Quelques titres ont récemment dévoilé la grille salariale des travailleurs du Port, plus précisément des employés de la Cargo Handling Corporation Ltd (CHCL). La dernière publication a été initiée par nul autre que le Chairman de la corporation, lors d’une conférence de presse, la semaine dernière. Passons sur le fait que les chiffres publiés n’ont vraisemblablement pas été vérifiés. Il faut souligner que certains de ces chiffres ont été, volontairement ou pas, exagérés.
Toutefois, ce qu’il faut retenir c’est que cet étalage lâche et éhonté de la grille salariale de la CHCL coïncide, bizarrement, non seulement avec les négociations, légales il faut le préciser, engagées entre ce même management et ses employés – la Commission Conciliation et Médiation saura apprécier la vile manoeuvre – mais plus sérieusement avec la privatisation annoncée et à laquelle s’opposent une large majorité des employés à travers leur syndicat, la Port-Louis Maritime Employees Association (PLMEA). Face aux revendications et inquiétudes légitimes des travailleurs qui en appellent au dialogue, le management a choisi la voie de la propagande de bas étage et de la répression syndicale avec la suspension suivi du limogeage illégal du président de la PLMEA, Alain Edouard.
Mais revenons pour l’heure aux salaires. Comme dans toute entreprise qui fonctionne en mode 24/7, la masse salariale croît rapidement à la CHCL. Malgré un système de rotation, les heures supplémentaires y sont inévitablement récurrentes. Il en est ainsi pendant les 52 samedis et les 52 dimanches de l’année en sus des jours fériés. Ajoutez à cela les remplacements, obligatoires parce que la vie des travailleurs pendant les opérations en dépend et est imputable à un manque d’effectif. Il en résulte, presque au quotidien, des journées de travail de 16 heures avec les 8 heures supplémentaires payées au taux prévu par la loi. Il n’est point besoin d’être expert en Payroll ou d’attendre la divulgation organisée et intéressée d’informations pour comprendre que quand un employé travaille tous les week-ends, tous les jours de congés publics et effectue régulièrement des journées de 16 heures, ses revenus bruts peuvent facilement atteindre le double de son salaire de base, si ce n’est plus.
Contrairement aux « Overtimes », à l’allocation obligatoire de transport et le Night-Shift Allowance, le Productivity Bonus, indexé, lui, sur la qualité du travail effectué, n’est jamais acquis d’avance. Il est payé uniquement si le taux de productivité est supérieur au taux prescrit de 18 mouvements par heure. Plus il est haut, meilleur est le boni. Il faut dire que pour les travailleurs de la CHCL, la productivité n’est ni vain mot ni concept abstrait ni le sujet d’un éternel débat…
La plupart d’entre nous n’envisageons pas de diminuer ni le volume ni la qualité du travail effectué. Même si cela pourrait, à en croire leurs récentes déclarations, rendre le sourire au Chairperson de la CHCL et à son Managing Director. La bonne santé économique de notre pays en dépend ! La direction devra trouver son plaisir ailleurs. Voilà qui pourrait éventuellement justifier les « Entertainment Allowances » de nos deux compères.
Entretemps, nous, travailleurs du port, continuerons à sacrifier week-ends, congés publics et jours de repos au détriment de notre santé physique et notre vie de famille pour alimenter en mode 24/7 le poumon de cette économie dont nous dépendons tous.
Performance ?exceptionnelle
N’en déplaise aux nominés politiques passagers, leurs salaires de pachas et leurs nombreuses allocations – que nous éviterons d’étaler de manière éhontée et avec lâcheté – de même que leurs berlines flambant neuves, classiques ou sportives, ce sont aussi la quantité et la qualité du travail fourni qui les payent.
Un travail qui s’effectue dans un environnement hostile que ce soit pour les équipes à terre ou à bord des navires. Les conditions de travail sont extrêmes, et le risque d’accidents graves, trop souvent mortels, est quasi permanent. Qu’il fasse chaud ou froid, qu’il pleuve ou pas, de jour comme de nuit, les opérations se poursuivent inlassablement, d’une part, exposant les travailleurs à des vibrations permanentes, des contraintes vertébrales, des traumatismes par contusions et, d’autre part, nécessitant une vigilance accrue et une formation stricte et adaptée à des tâches multiples.
Décrété meilleur port de la région sub-saharienne en 2010, Port-Louis reste encore aujourd’hui le port le plus ‘safe’, le plus stable et le plus productif de l’océan Indien. Et l’un des meilleurs en Afrique avec une productivité avoisinant les 22 mouvements de conteneurs par heure. Aussi surprenante que cela puisse paraître, cette performance exceptionnelle est réalisée avec des équipements défectueux, qui auraient dû être remplacés il y a longtemps déjà. Les portiques ne sont souvent pas opérationnels malgré le “refurbishment” effectué au coût de Rs 300 millions l’an dernier. Quant à la modernisation des infrastructures portuaires, essentielle pour relancer les activités de transbordement, elle a débuté l’an dernier avec un retard conséquent. Nos concurrents, eux, ne nous ont pas attendus.
Malgré ces contraintes, le chiffre d’affaires de la CHCL reste au-dessus de la barre des Rs 2 milliards. L’entreprise d’État est profitable et a toujours honoré ses dettes auprès des agences internationales. L’Agence Française de Développement vient d’accorder en toute confiance un nouvel emprunt d’un milliard de roupies à la CHCL dont la bonne santé financière n’a jamais été remise en question.
Il serait injuste de ne pas rappeler, ici, la forte culture syndicale forgée par nos aînés, depuis la période de l’esclavage à ce jour, qui a façonné les conditions d’emploi à la CHCL. C’est le fruit d’un combat permanent, d’une lutte acharnée et historique d’ouvriers au péril de leurs vies. L’histoire de notre pays en a conservé précieusement les traces. Et que ce soit en 1938, en contribuant à l’émancipation sociale et politique du peuple, ou encore la grève de 1971 dans le secteur portuaire qui avait abouti à la fin du gel des salaires et créé la dynamique qui mena à la création de la compensation salariale pour tous (COLA), le combat des dockers a toujours été un socle sur lequel reposent les droits des travailleurs mauriciens.
Dans cette même tradition, nous les dockers et les débardeurs, n’avons jamais quémandé une quelconque faveur à qui que ce soit. Dans le port on se bat pour ses droits, et comme le démontre l’histoire on se bat pour les droits de tous les travailleurs mauriciens.
Le Chairman de la compagnie a fait ressortir, lors de sa rencontre avec la presse, que 60% des revenus de la CHCL reviennent aux employés. L’atout majeur de l’entreprise reste ses employés hautement qualifiés. Nous sommes en droit de nous demander à qui d’autre auraient dû revenir ses revenus. Est-ce à DP World ?
Ceux qui brandissent la menace démagogique d’une fermeture de la CHCL doivent absolument se reprendre. La tâche qui nous attend sera ardue, pour nous tous.
Mais il est impératif de comprendre que, nous les ‘Zom Le Por’, sommes ni des nominés politiques ni des mendiants attendant que tombent des miettes des tables bien garnies des princes du jour. Nous travaillons dans la dignité et à la sueur de notre front pour subvenir aux besoins de nos familles. Nos salaires, nous les méritons amplement.