La proposition de Paul Bérenger au Premier ministre Navin Ramgoolam que c’est aux leaders des partis — et non pas à la Commission électorale — de désigner huit députés Best Losers afin, si c’est nécessaire, de corriger toute sous-représentation d’une communauté au sein de l’Assemblée nationale permettant ainsi de contourner l’obstacle bannissant l’exigence aux candidats à une élection de décliner leur identité communale est, comme il fallait s’y attendre, combattue par Rézistans ek Alternativ. Le jeune mouvement de gauche qualifie, en effet, la proposition de « dangereuse » (voir plus loin).
Mais, en fait, pour qui fait des recherches en Histoire, le leader du MMM n’aura certainement pas inventé la poudre. Un tel système de nominés politiques, selon les voeux des chefs de partis ou de gouvernement, a déjà existé à Maurice. Sauf que, pour les plus sceptiques, Paul Bérenger, le révolutionnaire des barricades de Mai 68, voudrait ainsi ramener la République de Maurice à plus de 40 années en arrière. Soit du temps où les Gouverneurs britanniques, nantis de leur autorité coloniale, pouvaient, selon leur appréciations personnels, « contrebalancer » le choix de l’électorat en nommant directement des notables au Conseil législatif. Cette pratique avait suscité bien des remous jusqu’à l’introduction du suffrage universel en 1959. Surtout de la part du Parti travailliste déjà contrôlé, à l’époque, par Seewoosagur Ramgoolam. Toutefois, après les élections générales de 1963, soit avant que le très controversable Best Losers System (BLS) n’entra en vigueur (après les élections de 1967), Seewoosagur Ramgoolam, lui-même, son opposant, Jules Koënig du Parti Mauricien, Abdul Razack Mohamed du Comité d’Action Musulman (CAM) et Sookdeo Bissooondoyal de l’Independant Forward Bloc (IFB) obtinrent également le droit de nommer des députés, alors connus sous le vocable de « membres nommés ». C’est ainsi que le gouverneur Sir John Shaw Rennie désigna, en 1963, Maurice Paturau comme ministre du Commerce et de l’Industrie et Radhamohun Gujadhar comme représentant des Vested Interests. Jules Koënig fit appel à Hamid Rossenkhan, Guy Marchand et Cyril Leckning (tous des non-candidats). Le CAM de M. Mohamed choisit son meilleur perdant, M. H. Bahemia (battu par l’indépendant Jean Ah Chuen à Port-Louis maritime). L’IFB de Sookdeo Bissondoyal se tourna vers Seewa Bappoo. Du côté du Parti travailliste, où Seewoosagur Ramgoolam avait à désigner cinq membres nommés, le choix, semble-t-il, ne se fit pas dans la plus complète sérénité, affirmait-on à l’époque. Si la désignation de K. Sunassee, Simadree Virahsawmy et de Beergoonath Ghurburrun, ainsi que celle de Claude David passa comme lettre à la poste, il parut que le choix par Seewoosagur Ramgoolam de Mme Noëlie Chicorée, une militante rouge très engagée à Cassis, fit quelques secousses et frustra passablement des candidats d’une certaine élite urbaine des Plaines Wilhems. La décision assez subite de trois d’entre eux de se mettre à l’écart de la politique active quelques temps après, alors qu’ils pouvaient, chacun, aspirer à un brillant avenir, eut tendance à confirmer l’existence du malaise. Bien que Rézistans ek Alternativ n’ait pas à se soucier que le parti de Paul Bérenger ait à connaître pareils soubresauts, le mouvement de gauche dit appréhender des lobbies sectaires qui s’organiseront certainement pour que ce soit leur « dimunn » qui soient nommés par les leaders.
Les prédictions erronées de John Pope Hennessy             
Dans le cadre de la propsition de Paul Bérenger, si l’on souhaitait véritablement remonter à l’origine même du recours au système de membres nommés à la députation, il faut savoir que ce fut le Gouverneur Sir John Pope Hennessy qui profita de l’introduction d’une nouvelle Constitution à Maurice en 1885 pour, selon lui, « équilibrer » le Conseil. Cette Constitution, appélée le Cens Démocratique inspirée par Onesipho Beaugeard, un leader des gens de couleur (terme alors appliqué aux créoles de souche européenne) voulait que les habitants puissent choisir eux-mêmes leurs représentants au Conseil à travers des élections. Cependant, seuls pouvaient voter des électeurs-propriétaires. 28 députés furent élus aux premières élections qui eurent lieu selon cette formule en janvier 1886.
Sir John Pope Hennessy n’en fut pas satisfait. Pour lui qui avait eu l’occasion de servir dans d’autres colonies de sa Majesté (Hong-Kong et la Barbade entre autres), pour que le Conseil du Gouvernement de Maurice soit représentatif sans distinction de race et de couleur, il fallait y faire entrer un Indo-Mauricien. Gnanadicarayen Arlanda fut alors nominé. Par cette décision, Pope Hennessy s’attira les foudres des certains éminents Franco-Mauriciens, dont l’avocat Célicourt Antelme, qui craignaient une « Indianisation » de l’île Maurice. Pour les rassurer contre cette possibilité d’une « invasion de la population Indienne », le Gouverneur avança un argument que même son petit-fils, James, trouva « aberrant » plus tard dans un livre. Sir John essaya effectivement de faire comprendre que « comme l’Education était accessible à tous mais que seulement 19% des étudiants étaient Hindous ou musulmans, il n’y avait absolument aucune chance que ni les Hindous, ni les Chinois dérangeraient la vie politique des blancs ». « Ils sont trop sensibles pour être politiciens. J’aime les Hindous et les Chinois. Ils ne troubleront jamais la vie politique. Ils ont des us et coutumes qui sont étrangers au style de vie des Mauriciens et dans le futur l’île Maurice sera gouverné par les créoles », devait alors prédire le Gouverneur Hennessy. Mais il n’avait pas prévu l’émancipation des masses hindoues et musulmanes par Manilall Doctor, non sans le soutien de l’Action Libérale d’Eugène Laurent ou autre Réné Mérandon à partir de 1914 et les évenements ont prouvé que Sir John s’était très lourdement trompé…
… mais Louis Arlanda fut nul au Conseil !                                                              
D’après l’historien Gaëtan Raynal, Gnanadicarayen Louis Arlanda était négociant et politicien. Il naquit à la route des Pamplemousses à Port-Louis. Son père, Gnanon Arlanda, était venu de Pondichéry sous l’administration française… Planteur aisé aux Pamplemousses, Louis Arlanda finança la Mission Indienne commençante et exercait une influence sur les petits planteurs d’origine asiatique. En 1886, Sir Virgile Naz le recommanda à Sir John Pope Hennessy pour être nominé au Conseil de Gouvernement. L’opposition oligarque contreproposa Emile Sandapa, également catholique d’origine pondichérienne. Finalement le gouverneur porta son choix sur Arlanda, choix qui allait créer un énorme antagoniste entre Antelme et lui.
Gnanadicarayen Louis Arlanda siégea au Conseil du Gouvernement jusqu’en 1891. Selon Gaëtan Raynal, il était tellement nul au Conseil comme représentant des Indo-Mauriciens, que des détracteurs musulmans et des Hindous adressèrent deux pétitions réclamant son expulsion. D’après Gaëtan Raynal, « à la vérité, comme tant d’autres, Arlanda avait été admis de plain-pied dans la communauté créole de sang mêlé et ne possédait plus d’Indien que le nom et l’origine ».