Nous voici arrivés au troisième article de la série consacrée aux douze problématiques identifiées  dans « Projet de société et révolution citoyenne ». Après avoir « planté le décor » dans « Réussir l’intégration dans le nouvel ordre mondial »  et plaidé « Pour un renouveau de la politique » nous allons aujourd’hui nous intéresser à une problématique vitale : le développement durable. Disons-le d’emblée, ce n’est pas une lubie d’écologistes bien-pensants. Il est central pour le sort de notre planète. Comme pour  d’autres problématiques,  il faut « Think global…act local» car la planète Terre est confrontée à de sérieux et graves problèmes –  réchauffement climatique, crise énergétique, crise de l’eau, crise alimentaire, pour ne citer que quelques-uns. Nous ne pouvons  plus vivre à crédit, par conséquent les hommes doivent impérativement changer leurs manières de produire, de consommer et de vivre. L’analyse qui suit est axée sur les orientations à prendre pour notre pays. Aux techniciens de trouver les déclinaisons concrètes.
MID WAY
A Maurice le concept de développement durable est au programme depuis 2008 avec le projet Maurice Ile Durable (MID), qui repose depuis 2010-2011 sur ses cinq E : Energie, Education, Emploi, Equité, Environnement – Pollution & Biodiversité. Le Policy, Strategy et Action Plan ont été adopté par le Cabinet il y a trois mois de cela. MID,  initialement une réaction à la crise énergétique de 2007, s’est très vite développé pour se muer en « projet de société ». Il continue de faire l’objet de sévères critiques avec pour toile de fond le projet controversé de CT Power, les tractations « inquiétantes » de la CEB et les travaux de la NEC. Mais au-delà de la question énergétique il faut s’entendre sur  une question de fond global. Les autorités brandissent d’autres modèles – « Duty free island », « City-State » comme les étendards de la modernité. Certains modèles ne sont pas « MID compatible ». Choisir MID signifie privilégier certains secteurs économiques au détriment d’autres . Choisir c’est renoncer et il y a un urgent besoin de clarification pour gagner en cohérence dans la mise en oeuvre du plan d’action MID…
Le défi global consiste à trouver le modèle de développement durable qui soit  aussi économiquement viable pour répondre aux besoins, aspirations et attentes de la population en termes de niveau et de qualité de vie. La réussite du  développement durable passe par l’engagement de la  population et cela  implique un profond changement de « mindset ». Il s’agit de « convaincre et non de vaincre », d’où la nécessité d’une campagne de conscientisation soutenue de grande ampleur et grande intensité. On attend toujours les responsables du MID sur ce terrain.
Un peu de mise en perspective ne fait jamais de  mal. Le débat sur les rapports environnement-développement a bien évolué durant les 25 dernières années. De l’opposition initiale des « intégristes de l’environnement »  aux « développeurs coûte que coûte », on est vite passé, en 1988-1989 déjà, au concept « développement durable ». Il y a eu depuis une triple dynamique: les « intégristes »  ont soit abandonné la partie ou se sont mués, de nombreuses entreprises ont pris conscience de la thématique environnementale avec un mix de genuiness et de lip service, et  l’Etat s’est engagé dans la mise en place institutionnelle – ministère et institutions associées – et de cadres législatif, juridique et règlementaire pour mieux asseoir la politique de l’environnement.
C’est après deux décennies que prend naissance à Maurice le concept officiel de Maurice Ile Durable – le fameux MID –, soit en 2007/2008. Et ce au moment même où le pays est activement engagé dans la  recherche de nouveaux piliers économiques pour son modèle de développement. Celui qui 30 ans durant avait permis le développement socioéconomique du pays était dépassé.  En effet avec l’agriculture (sucre) et la zone franche (textile) qui subissent  les effets de la mondialisation, il est question de nouveaux pôles de développement : Business Process Outsourcing (BPO), seafood hub, IRS et RES, offshore, port franc, Blue Economy etc. Quel a été l’impact de la crise de septembre 2008 sur notre recherche d’un nouveau modèle de développement et sur le projet MID ? A Maurice, avec la thèse de la « résilience » de l’économie nationale, cela a été business as usual et on a continué à miser sur l’habitat de luxe, les shopping malls, le développement des espaces bureaux. Ce n’est que cette année qu’on commence à s’inquiéter au point où certains parlent de l’éclatement plus ou moins imminente de la bulle immobilière. Quand on ajoute à cela l’ampleur du déséquilibre structurel affectant le secteur hôtelier et touristique, le pays est à un moment-tournant de son histoire socioéconomique. La fuite en avant n’est pas porteuse de développement pérenne.
