L’affaire avait été ébruitée à la fin de la semaine dernière. Il faut dire que dès que les employés du St-Géran ont appris en ce mercredi 18 avril que Shakeel Mohamed avait réservé une table pour dîner ce jour-là, les travailleurs, assez surpris, avaient aussitôt entrepris de bien surveiller les faits et gestes de celui à qui, à peine une dizaine de jours plus tôt, ils avaient écrit pour dénoncer les agissements d’un chef de cuisine, un ressortissant étranger d’origine franco-marocaine. Aussi lorsqu’il est parti, ils ont été aux renseignements et ont affirmé avoir constaté et vérifié que la facture n’avait pas, après consommation, été payée ce jour-là.
C’est ce dont avait fait état Week-End dans un petit entrefilet dimanche sur la base des affirmations que les employés à divers échelons de l’hôtel nous avaient indiquées en soirée samedi. L’affaire que les employés, très remontés, se sont juré de donner le plus large écho possible a vite été reprise par l’opposition.
Deux documents en date du 18 avril, jour du dîner, attestent, à tout le moins, de la démarche de la direction du St-Géran de ne pas facturer le ministre. Il y a d’abord le registre de ceux qui dînent où il est clairement marqué qu’à la table 4, à côté du nom de Shakeel Mohamed « Minister of Labour, 100% comp », « comp » étant un diminutif de « complimentary ». Sur la facture détaillée des consommations est également mentionnée « comp as per management ». Et pour donner encore plus de sens à leurs propos, des employés nous ont aussi indiqué que ce ne sont que sur les factures « complimentary » que l’item VAT affiche zéro.
Les employés de l’hôtel ont aussi indiqué que, suite à l’article de Week-End la semaine dernière, une voiture portant le numéro 175 RM 10 a été vue dans l’enceinte de l’hôtel dimanche et que, renseignements pris, ils ont pu établir que c’est une voiture de l’État attachée au ministère du Travail qui serait venue apparemment régler la note du ministre.
Selon nos renseignements, suite à l’article de Week-End et le développement intervenu, des tentatives d’effacer certaines traces des conditions de ce dîner ont été tentés de l’intérieur.  Mais les documents étaient déjà sortis et remis à plusieurs services comptables et autres. C’est d’ailleurs après la visite du véhicule de l’État que le St-Géran, comme il fallait s’y attendre, lui qui est confronté à un problème industriel impliquant ses employés dont un ressortissant étranger pour lequel le permis de travail dépend du ministère du Travail et des Relations industrielles, a décidé de confirmer les dires de Shakeel Mohamed à l’effet qu’il avait bel et bien réglé sa note.
Cela n’a pas pour autant empêché certaines interrogations comme : la date exacte où le paiement a été effectué et dont la trace n’existe pas au 18 avril, même si un chèque prédaté a bien pu, a posteriori, faire l’affaire, nous indiquait une source à l’hôtel, et les raisons de cette visite dominicale de la voiture 175 RM 10 du ministère en ce dimanche 22 avril, quatre jours après le dîner en question.
Shakeel Mohamed a, pour sa part, vivement réagi aux accusations portées à son encontre par l’opposition et particulièrement son leader Paul Bérenger. Le ministre l’a publiquement accusé de « tomber dans la bassesse » et de s’immiscer dans sa vie privée, le jour du 18 avril étant sa date d’anniversaire de mariage. Il a beaucoup insisté, surtout dans ses réunions publiques, sur le fait qu’il avait payé la note de son dîner au St-Géran.
Les travailleurs de cet hôtel, eux, ne décolèrent pas. Ils nous ont même montré l’attestation postale de leur envoi, par lettres recommandées à Navin Ramgoolam, Anil Baichoo, Micahel Tzoun Sao Yeung Sik Yuen et à Shakeel Mohamed, d’une pétition contre ce ressortissant franco-algérien qui vient tout juste d’ailleurs d’être employé par cet hôtel. Ils déplorent qu’au lieu d’avoir envoyé des inspecteurs enregistrer leurs doléances, le ministre a, au contraire, envoyé un mauvais signal en choisissant précisément cet hôtel pour venir dîner. « Samem nous kado 1er mai ! » ont lancé, dépités, les travailleurs concernés.
Le cas Oozageer Suneechara
Une affaire au contenu pas très éloigné de ce que les travailleurs du St-Géran continuent, à tort ou à raison, de dénoncer avait concerné un ancien responsable de la Central Criminal Investigation Division, Oozageer Suneechara, il y a quelques années. Ce haut gradé de la police avait été accusé d’avoir séjourné gratuitement à l’hôtel Oberoi du 3 au 5 août 2002 alors qu’il conduisait une enquête sur une affaire de plats avariés servis à des clients et des vols qui auraient été commis dans l’établissement concerné.
L’Independent Commission against Corruption ouvre une enquête sur la base de certaines dénonciations. Deux responsables de l’hôtel sont arrêtés mais ils devaient bénéficier d’une immunité de la part du Directeur des Poursuites Publiques et ils avaient alors affirmé que puisque le chef de la CCID menait une enquête sur l’hôtel ils avaient décidé de ne pas le facturer pour son séjour en compagnie d’une douzaine de membres de sa famille.
Défendu par Me Yousouf Mohamed Q.C., Oozageer Suneechara sera condamné à trois mois de prison par la Cour intermédiaire en 2005. Il interjettera appel devant la Cour suprême qui maintiendra, en 2006, la sentence prononcée par la juridiction inférieure. Le jugement ne fut alors pas exécuté, le condamné annonçant un recours au conseil privé. En 2007, coup de théâtre, le plaignant décida de renoncer à cet appel et à purger sa peine de prison de trois mois.
C’était la première fois, après enquête de l’ICAC, qu’une personne très haut placée et considérée comme protégée était ainsi condamnée à la prison. Mais ça, c’était l’ICAC d’avant.