Ramjuttun Moher, dit Dhiren, 53 ans, fait partie des trois personnes à parler ouvertement de leur séropositivité, parce que le VIH/Sida est encore tabou à Maurice et les stigmates lourds à porter. Décoré de la République, Dhiren Moher a été élevé au rang de Officer of the Star and Key of the Indian Ocean. Pour celui qui est le président de la Prévention Information Lutte contre le Sida depuis deux ans, cette distinction est plus qu’une reconnaissance pour la lutte qu’il mène encore aux côtés de ses pairs contre la progression du VIH/Sida. « Elle aidera à ouvrir les portes du dialogues avec les institutions publiques », et l’Etat, dit-il, renforce désormais son engagement dans le combat contre le VIH/Sida.

l Vous avez été élevé au rang de Officer of the Star and Key of the Indian Ocean. Quelle est la symbolique de cette distinction ?

– C’est une distinction extraordinaire qui est venue attester que la République de Maurice reconnaît le travail qui a été fait dans la lutte contre le VIH/Sida. Ce n’est pas uniquement Dhiren Moher qui a été décoré, mais également l’équipe de PILS, ses bénéficiaires et les médias, lesquels ont été des partenaires indéniables et indispensables dans la réduction des stigmates à l’encontre des personnes vivant avec le VIH et bien entendu la diffusion des informations. Cette distinction nous donne un boost pour continuer notre combat qui est de faire de Maurice un pays zéro contamination. Aujourd’hui Maurice est le premier État du continent africain à décorer un citoyen qui a parlé ouvertement de sa séropositivité.

l Cette distinction changera-t-elle votre relation avec le gouvernement, voire d’avoir une relation de complaisance avec lui ?

– Non ! Je ne serai pas un marchand de tapis ! Cela fait deux ans depuis que je suis le président de PILS et une des raisons pour lesquelles j’ai accepté cette position c’est pour rétablir la ligne de communication avec l’Etat. Il y avait, comme on le sait, une détérioration relationnelle complète avec le ministère de la Santé, surtout avec son ancien ministre où tous les contacts avaient été coupés avec les organisations non gouvernementales. J’ai repris le flambeau pour rétablir et renforcer la communication avec d’autres partenaires également. Le but étant de sauver des vies. Et cela a payé. Cette distinction m’aidera à avancer plus loin dans le combat contre le Sida, par exemple à mettre en place un plan stratégique. Elle aidera à ouvrir les portes du dialogue avec des institutions publiques.

l Concrètement, comment le titre de Officer of the Star and Key of the Indian Ocean peut-il booster vos actions ? »

– Avec cette reconnaissance, la République a envoyé un signal fort sur le VIH/Sida. Si l’Etat a reconnu Dhiren Moher pour son combat, je pense que ses institutions et toute autre instance seront plus aptes à être à l’écoute de nos attentes. Je peux aussi dire qu’en m’octroyant ce titre, l’Etat a un engagement envers le combat contre le VIH/Sida.

l Vous parlez de communication, mais on ne communique plus comme avant sur le VIH/Sida. C’est un silence qui pourrait tromper sur la situation et la progression de la maladie, non ?

– Je suis d’accord sur ce point. Toutefois, nous sommes passés à une autre étape de la communication. Autrefois, nous faisions ce que nous appelons de la prévention primaire, c’est-à-dire des intervenions dans des collèges, des centres sociaux où nous expliquions le B.a. ba du VIH/Sida. Aujourd’hui, avec Internet, ce que nous expliquions est accessible en ligne. Nous sommes donc passés à la prévention secondaire, ce qui veut dire que nous interagissons directement avec des patients, des personnes vivant avec le VIH. C’est un axe d’intervention cruciale, car cette catégorie de personnes a tendance à s’autostigmatiser. Et nous nous devons de leur rappeler qu’elles peuvent apprendre à vivre avec le VIH, mais je reconnais qu’il y a un vide dans la prévention primaire. D’autre part, nous avons besoin de volontaires pour nous aider à faire de la prévention. Et de nos jours les bénévoles qui acceptent de consacrer une à deux heures de leur temps sont rares.

l Entre-temps vous pouvez toujours vous tourner vers des campagnes visuelles, audio… 

– Ce genre de campagne à un coût. Au-delà de ça, le VIH/Sida est une question qui est encore profondément taboue. Quand je m’attarde sur l’engagement des personnes vivant avec le VIH, je me dis qu’on retrouve toujours les mêmes : Nicolas Ritter, Nicolas Munbode et moi-même, alors que les chiffres indiquent que les cas sont en hausse. Parler de sa séropositivité implique qu’on soit la cible des préjugés, voilà pourquoi aujourd’hui encore aucune femme ne peut interpeller en évoquant son statut. Alors qu’il y a de nombreuses femmes au foyer qui vivent avec le VIH. La problématique du VIH/Sida est non seulement taboue, mais aussi vicieuse, alors qu’aujourd’hui accompagner une personne vivant avec le VIH, c’est un accompagnement non seulement à la vie, mais à fonder une famille. Je dis cela, car auparavant l’accompagnement avait un autre objectif : soutenir la personne jusqu’à la mort. C’est cette envie de vivre et de lutter qui me pousse à continuer à parler de ma séropositivité ouvertement.

l Mais en parler ouvertement n’a pas été sans conséquence pour vous. Vous avez été très critiqué, notamment à cause de vos origines. Est-ce que cela a fait partie des moments les plus difficiles de votre combat ?

– Le moment le plus dur a été incontestablement le jour où j’ai eu à annoncer le résultat de mes analyses à mes parents. Je n’avais aucune réponse aux questions qu’on pouvait se poser à l’époque. J’ai dû bluffer quand j’ai eu à les rassurer et leur dire que je pouvais vivre. L’autre période pénible pour moi a été celle d’un combat pour qu’un couple puisse rester ensemble sur le territoire mauricien. Lui est Mauricien et elle Mozambicaine. Mais étant séropositive, elle était menacée de déportation. Je me suis mis à apprendre la loi pour me battre à leurs côtés. Aujourd’hui ils vivent à Maurice, avec leur enfant !

l Et vous, est-ce que vous êtes encore la proie des préjugés et des stigmatisations comme dans le passé ?

– Non, pour la simple raison que nous vivons dans une société hypocrite. Si j’étais homosexuel, usager de drogue, travailleur de sexe pa ti pou respekte mwa kouma zordi. Mais heureusement que je défends et représente toutes ces personnes marginalisées. Au début, j’étais la honte de ma famille. Mais quand vous atteignez un autre niveau social, ceux qui vous jugeaient mal vous félicitent aujourd’hui. Ceux qui refusaient de me saluer me demandent d’intervenir en leur faveur ! Mais ont-ils changé leur façon de regarder les autres ? D’autre part, je laisse couler tout ça ne m’atteint pas !

l Vous vous êtes essayé à la politique, notamment aux côtés du PMSD, dans le passé. Etes-vous toujours tenté par elle ?

– Je voulais faire avancer la lutte contre le VIH/Sida et la cause des personnes les plus vulnérables par le biais de la politique. Ce que les politiciens prêchent en public et ce qu’on vit à l’intérieur de l’échiquier politique sont diamétralement opposés. Monn larg politik. Mo pa pou retourne. Non !

Comment vous portez-vous ?

– Par rapport au VIH, je vais bien. Mais ce sont mes problèmes cardiaques et non le VIH qui me causent des moments de fatigue. Je suis un battant et j’ai la chance d’être bien entouré.

Propos recueillis 

par Sabrina Quirin