Le « sustainable development », développement durable, est une idée qui a fait du chemin, que ce soit d’un point de vue médiatique ou académique. Durable : un adjectif qui séduit, à la limite du bankable, selon les plus cyniques. Mais qu’en est-il vraiment ? Tour d’horizon avec un thésard en aménagement du territoire, Parenivel Mauree. L’occasion de se rendre compte que le « green » reste, plus que jamais, un sujet vaste, conceptuel, et nuancé.
Sustainable development, développement durable – une terminologie au semblant new age qui écume la littérature contemporaine, de l’économie à l’écologie. C’est le « truc à la mode », pourrait-on dire. Et voilà que la société de consommation broie du vert. Le green séduit. Le green reflète la bonne conscience. Le green fait vendre.
Mais le vert est plus nuancé qu’il n’y paraît. Le Mauricien a rencontré Parenivel Mauree, architecte qui détient, notamment, un masters en Town Planning specialising in Land Use Planning de l’Université d’Auckland, Nouvelle-Zélande (pays référence en matière de sustainable). M. Mauree a également soumis une thèse de Phd sur le développement durable au même institut, où il aborde notamment les barrières à l’essor du sustainable dans les Petits États Insulaires en Développement (PEID).
Déjà, il faut savoir que le développement durable n’a rien de nouveau. Au premier abord, le terme semble peiner en matière de « rigidité », académiquement parlant. Parenivel Mauree cite Giddens (2009), comme pour donner le ton : « Sustainable : pour la balance ; et development pour changement, quoi de plus oxymorique ».
N’empêche, l’impératif de durer, de préserver, de soutenir, est vieux comme le monde. Et de revenir aux canons védiques, à la culture maorie de Nouvelle-Zélande, aux enseignements iroquois, à la chrétienté avec Saint François d’Assise, notamment. Théodore Roosevelt en résumait l’idée : « Une nation se comporte bien quand elle traite les ressources naturelles comme des atouts qu’elle doit transmettre aux générations avec une plus-value, et non pas en dépréciation ». Le rapport Brundtland de 1987 explicite pour sa part : « Sustainable development is development which meets the needs of present without compromising the ability of future generations to achieve their needs and aspirations » – un propos plus édulcoré. L’exigence de transmettre du « faire fructifier », « faire apprécier » se résume alors simplement au « ne pas abîmer », « conserver à la mesure des aspirations futures ». D’où la question : comment évaluer les aspirations futures ?
Écocentrique
Les aspirations – l’accent est mis sur l’anthropocentrique, soit une analyse de l’homme pour l’homme. Et là, on bute sur ce que Parenivel Mauree cite comme le conflit des trois E : environnement, économie, équité. Concrètement, les nations développées du Nord favorisent la protection « durable » de l’environnement, alors que les nations moins développées du Sud arguent qu’elles devraient avant tout avoir l’opportunité de rattraper les pays socio-économiquement plus avancés. C’est ce que soulignent les Nations unies depuis 1997. Les priorités divergent. Or, tout ce qui est anthropocentrique préconise une approche orientée vers les moyens technologiques, moyens qui « ne garantissent pas le potentiel de sustainability ». Et d’ouvrir une petite parenthèse : il s’agit de moyens qui permettent surtout de faire écouler les ampoules économiques à forte plus-value. Or, un développement durable qui se résumerait à cela ne peut durer.
Vers quoi évoluer donc ? La dimension écocentrique doit être le moteur. On parlerait alors de « strong sustainability », relève Parenivel Mauree. Il s’agit de promouvoir l’idée – dont de nombreux médias essayent d’atténuer le fatalisme – que sans l’environnement, il n’y a ni économie, ni profit… Plutôt que la visée athropocentrique, c’est l’écocentrique qui promouvrait l’humanisme, le « putting people first cher au docteur Ramgoolam », selon Parenivel Mauree. Et de revendiquer une « middle approach », anthropo-écocentrique ? Chose qui requiert une « bonne gouvernance ». Mais là encore, la « bonne gouvernance » est un concept qui peut être compris de différents angles.
Aménagement intégré
L’expertise de Parenivel Mauree, c’est le land use planning. Mais pas de quadrillage pur, simple, générique. Il faudra donc revoir certaines bases et attribuer le juste mot aux choses conceptuelles. On dira plutôt Spatial Planning, ou en français « aménagement du territoire intégré ».
Il ne s’agirait plus simplement de portfolio management de ressources terrestres mais également d’eau, d’air, d’objectifs socio-économiques.
Il semblerait que l’aménagement intégré soit « plus visible dans les pays européens par leur effort de construire une Union européenne ». Citant certains protocoles tels le United Nations Economic Commission for Europe Protocol on Strategic Environmental Assessment (SEA), M. Mauree met l’accent sur le « stratégique ». Un SEA au lieu du bon vieux Environmental Impact Assessment est privilégié. « Le SEA est un procédé systématique qui repose sur une approche participative pour l’évaluation des conséquences sur l’environnement dans le but de s’assurer que les projets incluent, dès le départ de la prise de décision, les considérations économiques et sociales ». Ainsi l’optique de stratégie participative primerait sur la culture du project-oriented. « Il faut, notamment, développer une culture de community building », dit Parenivel Mauree.
C’est l’idée qui transpire de la National Development Strategy (NDS). Mais, selon l’expert, la NDS ne parvient pas à proposer un « outil important » pour le développement durable. À quoi attribuer cela ? La thèse de Parenivel Mauree soutient que la plus grande barrière identifiée est le facteur socioculturel, en particulier pour ce qui est de l’ethnicité. « Notre diversité culturelle est unique, mais fragile », précise-t-il. Comme quoi, nos clivages socioculturels semblent mordre jusqu’à l’os. Le vert n’est pas dans la pomme. Et pour ce qui du sustainable, l’axe du socioculturel durable semble être un chantier de réflexion de prime importance.
MID
Maurice île Durable est un concept « extraordinaire », selon l’architecte. L’initiative est louable. Par ailleurs, si à l’origine, le projet semblait « trop energy-oriented », en intégrant une dimension à 5 E – énergie, environnement, éducation, emploi, équité – on aurait encore tendance à privilégier un modèle athropocentrique. Or, il faudrait, pour Parenivel Mauree, accommoder plus d’éco à la vision globale.
Mais est-ce qu’on avance ? MID aura, dans le courant de 2011, mis en oeuvre un chantier de consultation – avec des collectivités locales, notamment – histoire de cocher la case « stratégie participative ». Et depuis la soumission de ces rapports le 16 août 2011, le ministère de l’Environnement et du Développement durable s’attelle à transformer la National MID Vision en politique concrète étalée sur dix ans.
Or, il semble qu’entre ces temps morts, ce qui est difficile surtout reste : exister médiatiquement tout en sensibilisant la société civile. Khalid Elahee, dans son article « Génération de négawatts » (Forum Le Mauricien, 17 juillet), relevait la difficulté de l’engagement du développement durable : « Plus que de la volonté, il faudra le courage de faire face à des défis complexes. MID n’est pas une coquille vide, mais il est difficile à mettre en oeuvre. » Mise en oeuvre difficile. Communication difficile. Vulgarisation difficile. Ce qui semble certain toutefois est que – comme le soutient Parenivel Mauree – le durable, ce n’est pas que du vert.