Lecteur, voyager au Portugal n’est pas voyager, mais vivre avec un peuple et se découvrir
en le découvrant… Voici, en mots fragmentés, une déambulation à Porto, dans cette ville qui me révéla
ses faïences, celles où les miroirs réfléchissent en de multiples mémoires…
J’ai connu Porto… Au nom de l’hérédité de la vision, j’ai foulé en peu de sang les artères de son passé.
Mes rêves au coeur de la ville, mes songes sur les bras du fleuve. Une ville traversée par un fleuve,
quelque peu comme Lyon. Mais une ville qui s’ouvre sur l’Atlantique, plus vaste dans ses réverbérations.
C’était il y a une bonne quinzaine d’années.
Et c’est ici que j’ai aimé la ville comme on éprouve le coup de foudre.
Cette ville avant tout est paradoxes : elle se moque des voyageurs, des marins, des poètes.
Mais elle sait donner à son imagination ses allées et ses avenues, les plus libres entre l’homme et le large.
Porto que j’ai aimé par-dessus tout. Comme on redécouvre l’autre sens de la route des Indes.
J’ai marché dans la ville où la mer est une route parallèle, et la mémoire une ouverture en soi :
Vasco de Gama, Domingos Fernandez, Diaz, Magellan.
Le jour est là, à portée de main, l’instant aussi où le siècle changea l’histoire du monde.
Porto se vit ainsi, mieux que Lisbonne peut-être, étant à échelle humaine.
Oui, j’ai reconnu Porto, comme au temps où je lisais encore maladroitement Made in Portugal sur les boîtes de sardines
que mon père marin d’origine trinidadienne, achetait d’un épicier près du marché central de Port-Louis.
Parfois, on remonte aussi vers les sources de ses saveurs, et le Portugal a ce goût de l’arrière-mémoire
pour moi.
Porto encore en détroit.
A attendre un pedreiro, porteur de poutres d’eucalyptus taillées dans l’ivresse des vertes saisons.
J’imagine ce temps-là, où le portugais partait vers les Indes.
Leurs bateaux attendent les tempêtes imprévisibles.
Oui, ce temps où l’homme partait pour perdre sa montagne, son rivage et l’aspect familier des astres.
Porto ouvre toutes grandes ses fenêtres.
Doigts sans âge sur le volet. Surprise des colombes qui s’enfuient vers une fontaine bordée de pierres ensoleillées.
Porto est tactile. Ses solives gémissent au vent. Je frôle les briques, un son lointain répond à ma main. Nul ne foule
le sol portugais sans ressentir que l’âme d’un pays existe bien…
Et les riverains du Douro vivent encore sur les perrons, comme jadis en mon île lointaine ?
La mère sur le perron caresse le visage de son enfant. Tout près, une vieille dame frotte le sol avec une brosse criarde.
L’eau rappelle la plage qui fuit entre les pavés. La mer entre ce peuple et ma mémoire liquide, toujours…
La faïence glisse sous mes doigts, comme d’éternels miroirs du passé.
La ville est biseautée de terres sans bornes. De scènes de découvertes et de retours de cargaisons mythiques sur le même Douro.
A l’angle de la rue du Couvent, je rencontre l’Infante Henrique. Le vent du nord a dû caresser sa moustache relevée, et fait vibrer son chapeau déjà poussé à d’autres rives. Cette faïence a bravé le siècle. Elle marque l’heure des conquêtes et le désarroi des empires revenus à leurs rives d’origine.
Porto.
Le voyage érafle à peine le soleil vagabond. La ville souvent change d’itinéraires, passant d’une ruelle à une venelle. Furtivement, comme un chat borgne.
Une vieille femme passe et ajuste son châle noir. La mer semble l’attirer, elle est partie en courant d’air.
Elle ne laisse que l’ombre de son départ à ce passant impromptu que je suis.
Et je pense à un poète qui jadis vécut en Afrique du Sud, le plus grand de tout le pays lusitanien : Fernando Pessoa.
Pessoa dans l’odeur d’un plat de poisson. Du poisson qui n’est plus poisson, mais un mythe, un mystère : la morue.
Que le portugais goûte avec respect.
Et les odeurs se mêlent au vent du large.
là, des gésiers de poulet odorants que la grand-mère passe au four.
Sous son blacon fleuri, je sens cette obsédante présence du passé que Pessoa avait mystifié comme un chat à sept vies,
croqueur de moineaux impudents des ruelles désertes…
Depuis Camoens qui cingla aux Indes, Pessoa a offert des nouveaux-mondes à l’ancien monde.
Il a vécu de ses visages. Non de ses masques.
Tel son pays entre falaises, schiste et granit.
Nourri des Indes, de Cipango d’Afrique, d’Europe lointaine.
Il souleva la solitude aux quatre vents de la Terre. Le poète de toutes les petites traces
que certains appellent les faïences de petits miracles.
Pessoa. Ses caps en proue de caravelle. Cabo Sâo Vicente, ses montagnes-belvédères…
Avec lui, je marchais en traînant le pied vers cabo Mondego…
Pour Porto. Et le Portugal, le dernier pays avant le Nouveau-Monde.
Texte inédit, extrait de “Le Dernier pays avant le Nouveau-Monde”.
Île Maurice, 9 octobre 2012