Il fut un temps où j’étais légèrement froissée lorsque j’entendais l’expression malicieuse « franse koson »… Aujourd’hui, mes complexes sont envolés, car, chers amis mauriciens, votre pays est devenu un dépotoir d’ordures à ciel ouvert, ce qui n’est guère à votre honneur.
Bien que je sois en vacances, j’ai bien travaillé. J’ai ramassé deux mètres cubes de déchets (essentiellement plastiques), sur le terrain voisin de mon campement. Deux mètres cubes de saletés répandues sur une friche de 420 toises, cela vous donne une idée de la pollution visuelle et chimique qui vous attend si vous ne prenez pas des mesures radicales pour un meilleur traitement de vos déchets sur votre petit territoire.
Passe encore que les touristes trouvent ça moche, sale et rebutant. Après tout, vous pouvez bien vous passer d’eux (non ? Ah bon…). Mais vous ? Prenez-vous vraiment plaisir à pique-niquer au milieu des sacs et bouteilles en plastique, des canettes et paquets de chips éventrés ? N’avez-vous pas un sentiment de honte et de gâchis quand vous trouvez un petit coin de campagne ou de bord de mer charmant, mais souillé de détritus de toutes sortes ?
Votre niveau de vie s’élève, et c’est tant mieux. Vous êtes entrés dans l’ère de la consommation de masse, c’est une médaille qui a son revers. La production massive de déchets en est une conséquence néfaste qu’il faut absolument gérer.
Le citoyen de base est responsable de ce laisser-aller.  Ce n’est pas une transgression en passant qui génère autant de détritus. J’ai trouvé plus de 30 bouteilles en plastique sur ce terrain, ce n’est pas une seule personne qui est coupable. Il a fallu pas mal d’ordures jetées par les fenêtres de voitures, par-dessus les murs des autres propriétés, ou abandonnées par les travailleurs de passage pour arriver à cela.
Les pouvoirs publics ont leur part de responsabilité.  Avoir un comportement éco-citoyen à Maurice est un parcours du combattant. Pour connaître les points de dépôt des bouteilles en plastique, il faut faire une enquête digne de Sherlock Holmes. Et encore, ceux-ci ont-ils été créés par une initiative privée de l’ONG Mission Verte. Où déposer les canettes ? Je n’ai pas encore trouvé. Pourtant, j’ai appris dans mon petit pays cochon (la France), qui n’est pourtant pas un modèle en matière d’écologie, que l’aluminium était une ressource rare, et qu’avec 200 canettes on pouvait fabriquer un vélo. Ici, elles atterrissent dans la nature et la salissent. Les piles, avec leurs métaux lourds particulièrement toxiques, sont généralement enfouies avec les autres déchets (qui les rapporte vraiment à Mauritius Telecom ?), tout comme les vieilles batteries, et je suppose qu’avec les eaux de ruissellement elles finissent par polluer le lagon, où vivent les poissons que vous mangez. Quant aux cartons et papiers, ils sont mélangés avec les couches-culottes, les os de poulet et des épluchures (qui devraient être compostées), ce qui est une aberration.
Développer une économie en misant sur la consommation et la grande distribution, ce n’est pas vraiment un modèle « durable ». Ou alors c’est un modèle « durablement polluant ». Mais le minimum serait en contrepartie de prendre en compte le circuit des emballages nécessaires à une telle économie.
Allez, rêvons un peu. Si on prélevait une éco-taxe de 1 roupie sur chaque bouteille d’eau ou de boisson gazeuse, en admettant que chaque Mauricien consomme  200 bouteilles par an, on pourrait recueillir des centaines de millions de roupies chaque année pour organiser la collecte et le recyclage. De toute façon, ces sodas synthétiques qui sont devenus la boisson de base des Mauriciens ne font que développer la maladie carieuse (destruction des dents), aggraver le problème du diabète, et faire le lit de l’obésité, des maladies cardio-vasculaires et des cancers. Si elles étaient un peu plus chères, ce serait tout bénéfice pour la santé publique. Ceux qui estiment n’avoir pas les moyens de payer 200 roupies de plus par an et par personne pourraient toujours retrouver les bonnes habitudes d’antan de boire de l’eau du robinet bouillie et de la grenadine maison.
Il n’y a pas besoin d’avoir fait de grandes études scientifiques pour comprendre qu’une barquette en polystyrène abandonnée au détour d’un chemin n’a pas le même destin que la feuille de badamier dans laquelle on mangeait autrefois. L’une souille le paysage pour de nombreuses années, l’autre vient de la nature et y retourne sans se faire remarquer. Et que vont devenir vos machines à laver, vos voitures, vos gadgets électroniques, que vous achetez aujourd’hui sans compter ?
Pour répondre à ces nouveaux enjeux de la consommation moderne, il vous faut des déchetteries, des locaux à containers dans les nouvelles constructions, des camions modernes pour la collecte, des unités de recyclage, des professionnels de la filière « déchets », des actions d’éducation, un cadre législatif avec des sanctions… Bref, une volonté de changement et les infrastructures qui vont avec. Quand je vois l’énergie et les compétences déployées pour faire sortir de terre des « shopping villages » (quelle idée ???), je me dis que l’Ile Maurice n’a plus l’excuse de la faiblesse des moyens pour éluder ce problème. On parle d’une nouvelle cellule d’enfouissement à Mare Chicose, mais à ce train-là, vous n’aurez pas assez du territoire entier pour enfouir ce qui rentre à Maurice.
De quoi se mêle-t-elle, cette étrangère, pensez-vous peut-être ? De la santé de la planète, qui est une question universelle.
Détruire sciemment l’environnement est un crime contre les générations futures, qui devront pouvoir trouver des ressources pour survivre, en particulier dans le milieu marin. On sait que le plastique met entre 500 à 1000 ans à être détruit, et que 10 % des plastiques produits finissent dans les océans, où ils polluent durablement la chaîne alimentaire. Il existe depuis quelques années dans l’océan Pacifique une plaque de déchets plastiques, un continent de pollution produite par la surconsommation (en particulier américaine), et aspirée par les courants, qui atteint aujourd’hui une surface égale à 1/3 de l’Europe. C’est une pollution majeure pour laquelle on n’a pas de solution, car les plastiques sont dégradés en segments microscopiques impossibles à collecter. Elle a perturbé l’écosystème marin de manière irréversible.
A l’Ile Maurice, la mer est au bout de chaque chemin. Un coup de vent, une forte pluie, et les déchets plastiques abandonnés à ciel ouvert ont de grandes chances d’y atterrir. J’en vois souvent en me baignant. Flottant entre deux eaux, ils sont une menace pour de nombreux organismes marins, outre que ce n’est pas très « glamour ». Vous pouvez faire balayer les plages devant les hôtels, mais que ferez-vous pour les fonds marins ?
C’est bientôt Noël. Faites un beau cadeau aux petits-enfants et arrière-petits-enfants que vous aurez un jour. Protégez leur lagon. Prenez de bonnes habitudes de propreté environnementale, et raisonnez votre consommation. Exigez de vos dirigeants qu’ils s’attaquent avec détermination à ce problème. Votre qualité de vie future est à ce prix, car vos déchets, aujourd’hui, c’est une bombe à retardement sur laquelle vous êtes assis.