Changer d’approche
Des décisions audacieuses sont à prendre dans les meilleurs délais en termes de piliers économiques du nouveau modèle de développement. Le défi consiste à trouver au concret des problèmes, le concret des solutions. Nous ne pouvons plus choisir des options qui vont  « overload » l’environnement car on a déjà dépassé largement le seuil de tolérance dans de nombreux domaines. Aussi, plus que jamais, en raison de la gravité de l’enjeu, l’approche qualitative doit primer dans la réflexion sur les orientations stratégiques.
D’abord cessons de nous enfoncer dans la bêtise en persistant avec de mauvaises décisions  sous prétexte que l’on a fait cela dans le passé. Nous avons en tête l’argumentaire utilisé pour justifier qu’il faille aller de l’avant avec CT Power envers et contre tout.  Ensuite, il faut parer au plus pressé avec des mesures et initiatives sur les dossiers graves et prioritaires, à l’exemple de l’érosion de 50% de nos côtes d’ici 2050.
Enfin, la transition d’un « développement sauvage » à un « développement durable » demande qu’on respecte certaines conditions. Pour commencer les principaux acteurs doivent se défaire de certaines idées  préconçues. La première étant de confondre embellissement et protection de l’environnement. Or l’embellissement peut être nuisible à l’écosystème, à l’exemple de l’élimination de mangliers ou du comblage des wetlands (zones humides). La deuxième fausse idée c’est que l’intégration du facteur environnemental rend un projet de facto plus coûteux. Or la réalité est souvent tout autre moyennant qu’on intègre d’autres paramètres. Il faut par ailleurs rappeler que tout le chantier du développement durable est à la base d’un secteur d’activités économiques avec des petites et moyennes – voire grandes – entreprises créatrices  d’emplois et de richesses à plus ou moins forte valeur ajoutée. D’un secteur embryonnaire faisons-en un pilier de notre modèle de développement.
Pour faire un saut qualitatif dans le développement durable, les acteurs devraient apprendre à pratiquer un dialogue pour trouver des solutions concrètes. Trop souvent encore des protagonistes – promoteurs, autorités centrales et locales et ONG – tombent encore dans la facilite de «  koz ninport » en lieu et place d’une réelle maîtrise des dossiers. Il y a cinq chantiers sur lesquels il faut se concentrer.
Les chantiers prioritaires
Sur celui de l’énergie il y a un principe fondamental qui est d’accorder autant d’attention à la demande qu’à l’offre dans l’équation énergetique. Les spécialistes avancent des exemples édifiants pour soutenir cette position. Par ailleurs, pour être dans l’esprit du développement durable il faut s’engager resolument dans une transition avec le right mix pour à la fois privilégier les énergies renouvelables et pénaliser (ou faire payer à leur prix réel) celles qui sont polluantes. Vivement que les conclusions de la NEC aillent dans ce sens et qu’on en finisse avec la CEB se comportant comme un Etat dans un Etat.
Notre territoire terrestre est exigu et notre littoral n’est pas extensible. Dans l’absence d’un plan d’aménagement du territoire – donc du littoral – il y a eu un développement sauvage porteur de nombreux problèmes qui pèsent sur la vie quotidienne de dizaines de milliers de Mauriciens. Il est absolument vital de sauver ce qui peut l’être. Les outils pour un plan d’occupation du sol sur tout le territoire  reposant sur les principes modernes d’occupation du sol intégrant  intelligemment la décentralisation, le zoning et la qualité de l’habitat urbain et rural sont disponibles. Cela  nous permettra aussi de penser la question du transport autrement.
