Avec Mohammed Jogie, gourou du graphic design sud-africain, il faut tout revoir – des canons du procédé créatif au vieux cliché du « thinking out of the box », qui finalement ne répandent plus l’idéal d’une valeur ajoutée colorée, excentrée, vivante. Le talent n’est pas là où on l’attend, il est déconstruction harmonieuse du monde bien-pensant et de ses conventions…
Qui est créatif ? Qui ne l’est pas ? Des questions qui souvent reviennent. Et des réponses qui ne manqueront pas de surprendre : « À l’âge de six ans, on m’a dit que le dessin était moche – je ne dois pas être créatif. » L’adulte relit son potentiel en termes de classes préparatoires ou de maternelles où on aura cent fois tenté de le faire colorer gentiment entre les lignes. On évalue ainsi la rigueur. Et dévalue, par la même occasion, la fantaisie du off-track comme une invitation à ne pas dépasser ses limites. Car, au final, qui peut dire le beau du laid ?
Mohammed Jogie (voir plus loin), directeur artistique de la société sud-africaine Morning Star Design, gourou de design lors du dernier Creative Masters Tour, s’adressant à la centaine de créatifs pendus à ses lèvres : « La majorité des gens arrêtent de dessiner parce qu’on leur a dit, à l’âge de six ans, que ce dessin ne ressemble pas à un chien, mais à un chat ». Son accent sud-africain, diplomate, arrondi pour l’événement, ne dépayse pas. Ou presque… Car déjà, le non-créatif peut se sentir pousser des ailes. Ce zèle : faire la paix avec le zeste de fantaisie occulté sur les bancs du primaire.
Le Mauricien rencontre M. Jogie, que les apprentis n’hésitent plus à appeler Mo, à la sortie du cours. Et de s’attacher à cet idéal qu’il vient juste de réinitier : pourra-t-on reprendre le dessin ? La conversation durera son heure et demie… le temps de casser le monde, et de le refaire, non plus beau, mais juste moins figé, moins centré, moins conventionnel.
Il faut bien s’en rendre compte : il est possible que la façon contemporaine d’appréhender le mot « talent » éloigne souvent de l’objectif de créer, qui pourrait être le froment de toute vie humaine. Notre gourou revisite sans équivoque le mythe de l’inaccessible étoile, le verbe humoristique ajouté à un « body language » – un débit qui laisse envisager la recherche constante. Silence, on écoute. Mo crée. « Je ne crois pas qu’il y ait des talentueux, et des sans-talent… Le talent s’obtient ». Le tout : savoir oser.
Alors, c’est quoi ce fameux « thinking out of the box » ? Durant cet échange, l’on sera parvenu à abonder dans ce sens : la boîte, c’est le talent, sans doute. Car on s’obstine trop souvent à croire que si on en a, on ne peut en obtenir plus ; ou que si, en bonne « personne moyenne », on n’en a pas, c’est juste le destin, « c’est comme ça ». Dépassionner le talent – ne pas l’associer à la fatalité – c’est repassionner le procédé créatif.
Big picture
Créativité, passion sont-ils indissociables ? Il ne s’agit plus de travail quand on fait le métier de Jogie. Il s’agit d’aimer… Et de savoir aimer. Ce que l’on retient de cet échange, c’est que ce qui fera la différence du microcréatif et du macrocréatif c’est son rapport au monde, comment il traduit son humeur contemplative afin de transformer le contenu qu’il traite. Il faut créer sa créativité. Il faut saisir son modus operandi.
Et à ce niveau, on n’hésite pas à évoquer une forme de dualité, ou de « quasi schizophrénie ». Pour ce créatif, il ne suffit pas de communiquer au monde, tout commence par se communiquer à soi-même et de réveiller cet « autre » qui sommeille et qui peut d’un clin d’oeil redéfinir l’image, de tout cubifier, comme un Picasso. Ou d’entrevoir la Vérité d’un pétale de jonquille, comme Van Gogh. Et de créer de manière organique, tout le temps, avec « un carnet dans la poche », « le téléphone portable toujours prêt à immortaliser l’image ».
Mais le Big Picture, c’est aussi de savoir que « le néant qui entoure le sujet est aussi important que le sujet lui-même » (« The nothingness around you and I is as important as the somethingness »). Il est peut-être là le secret : composer l’arrière et l’avant, et refuser de poser l’objet dans la vacuité. C’est le sens qu’il donne à son travail.
Mais également, le design est aussi engagement social. C’est ainsi qu’il rêve une société engagée dans l’art et l’audace. « Le prochain iPhone, pourquoi pas de Maurice… Surtout qu’on sait que tout part d’un garage ». Non, ne plus avoir peur… de faire différemment.
Comment dessiner Maurice ? Mo saisit le carnet et le stylo : deux secondes et demie, de grands yeux, un petit rond en guise de nez, un large sourire à fossette qui dit gentillesse, candeur et pourquoi pas : « Potentiel créatif. »