KHAL TORABULLY

Ces propos sont une suite involontaire à mon article intitulé Deux parenthèses enchantées (1). Cela après avoir vu des déclarations et polémiques fuser dans un contexte où tout semble converger pour signaler le retour (mais était-il si absent ?) de l’identitaire au-devant de la scène mondiale. Je réagirai à une polémique en particulier, celle de Trevor Noah, qui avait exprimé sa fierté au sujet des « Africains » de l’équipe de France.

 

Une équipe gauloise faite de noirs et de métis

N’ayons pas peur des mots, nous sommes en plein débat sur les identités au cœur de l’Europe, des USA, de l’Inde, de nombreux pays en Asie et au Moyen-Orient. Signalons que l’état d’Israël vient de se proclamer comme état juif, avec une seule langue, l’hébreu. L’opposition israélienne y dénonce un risque de ségrégation, voire d’apartheid, des 17% de la population faite d’arabes. Affaire à suivre dans une région qui brûle depuis des décennies, la question palestinienne restant la plaie ouverte du monde. Et les identités meurtrières semblent remettre leurs habits sombres, faux à la main, à de multiples frontières. Et ce n’est pas le football qui chassera ces ombres malfaisantes de la fête. La deuxième victoire française cristallise autour d’elle de nombreux débats. Premièrement parce qu’elle offre une scène planétaire à ceux-ci, étant, comme je l’ai signalé dans mon article, la vitrine de la mondialisation. Et d’aucuns ne se privent pas d’y faire référence pour de multiples raisons.

Obama lui-même lors des 100 ans de la naissance de Mandela y est allé de son avis, décrétant que la France a gagné avec des gens qui ne sont pas des gaulois de souche. Je cite la partie de son discours qui a atteint plus de 2 millions de vues sur Internet : « Ce qui était vrai à l’époque l’est toujours aujourd’hui. (…) On se voit dans l’autre, on partage des espoirs et des rêves communs. C’est une vérité incompatible avec toute forme de discrimination basée sur la race, la religion ou le sexe. Et c’est une vérité qui porte ses fruits de façon très pratique puisqu’elle permet à une société de profiter de l’énergie et des qualités de tous ces gens-là. Regardez l’équipe de France qui vient de remporter la Coupe du monde. Tous ces mecs ne ressemblent pas, selon moi, à des Gaulois. Ils sont Français, ils sont Français ! » (2)

Obama faisait référence au fait que sur les 23 Bleus champions à Moscou, 14 avaient des origines africaines. Que penser de ces propos ? Au moins une chose : avec la politique anti-migrants de Trump et l’anniversaire de l’icône mandelienne luttant contre la ségrégation et le racisme, une caisse de résonance est bien là pour amplifier les réactions racistes et épidermiques suivant la victoire des Bleus. Et d’envoyer une pierre dans le jardin de Trump, qui sépare les enfants de leurs familles, et qui veut ériger des murs là où l’on sait. La planète, foot ou pas, résonne résolument en termes d’identités, et chassez le naturel, il revient au galop. Oui, nous sommes bien revenus à des débats identitaires avec des dérapages inquiétants, au moment où la deuxième force politique de l’Europe est l’extrême-droite et où le débat sur les réfugiés divise le vieux continent, beaucoup croyant à une invasion des peuples et autres faméliques. Ces réfugiés sont déchirés par les guerres géopolitiques et laminés par la violence et la pauvreté créées dans le sillage de la politique néo-con ou les croisades de Bush selon l’axe du Mal et du Bien. Rappelons qu’à l’époque Huntington avait parlé de « choc de civilisations » en amont des invasions états-uniennes de l’Irak et de l’Afghanistan, au prétexte d’armes de destruction massive. Le monde bout et ce n’est pas une marmite contenant de la potion magique d’une mondialité apaisée qui s’y concocte. Panoramix le druide y perdrait son latin… Et le mondial victorieux de ces Bleus-tout-couleurs envoie des ondes qui font voir rouge à certains.

Je donnerai l’exemple de l’Italie, où l’extrême-droite a triomphé aux élections. Lisons ces Italiens qui ont refusé un bateau de réfugiés chez eux, actant le fait que la forteresse Europe aura son premier rempart à leurs rives. En effet, la presse transalpine, tout en dénonçant les « dérapages » haineux, a aussi alimenté la veine raciste en vogue en Italie : Le Corriere della Serra, l’un des principaux journaux italiens y est même allé de son commentaire sur les Bleus : « Une équipe pleine de champions africains mélangés à de très bons joueurs blancs ». (3) Les réseaux sociaux colportaient des avis lamentables : « Des singes avec un ballon »« la première victoire d’une équipe africaine »« champions du tiers-monde »… Paolo Bargiggia, journaliste télé à Médiaset a expliqué pourquoi il a soutenu la Croatie  sur son compte Twitter: « Une nation complètement autochtone, un peuple de 4 millions d’habitants, identitaire, fier et souverain: la Croatie, contre un melting pot de races et de religions, où le concept de nation et de Patrie est plutôt relatif: la France ».  (4)

Triste réalité que l’on retrouve aussi en Pologne où des messages haineux ont été dénoncés par Konrad Dulkowski, directeur du Centre de surveillance du comportement raciste et xénophobe de Varsovie : « Les commentaires insultent les joueurs français en raison de la couleur de leur peau (…) et utilisant des épithètes racistes extrémistes considérées comme criminelles en Pologne » (5). Des Polonais extrémistes semblent se délecter de l’ambiance d’impunité née avec la prise de pouvoir des nationalistes de Droit et Justice (PIS) en 2015 en Pologne.

