Il est touchant, chaque soir, de voir ces enfants, à la télé et sur les réseaux sociaux, s’exprimer sur le coronavirus et la nécessité de se confiner. Touchant, mais aussi un peu désespérant. Voire agaçant. Tous ces bons petits soldats, qui répètent ad nauseam des injonctions à « res lakaz », à ne pas sortir parce que dehors le méchant coronavirus nous attend.

Quand on parle de mesures post-déconfinement, on ne peut qu’espérer qu’une évaluation psychologique en fera aussi partie. Que l’on s’attachera à faire parler nos enfants, à exprimer ce qu’ils ressentent et voudraient vraiment dire, au-delà de ces quelques nouveaux mots fraîchement découverts et instantanément devenus omniprésents dans leur vocabulaire.

Le mot déconfinement n’existe pas dans le dictionnaire. S’il est actuellement au centre de toutes nos conversations et questionnements, ce mot est nouveau. Car c’est la première fois que des gouvernements ont recours au confinement de populations entières (le mot confinement existait jusque-là pour des individus ou des groupes restreints), et donc de devoir décider comment les dé-confiner.

Vaste problématique, dont nous ne finissons pas de voir les valses-hésitations.

En France, le Premier ministre est venu le 28 avril annoncer le détail du plan de déconfinement devant entrer en vigueur le 11 mai, plan voté par les députés à l’Assemblée nationale.

A Maurice, nous avons encore une fois été soumis à attendre que veuille bien s’exprimer la volonté du Prince. Comme pour le choix de la date des élections.

Attente chaque jour renouvelée, chaque jour déconfite. Comme si un plan de déconfinement pouvait s’annoncer à la veille de la date initialement prévue. Comme si tout un pays pouvait rester suspendu à une incertitude qui est somme toute évitable, mais que l’on vient surajouter au poids de l’incertitude inévitable liée à la pandémie elle-même.

Mais certains chiffres sont têtus. Et incontournables les questions qu’ils entraînent. Ainsi  s’il n’y avait à vendredi que 9 cas actifs de Covid-19 à Maurice, pourquoi le gouvernement tarderait-il tant à annoncer un déconfinement ?

La vérité vient peut-être de ce que l’on ne nous dit pas clairement. A savoir que même si les chiffres ne sont pas alarmants, le confinement ne nous prémunit de rien du tout. Qu’il a été jugé nécessaire à un moment pour ralentir la contamination, afin que nos services de santé ne soient pas débordés. Mais que quand nous allons ressortir, le virus sera toujours là.

En restant optimistes, disposer d’un vaccin risque de prendre encore au minimum un an, en admettant que l’on arrive à développer un vaccin efficace pour une maladie dont on n’est même pas sûr à ce stade qu’elle offre une immunité (selon l’OMS, il n’y a « actuellement aucune preuve que les personnes qui se sont remises du Covid-19 et qui ont des anticorps soient prémunies contre une seconde infection »). Rappelons que l’on en est toujours à chercher un vaccin contre le Sida, 36 ans après que le virus responsable de la maladie a été identifié en 1984.

Un pays devrait tout fermer pendant 6 à 8 semaines, pour que le virus cesse d’y circuler. C’est ce qu’estiment certains spécialistes. Sachant qu’il est impossible que pendant deux mois, un pays ferme hermétiquement ses frontières, et que personne ne sorte de chez soi, ni pour aller se ravitailler, ni pour aller faire fonctionner les services essentiels. L’autre « solution » pour que le virus cesse de circuler serait que 70% d’une population en soit atteinte. Cette solution est possible. Mais elle a un coût énorme. En termes de malades que les services de santé auront du mal à accueillir et traiter. En termes de morts. Nous voilà donc dans un véritable cercle vicieux. Si on se confine, on ne sera pas contaminés. Mais si on n’est pas contaminés, on ne sera pas immunisés. Donc, il faudrait se déconfiner pour être contaminés. Dans l’espoir (pas garanti) d’être immunisés. Et c’est bien là ce qu’il est difficile aujourd’hui de dire à une population.

Quand on a utilisé l’argument que la vie humaine vaut plus que tout pour convaincre les gens de se confiner, comment venir cette fois dire à ces mêmes gens que la considération pour la vie ne peut être placée au-dessus des conditions de notre survie économique ?

Pourtant, nous en sommes bien tous conscients. Que dans l’organisation actuelle de notre monde, nous avons besoin d’argent pour vivre. Et le 1er-Mai aura été célébré cette année dans des conditions très paradoxales, où un jour férié aura été vécu comme un jour ordinaire. Presque un jour où de nombreuses personnes auront regretté de ne pas pouvoir aller travailler…

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, « l’économie » souffre de très mauvaise réputation. Et pour cause. Les excès du néo-libéralisme ou du techno-capitalisme apparaissent chaque jour plus clairement dans cette pandémie et notre faillite face à elle. Le « social distancing » existait déjà, et les « premiers de corvée » qui nous sont aujourd’hui si essentiels, personnel médical, manutentionnaires, caissières, éboueurs, sont et risquent de rester les plus exploités. Et ce sont les enfants de ceux-là qui, dans certains pays, vont être exposés à retourner à l’école plus tôt parce qu’il faut bien que leurs parents contribuent à remettre en marche la « machine économique ».

Là-bas, le milliardaire Richard Branson réclame l’aide financière de l’Etat pour sauver sa compagnie aérienne. Ici, des compagnies qui font des millions de roupies de profits chaque mois acceptent que l’Etat mauricien paye les salaires de leurs employés à hauteur de Rs 25 000 alors que les travailleurs du secteur informel doivent se contenter de recevoir Rs 2 510…

Le problème, c’est que nous en sommes aujourd’hui à opposer économie et justice. Economie et environnement. Economie et santé. Economie et humanité. Opposer le OU au lieu de construire le ET.

La bonne nouvelle, c’est qu’on pourrait répondre aux enfants qui nous interrogent que l’économie, c’est nous. Parce que cette crise a permis de voir concrètement ce qui était inconcevable jusqu’ici : que sans les humains, l’économie, oui, s’arrête. Paradoxalement, les droits des travailleurs vont, dans les mois à venir, être menacés comme jamais. Par le chômage. Par les tenants du capitalisme. Business Mauritius, qui représente le secteur privé, a déjà demandé au gouvernement une « labour law flexibility pour pouvoir protéger les emplois et aussi les entreprises ». Comprenez une dérégulation du travail. Jusqu’ici, nous pensions qu’il n’y avait pas d’autre solution qu’une certaine exploitation. Mais cette pandémie fait vaciller cette conviction.

Avec le confinement, l’activité réduite, les revenus menacés, nous avons entrevu une autre façon possible de vivre. Un mode de vie où le productivisme imposé cède la place à quelque chose de plus frugal mais plus disponible pour son entourage et à son environnement, avec la décroissance comme une possibilité pas si inenvisageable, pas si négative…

La question est de savoir si nous serons encore suffisamment en démocratie pour que cette voie puisse se faire entendre à sa juste valeur…