Pendant que le cyclone Fani ravageait l’Inde et le Bangladesh, faisant au passage des dizaines de morts et poussant les autorités de ces deux pays à forcer le déplacement de millions de personnes, l’Europe, elle, voyait souffler sur elle le chaud et le froid, créant un bouleversement de ses écosystèmes. Dans le même temps, notre région, elle, aura connu une saison cyclonique inédite, non seulement du fait du nombre de formations, mais aussi en termes d’intensité, à l’instar d’Idai et de Kenneth, qui auront durement touché le Mozambique et le Zimbabwe. Et si Maurice aura été épargnée, si ce n’est par une vague de chaleur elle aussi inédite, Rodrigues, elle, panse encore ses plaies. Autant de preuves (mais sont-elles encore nécessaires ?) que le réchauffement climatique n’est pas une « mauvaise plaisanterie », mais bien une réalité avec laquelle il nous faudra désormais composer.

Le réchauffement, bien sûr, tout le monde en parle aujourd’hui. Si les actions peinent à se mettre en place, nous savons en effet tous que c’est dès à présent qu’il nous faut agir, et ce même si nous sommes conscients que le pire reste à venir et que rien ne pourra désormais plus enrayer l’emballement climatique durant les prochaines décennies. Le plus navrant, seraient tenté de dire certains, c’est que nous n’ayons pas su cela plus tôt. Qu’ils se détrompent : nous étions au courant depuis bien longtemps ! L’un des premiers à avoir mis le monde en garde s’appelait Svante Arrhenius. Ce scientifique, détenteur d’un Nobel de chimie, avait pour la première fois quantifié la responsabilité du CO2 dans l’effet de serre, spéculant même que sa concentration pourrait influencer le climat sur le long terme. Nous étions alors en… 1896 !

La « prophétie » d’Arrhenius aura cependant été balayée pendant près d’un demi-siècle jusqu’à ce que, dans les années 1950, le physicien G. N. Plass, profitant de l’arrivée des premiers ordinateurs, permette de confirmer l’influence du dioxyde de carbone. Ses calculs auront ainsi démontré que le doublement des émissions de ce gaz pouvait mener à une augmentation des températures de 4°C. Autant de préoccupations qui allaient alimenter les recherches dans les deux décennies suivantes. Et si aucune preuve formelle ne pouvait alors être avancée, principalement pour des raisons purement technologiques, les théoriciens, bénéficiant une fois encore de l’assistance informatique, prévoyaient dans leurs modèles mathématiques une hausse graduelle des températures, et ce avec de plus en plus de précision.

Même s’il aura fallu attendre la fin des années 80’ pour avoir la confirmation de l’emballement du climat, un fait demeure : la communauté scientifique soupçonnait depuis longtemps que notre développement aurait, un jour ou l’autre, de douloureuses conséquences pour la planète, et donc pour notre existence elle-même. Aussi, puisque nous étions au courant, pourquoi n’avons-nous rien fait ? En fait, et c’est bien là le plus chagrinant, c’est qu’il s’en sera fallu de peu. C’est en tout cas ce que rapporte Nathaniel Rich, journaliste du New York Times, dans Perdre la Terre. Dans cet ouvrage, l’auteur revient sur la décennie 1979-1989, moment où, selon lui, nous aurions pu stopper le réchauffement climatique.

Nathaniel Rich y évoque ainsi l’histoire d’une occasion manquée, celle du premier sommet international consacré au réchauffement climatique, fin 1989, à Noordwijk, aux Pays-Bas. À l’époque, le tout nouveau Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) vient alors de publier un rapport mettant en évidence notre impact sur le climat. Conscients du danger, les ministres de l’Environnement de 60 nations, présents au sommet, sont en passe de signer un traité planétaire afin d’arrêter le réchauffement climatique, et ce en gelant les émissions de gaz à effet de serre à leur niveau de 1990. Qui plus est, chose non négligeable : ce traité, contrairement à l’accord de Paris de 2015, aurait été contraignant, ce qui aurait ainsi obligé les signataires à respecter leurs engagements.

Mais bon, comme l’on peut s’en douter, ce document ne sera jamais ratifié. Pourtant, toujours selon Nathaniel Rich, la majorité des dirigeants du monde avait pris conscience de l’urgence, y compris le président républicain américain George Bush. Mais alors, qu’est-ce qui a cloché ? Dans ce qui ressemble plus à un travail d’investigation qu’à une simple chronologie des événements, le journaliste évoque une réunion tenue à huis clos. Là doit alors se jouer le destin du traité. Tout semblait ainsi bien parti jusqu’à ce qu’un certain Allan Bromley, alors conseiller scientifique de George Bush, fasse tout capoter, et ce sur les instructions du directeur de cabinet du président américain. La Grande-Bretagne, le Japon et l’Union soviétique suivront le mouvement et le traité finira au panier. Une occasion ratée qui, au final, nous aura conduits au bord du précipice actuel, en attendant peut-être que nous fassions le « pas de trop » !

Michel Jourdan