Lonbraz kann, ou LK comme l’appellent les participants et coproducteurs de ce long-métrage mauricien, fait son entrée dans le circuit commercial régional dès demain, dans les trois salles de cinéma Star à Maurice, et dans deux salles réunionnaises de Sainte-Marie et Saint-Denis dans l’île soeur. Un moment à ne louper sous aucun prétexte ici où cette histoire prend une signification et une profondeur à nulle autre pareille au son de la langue créole qui relie nos coeurs.
« C’est la première fois qu’un film mauricien, et même de la région il me semble, suit le parcours normal d’un film avec notamment un accord de distribution dans la région conclu avant la réalisation du film », fait remarquer David Constantin, le réalisateur et coscénariste de Lonbraz kann, avec la Française Sabrina Compeyron. La société réunionnaise Investissement et Commerce Cinéma, qui gère les salles Star à La Réunion et à Maurice, s’est en effet impliquée dans le projet en amont du tournage, ce qui permet à Lonbraz kann d’apparaître sur les grands écrans dès demain dans les trois salles de Bagatelle, du Caudan et de Grand-Baie La Croisette, ainsi que dans deux salles réunionnaises, avant toute autre distribution à l’étranger. Les rares longs-métrages mauriciens réalisés dans le passé ont été diffusés essentiellement dans les festivals ou lors de projections privées ou à caractère plus ou moins confidentiel.
Or qui mieux qu’un spectateur mauricien peut recevoir, appréhender et pour ainsi dire authentifier ce que Lonbraz kann recouvre et met en oeuvre en décrivant avec beaucoup de poésie et d’humanité les effets d’une des transformations les plus profondes et irréversibles de notre société ? A priori personne, bien que ce film traite en réalité de thèmes tout à fait universels et courants tels que l’impact des reconversions industrielles dans le tissu social, l’urbanisation galopante et la désertification des villages, le passage si difficile d’une société structurée par l’agriculture intensive à une économie hétéroclite fondée sur les services (tourisme, finance offshore, nouvelles technologies, etc.). Ces thèmes dans lesquels beaucoup se reconnaîtront sont traités ici à la mauricienne, dans le chant de la langue que tout le monde parle ici, et aussi à travers ces styles et ces profils psychologiques bien caractéristiques de notre pays.
« Donner à voir aux publics de l’océan Indien une histoire qui leur appartient avec un propos artistique ancré dans leur réalité ». Objectif affiché dès le début du projet, ce souhait est une gageure dans un pays où les compétences cinématographiques sont éparpillées, les structures insuffisantes, la politique culturelle absente et le secteur peu accompagné… S’ils ont trouvé un distributeur régional, les producteurs sont toujours à la recherche d’un distributeur international pour la diffusion en Europe et aux Amériques, en Afrique et en Asie.
Au Fespaco samedi…
Lonbraz kann arrive aussi en fin de semaine en sélection officielle du célèbre festival africain du Burkina Faso, le Fespaco, après être passé l’an dernier à Namur, à Stockholm ou encore au FIFAI à La Réunion. Il passera également en Égypte au Luxor film festival ainsi qu’en Belgique au Afrikafilm festival et au Maroc à Mémoires communes. Malgré cela, notre simple situation géographique loin des grands centres de décision et des réseaux du septième art crée un handicap qui exige deux fois plus d’énergie pour convaincre et se faire remarquer dans la jungle des sorties. Mais tous ceux qui ont participé au projet, y compris les bailleurs de fonds tels que l’Union européenne (ACP Culture +) ou encore l’OIF, croient dans ce film pétri de la terre rouge de nos champs, de la sueur et du sang de nos laboureurs, qui a assorti chaque étape de création des formations qui aidaient à professionnaliser le secteur audiovisuel mauricien.
À 11 h au Caudan, 13 h 30 à Grand-Baie La Croisette ou 18 h à Bagatelle, chacun pourra découvrir, en public intimement concerné, l’histoire de Bisoon, Marco et leurs amis, ces hommes pour la plupart cinquantenaires qui assistent, impuissants, à l’érection de villas de luxe là où la terre fructifiait, là où ont grandi celles et ceux qu’ils ont aimés. On presse ces ouvriers de quitter leur maisonnette, leur cour et l’usine où ils ont travaillé pendant des décennies. S’ils restent solidaires dans l’adversité, ce film porte moins sur les luttes des travailleurs pour leurs droits, que sur la capacité de résilience et les ressources de chacun face au changement.
Au long des chemins terreux de l’usine au camp sucrier et de la maison à la boutique, se dessinent lentement diverses destinées qui éclairent certains aspects de notre société : la tradition agricole et la transmission des ancêtres à travers Bisoon, les murs socioculturels à abattre dans la relation que se tissent Devi et Marco, le système D chez Rosario qui plante sa boutique à touristes au bord de la route, l’émigration pour Ah Yan qui rejoindra des parents au Canada, l’allégeance politique avec Annath ou encore l’amertume désespérée de Léponz, cet homme qui aurait donné sa chemise pour ses camarades mais qui se retrouve seul et sans compensation.
L’émotion est immense de voir ces personnages familiers dans nos paysages et nos maisons exprimer avec vérité leurs sentiments, leurs peurs et leurs attentes. L’occasion en est trop rare et exceptionnelle pour ne pas s’en emparer, et l’élan qui devrait nous porter vers les salles ces jours-ci s’effectuera comme une évidence, avec naturel et sans effort, comme une action d’intérêt national, un geste d’hygiène intellectuelle, et nous permettra de réfléchir sur l’évolution de notre société, la continuité si ténue entre notre passé et notre futur. Avec finesse, frugalité et poésie, ce film parle des séismes qui fissurent notre tissu social. Et comme chacun sait, quand la lave jaillit des bouches, c’est que Vulcain a déjà fait son oeuvre en sous-sol.