Non, elle n’est pas morte jeudi. Elle l’était déjà un peu depuis cette macabre journée de 2002 lorsqu’elle a croisé ses bourreaux. Sandra O’Reilly avait été alors victime d’un double viol et de sodomie en réunion. Le jour du verdict prononcé en juillet 2004 condamnant ses criminels à huit de prison et cinq ans pour sodomie pour l’un d’entre eux du moins, n’avait-elle pas déclaré : “Je ne pourrai pas tourner la page aujourd’hui. Je vais devoir vivre avec pendant longtemps. Le temps devra faire son oeuvre”. Après son frère Alain, décédé il y a cinq ans presque jour pour jour, la voilà qui, à son tour, est partie.

Le magistrat Benjamin Marie Joseph avait alors regretté ne pouvoir appliquer les nouvelles peines aggravées prévues dans la nouvelle Sexual Offences Act du 12 août 2003, de 8 ans à 20 ans pour des viols collectif, les délits étant couverts par l’antériorité des faits. Certains de ces voyous qui ont récidivé dès leur sortie de prison et qui étaient, à l’époque, défendus par les avocats Yatin Varma et Satish Faugoo s’étaient même fait remarquer lors du prononcé du verdict en juillet 2004 en agressant nos confrères photographes Harry Chetty et Bouck Pillay. C’est dire qu’ils étaient habités par un sacré culot et que le moindre remords ne pouvait les effleurer.

Le verdict le plus exemplaire ne pouvait pas être appliqué en l’état alors des lois, mais celle qui nous a quittés jeudi aura eu l’énorme mérite d’être entrée dans l’histoire pour avoir choisi, avec dignité et courage, de dénoncer publiquement ce qu’elle avait subi et enduré.
Son appel à la mobilisation populaire contre les crimes sexuels avait, dans un énorme élan de solidarité, rassemblé des milliers de personnes dans les rues de la capitale. C’était comme une victoire contre ses bourreaux. Un pied de nez à ce silence, cette gêne quasi coupable qui avaient trop longtemps accompagné les victimes d’agressions sexuelles.

Il serait aujourd’hui parfaitement logique que son nom, tout comme celui de Marie-Ange Milazar, une travailleuse du sexe enceinte de huit mois, violée, éventrée et massacrée en 2009 avant d’être jetée dans une bouche d’égout, crime pour lequel ses trois meurtriers ont pris 40 ans en 2014, soient, d’une manière ou d’une autre, associés au combat, au courage et au traumatisme des femmes victimes de la barbarie.

Pour rester dans ce qui est décrit comme le fait divers et qui est loin de l’être, abordons la constitution à Chinatown d’un genre d’escouade de surveillance. On pourrait gloser là-dessus à l’infini, mais allons au plus profond de ce qui se passe dans notre société, dans la semaine même où c’est un proche d’un conseiller influent du gouvernement MSM qui a été mortellement agressé à Résidence Kennedy.

C’est parce qu’il y a le sentiment répandu au sein de la population que la police est dépassée que les citoyens ont pris le parti de s’organiser eux-mêmes. L’uniforme n’est plus respecté dans ce pays. On rapporte régulièrement que des quartiers entiers se liguent pour chasser la police lorsqu’elle effectue une descente. Il n’y a plus ni crainte ni respect pour les forces de l’ordre depuis qu’elle est devenue un organisme parapublic comme un autre, avec ses nominés politiques et son ingérence politicienne au quotidien.

Qui aura confiance en une police qui, elle-même, s’arrange pour faire presque quotidiennement les gros titres de la presse ? Un protégé de la famille Jugnauth assis fièrement aux premières loges d’une réunion du Comité central du MSM; un autre, constable, recruté en 2012 lorsque l’alliance PTr/PMSD était au pouvoir, s’est improvisé garde du corps de l’ancien Premier ministre. Comme s’il devait renvoyer l’ascenseur à ceux qui l’avaient aidé à endosser l’uniforme.

Lorsque ce ne sont pas des affaires de drogue, d’homicide et autres délits graves, ce sont les petits larcins ordinaires ou de grosses dérives. La semaine dernière, un surintendant qui avait un peu trop célébré la fête de l’Assomption a été testé positif à l’alcootest après qu’il a été impliqué dans un accident de voiture à Trianon. Quelques jours plus tard, le lundi 20 août, un autre de ses collègues a été, lui aussi, testé positif après que sa Mercedes a heurté un autre véhicule à Camp Fouquereaux.

Il y a quelques jours, un policier suspendu de ses fonctions a été arrêté par ses collègues pour une série de vols perpétrés dans la région de Curepipe. Il a 26 ans. Ils sont d’ailleurs nombreux dans cette tranche d’âge à se retrouver impliqués dans divers délits. A quand une enquête sur les recrues de ces dernières dix années pour voir dans quelles conditions elles ont pu se retrouver au sein de la force policière ? Qui osera attaquer le problème à sa source ?

Et vous savez ce qu’il y a de terriblement et tristement symbolique dans ce pays, c’est que pendant que l’on refuse une allocation à Stéphan Buckland, un athlète qui a fait honneur au pays, parce qu’il n’a pas voulu se soumettre à la production contraignante d’un certificat de caractère, un individu sous le coup d’une accusation d’un double meurtre a pu, lui, obtenir de l’emploi dans le service pénitentiaire après avoir tenté sa chance dans la police.
Au terme d’un processus qui est passé par la Public Service Commission s’il vous plaît ? Et son certificat de caractère à lui ? Le choix de cet heureux bénéficiaire d’un emploi à la prison ne semble pas si innocent que cela en plus. Il signifie peut-être qu’il voulait aller se perfectionner dans ces deux services. Soit police, soit prison, qui dit mieux ?

Et dire que, selon le programme de Lepep, les entretiens d’embauche de la PSC devaient être filmés pour plus de transparence. Si la PSC fonctionne ainsi, allez imaginer ce que ça doit être lorsque ses pouvoirs de recrutement sont délégués directement aux ministères. Ce n’est que lorsque le scandale a été révélé que le présumé criminel a été renvoyé. Les débarquements intempestifs semblent autrement plus faciles pour Megh Pillay ! Dégoûtant !