Dhunputh Aukhaj est né le 15 septembre 1926 à Camp Thorel. En dehors d’une année passée à Port-Louis et de trois ans à l’étranger dans la Royal Pioneers Corporation, à partir de 1947, il n’a jamais quitté son village, dont il est devenu une des fortes personnalités et la mémoire vivante. Voici son portrait.
Selon Dhunputh, son père était « en gran dimounn pou so lepok. » C’était un Jack of all trades qui était à la fois courtier, marchands d’oeufs, de légumes et de toile qui venait de Montagne Longue. Il épousa une jeune fille de Camp Thorel, Soonate Sunkur, et décida de s’installer à Camp Thorel. Le couple eut huit enfants, quatre filles et quatre garçons, dont Dhunputh était le dernier. Son père étant mort alors qu’il avait deux ans, il fut élevé par sa mère qui travaillait comme laboureur.
Comme tous les parents de l’époque, la mère de Dhunputh voulait que ses enfants apprennent «à lire» pour pouvoir sortir de la misère et veillait qu’ils aillent à l’école. Dhunputh se souvient encore d’une raclée magistrale reçue parce qu’il avait caché ses vêtements « dan lakaz vas » pour ne pas aller à l’école. Le premier établissement qu’il fréquenta fut celle des anglicans à St-Julien d’Hotman, puis sa mère le transféra à l’école du gouvernement de Médine Camp de Masque avant de le faire revenir à St-Julien. Dans les deux cas, il fallait faire plusieurs kilomètres à pied. Entre les deux écoles il y eut un passage d’un an de Dhunputh chez des parents à Tranquebar où il fréquente l’école du Champ de Lord.
Dhunputh excelle en anglais et en mathématiques, ce qui attire l’attention du maître d’école Jim Cundasamy, qui l’encourage et le fait passer avec brio son Merit, le CPE de l’époque. Mais comme la majorité des enfants de villageois de l’époque, Dhunputh n’a pas les moyens de poursuivre ses études et doit trouver un travail pour aider sa mère. Il commence par travailler comme laboureur dans les champs de cannes de 6h à 15h pour vingt sous par jour. Il fait ce métier pendant un an puis décide de devenir marchand de pain.
« Tous les matins à quatre heures j’allais à pied acheter du pain a la boulangerie de Quartier-Militaire, distante de cinq miles, que je venais vendre avant six heures à Camp Thorel. Je crois que je gagnais un sou pour deux pains vendus, mais c’était mieux que de travailler comme laboureur ».
Après quatre ans de pain transporté aux premières heures du jour sur sa tête sous la pluie ou dans le froid, il change de métier. Dhunputh rencontre l’ingénieur Bérenger des Travaux publics – le père de l’actuel leader de l’opposition -, qui était responsable de la construction d’un petit réservoir pour le village. Apprenant que Dhunputh a passé son Merit, et sait donc écrire et compter, il l’engage comme sirdar aux Travaux publics.
À la tête d’un groupe de travailleurs, il construit l’infrastructure qui va prendre de l’eau à la rivière et la transporter dans le réservoir pour alimenter le village en eau potable. Parallèlement, Dhunputh rejoint les rangs de l’Arya Samaj, fait campagne contre l’alcoolisme et apprend l’hindi, langue qu’il enseignera aux jeunes de Camp Thorel par la suite. Fait étrange pour un habitant de Camp Thorel, autrefois réputé pour son rhum tilambic, Dhunputh ne boit pas d’alcool. « Je n’ai jamais fumé, jamais fait le vagabond, je préfère lire, apprendre les bonnes choses ».
 En 1947, il se joint à la Royal Pioneers Corps, est envoyé en Afrique de l’Est et séjournera en Égypte et au Kenya. Quelle drôle d’idée d’entrer dans l’armée après la fin de la guerre. « Je voulais entrer dans l’armée d’autant plus que plusieurs de mes camarades de classe s’étaient engagés et étaient partis sur le front. Je n’avais pas peur de la guerre, mais du bateau, ce qui fait que j’ai pris du temps pour me décider et la guerre s’est terminée. »
Sa connaissance de plusieurs langues permettra àn Dhunputh d’obtenir un poste comme clerk dans une des compagnies de l’armée et le rang de caporal, bien qu’il pense qu’il méritait beaucoup mieux. Rentré à Maurice en 1950, il travaille un moment aux Bois et Forêts tout en initiant des actions pour lancer le mouvement coopératif à Camp Thorel et vend un terrain pour construire la première boutique du village en 1952.
« À cette époque, Camp Thorel était un village perdu dans les cannes. Pour faire les commissions, il fallait aller à St-Julien ou à Quartier Militaire, à pied. Nous avons commencé à faire venir des marchandises par camion de Port-Louis pour la boutique coopérative où j’ai travaillé. Aujourd’hui c’est facile. Tout arrive dans de petits sacs en plastique, tout est déjà pesé, emballé. Avant on achetait en demi-gros à Port-Louis et on devait couper le poisson salé, attacher le bombli, servir l’huile ou le pétrole par quarts, peser les riz et les grains. »
Comment était le village de Camp Thorel à l’époque ? « C’était un village perdu au milieu des cannes avec des sentiers. Nos chemins étaient faits avec de la paille des deux côtés. Nos maisons étaient en paille puis en tôle et, à partir de 1960, après le passage du cyclone Carol, on a commence à utiliser du ciment. Nous n’avions pas d’argent. On construisait une première pièce avec des blocs, sans même crépir, puis on ajoutait les autres pièces au fur et à mesure qu’on avait les moyens. C’est pour cette raison que nos vieilles maisons ont des formes bizarres et plusieurs niveaux. Ce sont des maisons ajoutées, pièce par pièce, bout par bout. Kan gayn inpe kas, kapav aste brik ek sima, mont enn bout miray. Kan pena kas res koumsa mem. » Deux ans après son retour, Dhunputh épouse Latrika Noorbuth, qui lui donnera six enfants, et bientôt le salaire de la boutique coopérative ne suffira plus. Il est alors engagé par Jean-Claude Léclezio, un propriétaire de la région, comme sirdar pour s’occuper de ses plantations de cannes, de bananes et d’ananas. Dhunputh continue à jouer un rôle de premier plan pour le développement de son village, dont il devient un des dirigeants à travers l’association communautaire, le conseil de village, la coopérative et la PTA de l’école, entre autres.
