Cela faisait plusieurs années déjà que le quartier général du Parti travailliste n’avait plus fière allure. Et le temps a fini par prendre le dessus sur ce qui était devenu des ruines. Il n’a pas attendu les quelques jours qu’avaient projeté ses propriétaires pour sa démolition. Mercredi soir, d’un coup de vent il s’est affaissé. Désormais, ce temple de l’histoire s’est écroulé, et avec lui tout un pan des annales politiques et syndicales de Maurice.
Puisque l’homme hésitait encore à porter le coup de grâce, c’est la nature, par le biais d’un vent violent, qui a donné un coup d’accélérateur à la décision de la mairie de Port-Louis de faire démolir ce bâtiment. Les membres du PTr et les locataires des magasins situés au rez-de-chaussée ont eux été pris de court mercredi dernier.
Pour toute une génération qui transite par la rue Lord Kitchener devant les Casernes centrales via la gare Victoria, ce bâtiment a toujours été connu dans un état de délabrement, avec une toiture trouée, des poutres pourries, des murs jaunis et craquelés, et une peinture rouge indéfinissable. De cette frêle bâtisse, il ne reste aujourd’hui que des débris qui devront être enlevés au plus vite, car représentant un danger pour les piétons et la circulation alentour.
Après avoir connu ses heures de gloire et abrité des moments qui ont changé la face du pays, le bâtiment n’est plus aujourd’hui qu’une épave et d’ici peu, il sera complètement rasé. Cela, au grand regret de ceux qui ont milité pour sa conservation et sa préservation au nom de l’histoire, de la mémoire et pour le symbole qu’il aurait dû représenter.
En sus d’avoir abrité le QG d’un des principaux partis politiques de Maurice, ce bâtiment a vu un défilé de grands hommes dont les actions et les combats sont étroitement liés à l’histoire de Maurice. Renganaden Seeneevassen, sir Seewoosagur Ramgoolam, Guy Rozemont, Emmanuel Anquetil, Guy Forget et d’autres, à l’instar de sir Satcam Boolell, sir Kher Jagatsingh et Navin Ramgoolam, y ont tenu réunions, rassemblements et conférences de presse.
Fabuleux destin pour ce bâtiment qui, à l’origine, était une salle de bal connu comme le San Francisco. De grandes fêtes populaires s’y sont tenues. C’était à l’époque le lieu des mariages et autres bals dont raffolaient les Mauriciens. Guy Narainsamy, l’un des plus vieux agents du PTr, s’en souvient encore comme si c’était hier. 
« Avant, le QG du PTr se trouvait au bureau de Guy Rozemont, à la rue La Chaussée. Puis, nous avons déménagé à l’Artillerie Square dans une maisonnette, connue comme Goodwill, où Guy Rozemont avait aménagé son bureau. Mais la salle des fêtes San Francisco servait de lieu de rencontre pour les syndicats de l’époque. Guy Rozemont étant le président de l’Artisans and Workers Union, nous allions aussi à des réunions au San Francisco. Toute l’île Maurice connaissait ce lieu de foisonnement des syndicats. »
Ce symbole du PTr a été le théâtre des moments décisifs de l’histoire du pays. C’est là qu’ont eu lieu de grands débats, les grandes batailles, les grandes décisions, mais aussi des trahisons amères qui ont animé et jalonné l’histoire du PTr, qui a jonglé entre l’émancipation des Mauriciens en général jusqu’à l’indépendance du pays.
Guy Rozemont, le précurseur
Pour cause, Guy Rozemont et ses pairs y ont longtemps tenu des réunions durant lesquelles les conditions des travailleurs étaient discutées et des décisions prises pour améliorer leur situation. De grands syndicalistes et politiciens y ont défilé. Au fil des années, le PTr s’installe définitivement dans ce temple. Sous l’impulsion de SSR, alors gouverneur au Réduit, l’achat du bâtiment et de ses terres, mis en vente par le premier propriétaire, fut décidé. À côté du Square Guy Rozemont, comme est aujourd’hui appelé ce bâtiment, se trouve la statue de Rozemont, qui est devenue la propriété du PTr pour quelques millions de roupies. 
« Une bonne affaire », selon Guy Narainsamy, qui se souvient encore que c’est là où l’histoire du pays s’est jouée.  « Les jeunes d’aujourd’hui et même la majorité des membres du PTr ne connaissent pas notre histoire et le symbolisme derrière le QG. Or, l’histoire du pays a été écrite là, au premier étage de ce bâtiment aujourd’hui presque poussière », dit-il avec regret.
En effet, outre les plus grandes décisions concernant l’avenir du PTr, c’est bien de là que la décision pour que Maurice demande son indépendance a été discutée et avalisée. Plusieurs des actions qui y ont été menées ont été débattues entre ces murs qui n’ont malheureusement pas de bouche pour tout nous raconter. Mais outre la couleur rouge du PTr, la clé comme symbole et la couleur du drapeau du pays, l’hymne national y ont fait l’objet de discussions.
Si ces dernières années il a abrité les réunions politiques du PTr et quelques autres manifestations, ce bâtiment, qui a résisté aux cyclones les plus virulents, n’a pu faire face aux affres de la météo de la semaine dernière. D’aucuns estiment que l’état du bâtiment abritant le QG du PTr est à l’image du parti, qui recherche un nouveau souffle pour peser comme dans le temps sur l’avenir du pays. Mais d’autres, plus optimistes, estiment au contraire « que si le bâtiment s’est écroulé, comme nous en décembre 2014, il se relèvera très prochainement. Comme nous qui, genoux à terre en 2014, avons aujourd’hui – dans un contexte politique où la population n’a plus confiance en ce gouvernement actuel – relevé la tête, un autre quartier général aux bases solides sera construit. »
En attendant ce quartier général flambant neuf, le PTr a délocalisé temporairement son bureau aux Salines.