Des fans de l’équipe de France célébrant la victoire à la Coupe du Monde de foot, Place des Terreaux, Lyon.

Il n’est pas loisible de faire écho à tous ces commentaires qui ont déferlé sur le net. La politique actuelle y est certes pour quelque chose, mais aussi des attitudes et des questions qu’on a laissées en suspens, en surfant parfois sur celles-ci. Je m’arrêterai à une polémique suscitée par Trevor Noah, pour dire ma réflexion sur ce retour pas si surprenant de l’identitaire au cœur des débats sociétaux dans de nombreux pays. Et ce, au moment même où une équipe bigarrée remportant la Coupe du Monde devrait nous inspirer à mieux entendre les différences et les attitudes nous permettant de vivre ensemble.

Qu’est-ce qu’être Français ? Une proposition corallienne des identités…

Trevor Noah, célèbre présentateur de The Daily Show aux USA, fait état d’une lettre de Gérard Araud, l’ambassadeur de France aux USA, sur YouTube. Ce dernier lui reproche de « reprendre le discours de l’extrême-droite française » et de « nier l’identité française » des champions du monde. La veille, Noah avait ‘commis’ un sketch sur les origines africaines des Bleus. Il s’en disait fier… Mais voilà que l’ambassadeur lui reproche de légitimer « l’idéologie qui affirme que la blanchité est la seule définition de l’identité française ». Noah réplique : « Selon moi, tous les Noirs à travers la planète ont célébré l’africanité des joueurs français ». En cela, Noah a raison, de nombreux posts sur les réseaux sociaux l’indiquent. Mais le débat est ailleurs, me semble-t-il… Noah donne un exemple pour expliquer son point de vue, mettant en lumière le traitement des noirs et des immigrés par les médias occidentaux et français : « Lorsqu’ils sont sans emploi, qu’ils commettent un crime ou qu’ils sont déplaisants, on parle d’eux comme de migrants africains. Mais quand leurs enfants gagnent une Coupe du Monde pour la France, il ne faudrait parler d’eux que comme des Français. »  Et l’animateur du Daily Show de trouver « étrange » que l’on ne peut être Français et Africains en même temps.

Nous sommes au cœur de la polémique récurrente sur la citoyenneté française et la francité, aussi liée, avec le Mondial, à la « blanchité ». En fait l’ambassadeur de France aux USA relaie ici une vision de l’identité française, faisant état de la généreuse idée de l’assimilation, démontrant que l’on peut décrocher la nationalité en étant dans un ensemble de valeurs où la République est la seule référence. M. Araud considère donc que l’Africain doit être Français et rien d’autre, au nom d’une idée de la citoyenneté française inclusive selon le code univoque. On est Français et rien d’autre. Ce que Noah lui oppose, c’est une idée de la diversité articulant l’idée assimilationniste de l’identité, en fait une identité complexe, corallienne. On peut se rassembler suivant des affinités, suivant ses richesses et affiliations antérieures et aussi être français. C’est cela la vraie richesse de la diversité, être entre deux ou plusieurs cultures, modes de penser, de cuisiner, d’écrire… C’est la pensée corallienne qui permet de mettre en perspective des racines (d’où l’on vient, les origines) et les ouvertures aux autres, aux affinités, aux convivencias, qui sont métaphorisées par les courants océaniques, symbolisant une mobilité et non une pétrification sur les racines. Notons, a contrario, que quand Noah dit aux USA on est afro-américains, signifiant que l’on peut être africains et américains, il faut aussi se référer au fait que le classement par race et couleur est autorisé aux USA, et Trump veut même aller plus loin. Donc, cela ne fait pas qu’exprimer la possibilité d’être dans l’entre-deux de l’identité, mais aussi dans une statistique de politiques discriminatoires. Ces perceptions sur les identités peuvent être contextualisées et peuvent aussi mener à des ghettos…

J’évoquais, dans mon article, un frémissement de sens au lendemain de la victoire des Bleus. C’est aussi de cela qu’il s’agit. L’identité figée, monolithique est formidablement mise en question quand les Bleus-tout-couleurs ramènent le Graal footballistique. Cette occasion est une grande opportunité de nous penser avec l’autre, dans la convivencia, qui signifie « vivre avec l’autre », pas seulement vivre-ensemble, qui semble souvent tourner à vide. La convivencia, c’est l’autre en nous et le nous en l’autre, articulés dans le respect de nos différences. C’est l’éternelle pierre d’achoppement des humanités, qui peut devenir un corail ancré et qui voyage, donnant une définition plus souple à nos certitudes et convictions. Rester figé, même dans des visions apparemment ouvertes, peut nous mener tout droit au mur que l’on érige çà et là, pour dresser les peuples les uns contre les autres, au nom du « choc des civilisations »…

19/07/2018

(1)http://www.courrierdesafriques.net/2018/07/france-deux-parentheses-enchantees-1998-2018

(2) https://la1ere.francetvinfo.fr/obama-rend-hommage-aux-bleus-qui-ne-sont-pas-tous-gaulois-video-609819.html

(3), (4) et (5) https://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Vague-raciste-en-pologne-et-en-italie-apres-la-victoire-de-l-equipe-de-france/923940

https://www.bfmtv.com/international/italie-deferlement-de-haine-raciste-contre-les-bleus-apres-leur-victoire-1490728.html