Tout en travaillant comme sirdar et en dépit de ses multiples activités, Dhunputh lance un atelier de fabrication de meubles dans le village. Après quelques tentatives malheureuses, l’atelier commence à bien marcher, surtout quand Ravin, un de ses fils, quitte l’école pour travailler dans l’atelier dont il prendra la direction. Est-ce que Dhunputh, qui doit tout à l’éducation, ne regrette pas que son fils n’ait pas poursuivi ses études ?
« Non. Parce que tous les enfants ne sont pas faits pour de grandes études. Certains sont mieux dans les travaux manuels, l’organisation des champs, le commerce. Ravin a quitté l’école pour apprendre un métier, il a appris sur le tas et aujourd’hui il est le propriétaire du plus grand magasin et quincaillerie de Camp Thorel, et de toute la région. Chacun doit suivre sa voie. »
Un mot sur la politique ? « J’en ai fait au niveau du village council seulement. J’ai été élu plusieurs fois en tête de liste des élections villageoises. Ma belle-fille Demantee a pris la relève au Conseil de village. Pour monter plus haut en politique, accéder au Conseil de District ou à la députation, il faut de l’argent. Pour devenir député et ministre, il faut plus d’argent encore. Tout passe par les bonnes connexions, l’argent. Vous ne voyez pas ce qu’on est en train de découvrir dans certains coffres-forts ? Des billets qui n’ont jamais été utilisés par liasses. Kot sa larzan-la sorti ? Bizin larzan malprop sa ».
Politiquement, dans quel parti se retrouve Dhunputh ? « Kouma tou dimounn lakanpagn, mo finn ne, mo finn grandi dan travayis. Me pa seki travayis finn vini aterla. Mwa, mo ti pe krie Vire Mam dan bazar pou dernye eleksyon. Ti nepli kapav avek sa kantite scandal ki ti éna, bann inzistis ki ti pe ena. Dimounn finn degoute avek travayis. Zot finn tro fer. Tou dimoun finn Vir Mam ».
 À bientôt 89 ans, Dhunputh Aukhraj collectionne les diplômes et les récompenses pour son travail dans le social et le développement de son village, où il aimerait renaître lors de sa prochaine réincarnation. Pourquoi ? « C’est l’endroit où je suis né. C’est l’endroit où je me sens heureux malgré les difficultés que j’ai pu connaître au cours de ma vie. J’habite à côté de mon temple, de ma boutique, vis-à-vis de mon bus stop. Plus loin j’ai un terrain à côté de la rivière où je plante mes légumes. Plus loin encore, j’ai mes plantations de cannes. Et puis il y a le village que j’aide à développer depuis des années. Je fais partie de son développement. Je suis heureux ici, pourquoi aller chercher ailleurs ? »
Il passe ses journées à aider sa femme à faire la cuisine, à lire ses journaux, à vendre les légumes dans la boutique coopérative les jours de foire et à regarder son village évoluer. Comment se porte Camp Thorel aujourd’hui ? « Il va bien. Nous avons beaucoup de gens qui ont des postes importants, des médecins, des professionnels. Le village a bien évolué. Mais ce qui m’inquiète aujourd’hui c’est l’arrivée de la drogue dure dans le village à travers certains jeunes qui la ramènent de la ville. C’est un problème complexe. Ces jeunes-là ne communiquent pas avec les autres. Ils ne fréquentent pas leurs voisins, les sociétés du village où avant ils étaient formés, conseillés par les aînés. Aujourd’hui ils ne fréquentent que leurs amis ou leurs ordinateurs et on ne peut pas les atteindre, dialoguer avec eux. Mais il n’y a pas que les jeunes, la manière de vivre a beaucoup changé. Je vous donne un seul exemple : autrefois quand il y avait un mariage au village, tous les voisins, tous les habitants du village ti marye pike pour organiser les cérémonies. Les hommes nettoyaient la cour, allaient casser les bambous, montaient la tente, les femmes épluchaient les légumes, cuisaient le repas. Cela créait des relations, une harmonie, une solidarité entre les gens, qui se partageaient le travail, dialoguaient, se voyaient, se parlaient. Madam, misye, zenes ansam ti plis zariko, triye douri, lave, kwi, servi manze. Lame ti ena enn lot gou. Dimou ti dir ou manze maryaz pena so segon. Asterla tou manze maryaz ena mem gou, kouma dan lotel. Aujourd’hui pour un mariage, on paye pour tout, depuis la tente jusqu’au repas. Tout est contracted out. Les serveurs sont bons, bien habillés, mais ils n’ont pas le sens de l’accueil authentique des volontaires, il y a un petit quelque chose qui a disparu. Avant, tous les voisins restaient après pour nettoyer, remettre les choses en place. Chacun à son tour aidait son voisin. Il y avait une entente entre les gens qui est en train de disparaître. Si li koumsa dan vilaz ki li ete dan lavil ? »
C’est sur cette question d’actualité sociale, plus profonde qu’il n’y paraît au prime abord, que nous avons pris congé de Dhunputh Aukhraj, la mémoire de Camp Thorel, qui continue à réfléchir au développement de son village.