Le développement du secteur agro-alimentaire pouvant assurer la sécurité alimentaire de manière efficace  n’arrive pas à donner les résultats escomptés. Une étude- audit des politiques menées jusqu’ici s’impose pour en identifier les causes et proposer un plan pour  mobiliser toutes les intelligences, compétences et ressources nécessaires.
Un autre axe central lié à la question de santé publique est celui  d’une politique de loisirs axée sur la qualité de vie. Une politique d’aménagement de plages publiques avec des aires de loisirs balnéaires pour la population mauricienne pourrait constituer l’ossature de cette nouvelle vision.
L’affaire de tous
On aura beau avoir les plus merveilleuses des intentions, des plans ingénieux de prévention et de conservation, des initiatives innovantes imprégnées d’imagination,  tout n’est et ne sera que rhétorique s’il n’y a pas un « enforcement mecanism » efficace. L’absence d’enforcement si elle est due à un laxisme – « bat batte » – chez certains responsables est souvent le fait de directives « venues d’en haut » pour fermer les yeux sur des manquements plus ou moins graves. Les exemples sont légion. Nous touchons là à une dimension cruciale qu’est la pratique concrète de la bonne gouvernance. Il y a encore trop de manquements à ce niveau. Cessons d’empoisonner le débat sur le bien fondé ou non d’un projet en invoquant l’identité ethnique du promoteur. La philosophie du développement durable ne peut s’accommoder des marécages puant l’ethno-clientélisme politique comme on l’a vu dans le débat sur les projets de Gamma-Covanta  et CT Power.
Assurer le développement durable est l’affaire de tous les stakeholders de la société qui doivent apporter leurs précieuses contributions. Il convient d’apprécier ce qu’ils  font déjà pour voir comment améliorer, consolider et rendre plus performantes. Il appartient à l’Etat  de définir le cadre, la politique et les orientations. Il dispose d’outils fiscaux, entre autres, pour pénaliser, dissuader  ou inciter. Il va de soi, même si ce n’est pas toujours le cas jusqu’ici, qu’il doit se donner  les moyens de sa politique en termes de ressources humaines, d’expertise  et de logistique. Les entreprises,  de par leurs activités,  sont directement concernées par les questions environnementales et le développement durable, qu’il s’agisse des intrants, des émissions sur l’environnement immédiat ou encore l’impact de procédés sur la sante des employés. Sur tous ces aspects il y a moyen d’agir et beaucoup reste à faire. Il y a encore définitivement encore de la marge pour s’engager résolument dans la recherche des options eco-friendly. La société civile –  ONG et ménages – recèle en son sein un important réservoir de bonne volonté qu’il conviendrait de valoriser et de canaliser. Aux ONG d’être toujours des chiens de garde pour dénoncer, éclairer et conscientiser. Un des défis qu’elles doivent relever c’est d’imaginer les moyens pour être plus percutantes dans leurs démarches, approches et initiatives. Qu’elles soient vues comme de vrais partenaires.
Le développement durable est un processus qui s’inscrit dans la durée.  D’où l’importance stratégique d’investir sur les jeunes et des enfants, à commencer par un programme d’éducation civique comprenant des activités pratiques et concrètes à imaginer et à développer dans le cadre d’un plan d’envergure. C’est ainsi qu’on parviendra à faire de la génération montante le vecteur du changement pour un projet de société fondé sur le produire, le consommer et le vivre autrement. Quand il est question de survie et de l’état de la planète que nous laisserons en héritage aux générations futures, la vigilance est cruciale et la mobilisation de tous une nécessité absolue. Pour commencer, les citoyens doivent exiger des  partis politiques qui aspirent à gouverner le pays d’énoncer clairement leurs orientations et engagements dans le sens d’un développement durable. Vivement qu’un débat sérieux, profond et responsable s’engage sur  cette problématique vitale.