Encore que…
On dit que le monde actuel va, ou plutôt court vers sa perte, mais est-ce si nouveau ?
Déjà, en 1611, John Donne s’exclamait, “Tis all in pieces, all coherence gone”, dans son Anatomie du monde.
Ce lamento fait suite au champ de désolation dans la conscience de l’époque quand Galileo Galilei énonça que c’est la Terre qui tourne autour du soleil, et non l’inverse.
Toute la hiérarchie de la société médiévale s’en trouva bouleversée, à tel point, que le Pape, le soleil de la chrétienté demanda à l’astronome italien d’abjurer l’évidence… C’est ce qu’il fit, car il risquait sa tête.
Aujourd’hui encore, l’évidence est niée. Un peu partout, quand il s’agit de pouvoirs et d’autorités et des aspirations des peuples. Le soleil des tyrans vacille dans le printemps arabe, mais se décroche-t-il vraiment de son orbite ?
La deuxième révolution d’Égypte
Dans mes Dires du monde précédents, je marquais mes réserves face au succès de la révolution du pays des pharaons et du Raïs rendu au peuple, en apparence. Cependant, à la différence de la Tunisie, où l’armée a joué un rôle essentiel en forçant Ben Ali à plier bagages, en se mettant dans un état insurrectionnel et en se solidarisant avec le peuple, Le cas égyptien en est tout autre. L’armée est un état à l’intérieur de l’état, avec des intérêts industriels et agricoles. Et la situation de guerre larvée avec Israël, malgré les accords de paix avec l’état hébreu fait que l’armée cristallise aussi des enjeux géostratégiques de première importance. Les EU ne voient pas d’un bon oeil une rue égyptienne empiétant sur cette alliée qui agit aussi comme un rempart contre toute velléité panarabe née des dernières contestations. Aussi, l’armée a joué un rôle ambigu. Tout en donnant l’impression qu’elle était, après avoir protégé les civils de la répression de Moubarak, un arbitre, apte à suivre le processus démocratique du peuple, ces derniers jours, elle a jeté le masque en tirant sur la population civile qui réclame son départ des affaires et les élections présidentielles. On parle, à l’évidence de ces bonnes vieilles méthodes du temps de Moubarak, de deuxième révolution égyptienne, une fois contre le pharaon et la deuxième fois contre son armée. L’immobilisme, dans ce cas, n’a pas duré longtemps, et la grande muette égyptienne a dû parler pour affirmer que les élections législatives étaient maintenues pour lundi, et Tantaoui, le maréchal des armées, a tenu à rassurer les égyptiens en annonçant les élections présidentielles pour juin 2012. Après cette échéance, elle rentrerait dans ses casernes et les tenants de la place Tahrir auraient remporté leur victoire finale. Mais, il y a un hic…
Cette armée n’a jamais vu d’un bon oeil la montée en puissance de la société civile. Elle a été l’outil de répression des Raïs, et ses méthodes n’ont jamais fait dans la dentelle. Elle a ses privilèges, et se mettre aux bottes d’une classe politique n’est pas de son goût. Cette armée tire à balles réelles sur le peuple qu’elle est censée protéger, et elle rappelle celle de la Syrie qui réprime dans le sang depuis des mois. Et elle a présenté ses excuses après sa répression féroce… Aussi, peut-on pour autant dire que rien n’a bougé au pays des pyramides ? L’énigme semble bien être le trait d’esprit de l’Égypte, à l’image du Sphinx au sourire célèbre. Mais le sourire a changé de camp…
Le rapport des forces a changé
 La révolution égyptienne est bien en route. Elle a volé de succès en succès ; elle bute actuellement sur la force militaire institutionnalisée depuis des lustres, et cette armée a vu naître dans son sein les dirigeants de l’Égypte moderne, dont Nasser, Sadate et Moubarak. C’était le vivier politique du pays. C’est cela qu’elle refuse de perdre, pour apprendre, à son tour, à se soumettre à la démocratie, la volonté du peuple. C’est une nouvelle souveraineté, qui émerge. Les réseaux sociaux nationaux et internationaux sont là. La Libye a cédé. Son armée, il est vrai était constituée pour l’essentiel d’une garde prétorienne et de mercenaires. La Tunisie a élu ses représentants. La Turquie indique que la Syrie est condamnée à suivre le processus. L’Arabie Saoudite, où règne une monarchie, a poussé le président du Yémen à accepter de céder le pouvoir a son vice-président, alors que l’armée continue de tirer sur les manifestants. Le Bahrein a fait son mea culpa et promet des réformes à l’égard des chiites… Si tout n’a pas bougé, tout ne demeure pas immobile. N’oublions pas que derrière le sourire énigmatique du Sphinx se cachent deux petites ailes, car cet être hybride, un drôle d’oiseau, en dit long sur les complexités des sociétés non seulement indignées, mais révoltées contre des décennies d’immobilisme despotique. Je me plais à imaginer, que maintenant, on est en train de voir les ailes du Sphinx au pays des pyramides, celles qui portent les peuples de cette région vers leurs aspirations fondamentales…
Et l’on peut se rappeler le même Galileo Galilei, qui sur son lit de mort, sachant que le soleil est immobile et que c’est la Terre qui tourne autour, aurait murmuré : Eppur si muove (‘Et pourtant elle tourne, ou Et pourtant elle bouge…). L’armée peut tuer autant qu’elle veut, les peuples sont en marche… C’est la nouvelle évidence de ce siècle.