du capital et les rapports de production à Maurice si nous ne considérons pas le fil d’Ariane qui va de la plantation sucrière aux villas IRS, en passant par les hôtels de luxe ; et si nous ne comprenons pas comment ce fil d’Ariane est la continuation de la gouvernementalité coloniale par d’autres moyens. Nous ne comprendrons également pas la dimension proprement idéologique de la représentation et de l’orientation des conduites politiques à Maurice. Le multiculturalisme a toujours été une tactique immanente de l’idéologie coloniale britannique qui a servi, et qui sert toujours, la détermination des conduites politiques de la population mauricienne. Il doit donc être considéré et questionné en tant que tel. Ce n’est qu’à travers ce travail que nous apprendrons à mieux connaître ce que nous appelons, sans jamais entièrement en comprendre le sens, le Mauricien.

Oui, notre décolonisation reste à être complétée. Ce travail a, en réalité, été entamé par l’essor du Welfare State après 1968, et par la constitution d’une classe moyenne importante à partir de 1983. Mais nous nous devons d’aller plus loin, beaucoup plus loin. Le Cardinal Piat a récemment appelé, dans sa Lettre pastorale, à un sursaut de notre classe politique et au développement d’une vision sociétale plus juste, plus équitable et plus démocratique. Ce souhait est une entreprise qui nous semble être l’un des grands défis qui nous guettent en ce début de siècle. Elle devra passer par une analyse fine et critique des mécanismes de la gouvernementalité à Maurice.

Avinaash I. Munohur est le fondateur de l’Institute for Policy Studies, un think-tank indépendant ayant pour objectif la production, la diffusion et la promotion d’idées politiques progressistes à Maurice. Pour plus d’information :www.mauritiusforward.org

Cette notion de conduite doit ici être comprise dans tous ses sens : conduite économique, conduite sociale, conduite politique etc. Nous y reviendrons dans notre prochain article.