Derrière la musique de Denis Fricot, l’histoire d’un enfant des camps sucriers qui a trouvé dans la musique une oasis et un espace de liberté. Connu pour sa sensibilité poétique, l’artiste évolue désormais entre acoustique et séga rythmé. Pour accompagner la popularité grandissante de ce chanteur du sud : Donn Sega, son nouvel album. Un opus imaginé à l’écoute de la mélodie de la nature.
Adossé au grand arbre dont l’épais feuillage le protège du soleil, les pieds nus dans la boue grasse du ruisseau, Denis Fricot s’accorde à la mélodie de la nature. Le clapotis de l’eau sur les tiges des bredsonz blan accompagne l’intro de Pas par pas, arpégée tranquillement sur sa guitare. Cette composition, qui sortira prochainement en version acoustique, est celle qu’il interprète avec le plus d’émotion, nous confiait-il, quelques minutes plus tôt. “Zet zot bann sor, koma sorsier dan letan (…) Mem san lezel mo pou anvol lwin, bien bien lwin”, chante-t-il dans cette ballade qui retrace son parcours.
Bois et champs.
Dans ce décor sauvage de Rivière des Anguilles, l’auteur-compositeur-interprète du très rythmé E bayo retrouve sa sérénité habituelle. À l’orée des champs de cannes parés de fleurs blondes. “Je m’y sens particulièrement à l’aise. C’est un peu ici que j’ai grandi, dans la nature.”
Enfant des camps sucriers du sud, il a appris la guitare et cultivé sa passion pour l’écriture dans les bois et les champs. Ces poèmes chantés au rythme de sa guitare ont fait sa renommée sur la scène musicale de Maurice. Depuis deux ans, Denis Fricot jouit d’un succès grandissant à La Réunion, où il se produit régulièrement. Il en est rentré il y a quelques jours et y repart en tournée au milieu du mois d’août.
En attendant, avec des amis musiciens, il se consacre à d’autres projets musicaux. Dont un album acoustique, qui devrait succéder dans quelques mois à Donn Sega, que l’artiste a lancé la semaine dernière.
E bayo.
Denis Fricot choisit de consolider ce qui a déjà été bâti. Il revient ainsi vers le séga d’ambiance. Sorti sur un de ses cinq albums, en 2003, le festif E bayo a fait sa réputation et constitue sa principale carte de visite dans certaines sphères, auprès des amateurs de séga d’ambiance à La Réunion, entre autres. Poussé par le producteur Mustapha Badie de KDM Family, ce titre permet à Denis Fricot de demeurer dans l’actualité musicale de l’île soeur.
Figurant en sixième position sur Donn Sega, la chanson a été reprise dans ce nouvel album qui laisse entendre des reprises et des nouveautés. Les onze titres proposés respectent les règles de l’ambiance d’un séga rythmé, agrémenté de différentes nuances des îles : “C’est une façon d’enrichir le séga que je joue et de lui apporter plus de couleurs”, précise le chanteur.
Plusieurs musiciens ont travaillé sur ce projet musical étoffé, l’album ayant été réalisé à des intervalles différents. Chantés en créole réunionnais et morisien, les textes de Denis Fricot restent comme toujours très élaborés, le compositeur offrant aussi des bribes de son histoire personnelle sur certaines de ses compositions. Comme avec Mo priorité, écrite pour ses enfants, Denis et Tatiana.
Voyaz.
Comme ce fut le cas avec Free, Enn lot zimaz, Bathija et La peau café, l’artiste, à travers les morceaux de ce nouvel album, “anvi ki sak dimounn voyaz dan rev ki mo pe fer ek ki zot resanti mo levolision”. Denis Fricot l’avoue : “La musique est un monde spécial pour moi. C’est à travers elle que je me libère et que je dis les choses que j’ai sur le coeur.”
Lorsqu’il Sant Lavi, autre titre qui lui a valu un gros succès à Maurice, le chanteur offre une vision construite par la diversité et enrichie par les différentes cultures du pays. “Dans mon village, quand j’étais enfant, kreol, malbar, laskar, sinwa, nous vivions tous naturellement ensemble dans la même réalité et en nous entraidant. C’est ainsi que Maurice aurait dû évoluer. Mais les choses ont changé et le communalisme a pris le dessus. C’est pourquoi je chante la tolérance, en demandant à chacun de se souvenir de son enfance, de cette période où l’on ignorait les différences.”
Karo.
Au collège, ses camarades l’interrogeaient régulièrement pour savoir s’il faisait de la musculation. Mais bien avant qu’il ne devienne un volleyeur évoluant en première division, Denis Fricot s’était forgé le corps en transportant le bois que son père le faisait remonter du champ dont il s’occupait. La vie était dure, mais dans le village d’Union Ducray existaient des oasis qui permettaient à chacun de trouver son bonheur.
Adolescent, Denis Fricot avait trouvé le sien au son de la guitare qu’il apprenait à maîtriser au milieu des champs de cannes. C’est à cette même période qu’il commença à éprouver du plaisir à écrire : “La nature et le silence étaient devenus pour moi des espaces de création où je laissais sortir ce que je ressentais. Je ne réalisais pas vraiment ce que je faisais, mais cela me procurait du plaisir.”
Mélodie.
Alors qu’il avait commencé à écrire des mélodies pour ses poèmes, plusieurs artistes l’ont aidé à maîtriser la guitare et ses richesses harmoniques. Le petit accent du sud qui résonne dans ses phrases ajoute un certain rythme à sa voix. Denis Fricot possède en effet une belle voix puissante qui lui sert à partager l’émotion de ses textes : “Une belle chanson n’a rien de compliqué. Elle n’a besoin que de quelques instruments et d’un chanteur capable de donner l’énergie nécessaire pour faire ressentir les émotions qu’il porte en lui.”
Lors de son dernier séjour à La Réunion, Denis Fricot a travaillé avec Yohan Calciné et Marie-Claude. Fille du légendaire Granmoun Lélé, cette dernière et son groupe ont posé des accords de musique traditionnelle réunionnaise sur le futur album du chanteur mauricien. La prochaine fois, il fera un retour vers l’acoustique, à travers une expérience musicale différente que celle qu’il propose en ce moment dans Donn Sega.
De retour au bord du ruisseau situé non loin de l’endroit où il vit désormais, Denis Fricot a repris la conversation avec sa guitare. Au milieu des vacoas, des kolie sipay, des palmistes et autres espèces qui composent ce petit coin vert à l’état sauvage, sa mélodie résonne en accord avec la nature…