Certains ont choisi les pleurs, d’autres la colère. Ces deux réactions sont légitimes mais, hélas, la plume contre les bulldozers ne suffira pas. Il faut tout mettre en oeuvre pour qu’un tel massacre ne se reproduise plus et aller jusqu’à saisir la loi pour châtier les coupables de ce crime de lèse-patrimoine.
Ma nature optimiste me pousse à penser que cet acte criminel a quand même un côté positif. Celui de réveiller la conscience des Mauriciens, hélas, peu nombreux, en faveur de la défense de leur patrimoine – et ceci bien au-delà de l’aspect purement architectural.
Blood, sweat and tears. Il ne s’agit pas seulement de quelques planches ou de quelques pierres taillées patinées par le temps. Il s’agit de Blood, le sang versé par tous les émigrants de la première heure venus chercher de meilleurs lendemains dans cette île. Il s’agit de Sweat de ceux-là même qui ont travaillé jour et nuit pour bâtir notre avenir commun. Et tout cela pour verser aujourd’hui des Tears, des pleurs impuissants.
 Ce que la School représentait ne se limitait pas à un beau bâtiment de la rue Edith Cavell, sa valeur n’était pas visible à l’oeil. Elle était surtout le symbole de la réussite de notre élite, l’écrin dans lequel de nombreux élèves issus de familles modestes avaient fait leurs premiers pas et s’étaient nourris d’une éducation de qualité avant de devenir de brillants professionnels ou serviteurs de l’état à l’instar de Cassam Uteem qui a connu une destinée fulgurante.
Ce n’est pas une oeuvre architecturale hors-pair qui demandait à être épargnée et protégée, mais ce patrimoine intangible qui fait de nous Mauriciens ce que nous sommes. La Satyagraha House de Johannesbourg où Gandhi séjourna est aujourd’hui un lieu préservé et hautement respecté, mais nous, nous devons nous poser la question : pourquoi sommes-nous incapables de protéger la mémoire de notre histoire et celle de nos concitoyens ?
Aujourd’hui la veuve et l’orphelin, c’est nous. La veuve, c’est toute l’Île Maurice et les orphelins ce sont tous nos enfants à qui nous ne pourrons pas transmettre ce que nos aînés ont construit pour eux.
Quand cette nouvelle Cour suprême sera construite, démolirons-nous l’ancienne ? Sous prétexte qu’elle ne sert plus, que nous n’avons plus les moyens ? On achève bien les chevaux… Non !
Même pour ceux qui ne raisonnent qu’avec les chiffres et ne comprennent pas le devoir de mémoire que tout citoyen devrait avoir, il faut comprendre que le patrimoine architectural est aussi une ressource. Et qu’à ce titre, il est possible de lui donner une deuxième vie, que l’ancien et le nouveau peuvent cohabiter avec élégance. Comme ça aurait pu être le cas pour la School…  Et comme ça peut encore l’être pour La Citadelle, le Théâtre Municipal, les Casernes des pompiers, les Line Barracks, l’école Onésiphe Beaugeard, les Barracks de HMS à Vacoas, les anciennes prisons, et encore, et encore… Tous ces témoins de notre histoire attendent leur renaissance, c’est notre devoir de citoyen de les préserver, par respect pour nos ainés et par égard pour nos enfants.
« Que reste-t-il de nos amours. Que reste-t-il de ces beaux jours. Une photo, vieille photo. De ma jeunesse …Un souvenir qui me poursuit. Sans cesse », disait Trenet. Je ne souhaite plus des souvenirs qui me poursuivent. Je les veux en vrai et en couleurs.
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