Même si la Mauricienne est une femme émancipée, qui peut accéder au poste de pouvoir, elle demeure victime de discriminations et de stéréotypes soigneusement cultivés dans une société profondément patriarcale. Dans la rue, elle est la proie des machistes hystériques du volant. Pour eux, sa place est dans sa cuisine. Dans la sphère politique, sa nomination est plus sujette à la discrimination positive et sa présence est plus une affaire numérique. Si les statistiques démontrent qu’à l’école les filles travaillent mieux que les garçons, en revanche, le salaire de la femme est loin d’être égal à celui de l’homme.
Le militantisme actif qui défendait la l’égalité des sexes est mort depuis des décennies. Comme si la Sex Discrimination Act et l’avènement de l’Equal Opportunity Commission pouvaient suffire à changer la mentalité phallocrate qui considère la Mauricienne comme un sexe à part. Aujourd’hui, quand il est question des droits des Mauriciennes, les discours sont axés sur la violence domestique.
 Le 25 novembre est derrière nous. Malgré les messages et les discours liés à cette période, pas sûr que tous se souviennent de cette date qui marque la journée internationale contre la violence en vers les femmes. Pourquoi ? Parce qu’entre-temps on est passés à autre chose. Dans quelque temps, l’on arrivera à une autre date symbolique, le 8 mars, journée internationale de la femme. Les analyses réalistes ou philosophiques, slogans et autres plaidoyers récurrents conseillant aux hommes de ne pas, entre autres, “bat bann fam”, de lui faire plus de place dans les postes clés et de la respecter tout en la considérant comme son égal, seront alors d’actualité. Pourtant les réflexions et débats sur le rôle de la Mauricienne dans une société où le concept patriarcal est solidement ancré, ne devraient pas être ponctuelles.
 Face aux femmes, cela dans n’importe quelle circonstance, de nombreux hommes au profil social et professionnel éclectique demeurent convaincus qu’ils sont en situation de force. D’où leur comportement phallocrate : une attitude définie et entretenue depuis l’avènement de la civilisation humaine. Militer systématiquement pour l’égalité des sexes, non avec acharnement pour éviter de rendre le combat ridicule, est loin d’être impertinent. Malgré les avancées qui ont fait de Maurice un pays développé, les discriminations à l’égard de la femmes sont réelles.
“Le patriarcat est installé depuis des millénaires. Même quand les combats en faveur des droits de la femme ont permis une avancée dans différents domaines, il est encore si profondément ancré dans les moeurs qu’on continue à constater des comportements machistes, non seulement visibles mais, pire encore, invisibles et insidieux”, constate Shirin Aumeeruddy-Cziffra, présidente du Public Bodies Appeal Tribunal, qui a lancé la Ligue féministe en 1974. Elle est, pour rappel, la première femme à avoir occupé le poste de ministre de la Justice ou encore celui de maire.
Mais depuis le boom économique des années 1980 et la montée en flèche du consumérisme, le féminisme actif s’est assagi après avoir mené sa mission : les filles vont à l’école, les femmes quittent leur cuisine pour travailler, la contraception est disponible “Ce recul des mouvements féministes qui a commencé au début des années 1990 s’explique parce qu’on s’est concentrés sur des single issues et non plus un combat dans son ensemble”, constate Lindsey Collen, du Muvman Liberasion Fam.
 “Dans les rues, il n’y a plus de porte-voix”
 À croire aussi que c’est parce que la pression économique, l’éducation et le capitalisme ont offert des opportunités à la femme pour s’émanciper qu’il n’est plus nécessaire de mener une croisade ouverte – à ne pas confondre avec le féminisme radical – contre l’inégalité et pour le respect du corps de la femme. “Au Muvman Liberasion Fam, nous continuons nos actions, nos réflexions et nos rencontres collectives”, insiste Lindsey Collen. Mais, dans les rues, plus personne ne tient des porte-voix pour revendiquer l’égalité des sexes, le droit au respect. Entre-temps, la politique a récupéré l’affaiblissement du féminisme.
Gender Links a milité pour plus de représentativité féminine au parlement, les hommes politiques ont écouté – bien malgré eux – et ont fait place a bann madam pour se donner bonne conscience et dans l’intérêt de leur agenda. La syndicaliste Jane Ragoo, qui précise d’emblée qu’elle n’est pas féministe, mais défend les droits des travailleurs dont des femmes en font partie, dit s’étonner de l’existence d’aile féminine dans chaque parti politique. Un compartimentage dérangeant qui rappelle qu’au final, en politique, les hommes ont besoin de gouverner.
 Les enfants, une affaire de femme
En politique ou dans le monde du travail, une fois installées au plus haut sommet du pouvoir, les femmes ne tiennent plus les mêmes argumentaires envers l’égalité. Le pouvoir, note Lindsey Collen, devient pour certaines un instrument pour dominer et instaurer leur suprématie sur l’homme. La Mauricienne revancharde ? Sans doute. Et au détriment du combat pour le progrès égalitaire. “Toutes les femmes qui accèdent à des postes de responsabilité ne sont pas féministes et n’ont pas le désir de contribuer à défendre la cause des femmes. Quelquefois, certaines d’entre elles qui arrivent à pénétrer dans les sphères du pouvoir sont prisonnières du système qui ne favorise pas la diversité et l’égalité des chances. D’ailleurs, c’est aussi le cas pour les hommes, qui doivent se battre afin de garder leur place et n’ont pas intérêt à ouvrir les portes trop grandes pour les autres”, observe Shirin Aumeeruddy-Cziffra.
Aujourd’hui, le gouvernement peut se targuer d’avoir placé une femme, Ameenah Gurib-Fakim, à la présidence de la République, mais ce n’est pas pour autant que les stéréotypes ont disparu. Pire, on les cultive. Récemment, au cours des débats sur la réforme éducative, la question de la mixité au collège a fait hérisser les poils des syndicalistes/enseignants les plus médiatisés, farouchement opposés à l’idée que des filles et garçons pubères suivent des cours dans la même classe. Séparer pour faire la distinction des sexes. Des postes sont encore attribués en fonction du sexe. Les institutions s’occupant des affaires de l’enfant, est l’affaire de la femme.
Si en Norvège, Trond Wagge (Ombudsman des enfants) a servi de mentor à Shirin Aumeeruddy-Cziffra, à Maurice ce poste, qu’elle a elle-même occupé, s’accorde au féminin.
 40 ans après la naissance des mouvements féministes, désormais, c’est la société civile qui se charge de plaider pour l’égalité des sexe. “Aujourd’hui, le militantisme tel que nous l’avons vécu n’existe plus”, explique Shirin Aumeeruddy-Cziffra. “Côté femmes, il y a beaucoup d’associations, mais aucune solidarité. À part le MLF, qui continue à réfléchir sur les idées féministes, et SOS Femmes, qui accomplit un travail extraordinaire en faveur des femmes battues, les autres sont engagées dans des actions spécifiques, mais ne sont pas capables de mobiliser les femmes. Certaines vont jusqu’à proclamer qu’elles ne sont pas féministes, comme si le féminisme était une maladie”, poursuit-elle.
Le féminisme actif, précisément, peut aussi être perçu comme un mouvement ringard, alors que le combat pour le respect de la femme, la liberté de la femme et l’égalité des sexes n’est pas dépassé.