Ce jeudi 21 mars, le monde observe la Journée internationale de lutte contre la discrimination raciale. L’occasion de faire le point sur le sujet. Contrairement à ce que veulent prétendre les discours officiels, les slogans autour de l’unité nationale sonnent parfois creux. Le désir d’un rapprochement se heurte souvent à des courants contraires.
Quoi que l’on dise, la discrimination raciale est encore bien présente à Maurice. Pratiquée de manière subtile, elle est difficile à dénoncer, obligeant parfois les victimes à la subir en silence. Elle est aussi considérée comme un sujet sensible, voire tabou. Plusieurs se disent conscients de son existence, certains faits du quotidien pouvant d’ailleurs en attester. C’est un drame vécu par des Mauriciens de différentes ethnies.
Profil.
Licenciée après un mois comme employée de rayon dans la section habillement d’une grande surface, Bianca a gardé un goût amer de l’expérience humiliante qu’elle a vécue. Embauchée alors que sa chef de section était en congé, elle a eu la désagréable surprise de recevoir sa feuille de route peu de temps après son retour, cette dernière estimant qu’elle n’avait pas le profil physique pour travailler là.
C’est en tout cas ce qu’elle a cru saisir lorsqu’elle a voulu comprendre la raison de son licenciement. “Mes collègues m’ont dit que ma supérieure voyait que j’avais le teint trop foncé et qu’avec mes cheveux crépus, je n’avais pas ma place là.” Faute de preuves, elle n’a pu la dénoncer et a dû s’en aller tranquillement, d’autant que sa supérieure avait les faveurs de la direction. Cet incident lui est resté en travers de la gorge car elle avait été recrutée pour ses qualifications et ses compétences.
Ki pou kapav fer ?
Mala, employée dans un magasin d’électroménagers, a été marginalisée par ses collègues à cause de son accent et de sa façon de s’habiller. “On se moquait tout le temps de moi.” Mais elle a préféré ignorer ces commentaires désobligeants pour conserver son travail, en se disant que l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs.
C’est également le cas de Jessica. Employée dans un corps para-étatique, elle endure certaines situations discriminatoires en silence. Mais elle n’a pu se retenir quand elle a été la seule à recevoir un avertissement pour une pratique courante parmi tous les employés. Sans mâcher ses mots, la Sino-Mauricienne n’a pu s’empêcher de dire à qui voulait l’entendre que si elle avait appartenu à une autre communauté, elle n’aurait pas eu de problème.
Elle a vu rouge également quand une de ses collègues a obtenu une promotion qui ne lui était pas destinée. Selon les bruits de couloirs et les informations qu’elle a pu glaner, elle a compris que cela a pu se faire suite à la pression exercée par deux organisations dites socioculturelles. Impuissante, Jessica ne peut que lancer : “Ki pou kapav fer ? Mem si pou dir, ki sann-la pou kapav fer kitsoz ?”
Kominal.
Dans plusieurs établissements publics et para-publics, l’ingérence des groupes socioculturels est régulièrement dénoncée. C’est souvent vers eux que se tournent certains employés mécontents ou frustrés. Comme ces organisations sont souvent proches – voire soutenues – par le gouvernement, la pression exercée peut souvent prendre le dessus sur la méritocratie et la raison.
La pratique de la discrimination raciale semble faire partie de nos moeurs et est tellement ancrée dans la société que l’on préfère fermer les yeux. Ceux qui l’évoquent ou veulent la dénoncer sont taxés d’être kominal. On les accuse même de se présenter comme d’éternelles victimes qui voient la discrimination partout.
C’est ce que tente de nous expliquer Kevin. À cheval sur les principes, il ne tolère pas les injustices mais se retrouve souvent à court d’arguments lorsque son vis-à-vis trouve toutes sortes de subterfuges pour justifier une décision.
Promotion.
En attente depuis de nombreuses années d’une promotion, il a vu des collègues moins qualifiés que lui passer sur sa tête. “J’ai été taxé de communal quand j’ai dit ouvertement mon mécontentement. On m’a même affirmé que je ne devrais pas analyser les choses en termes de communauté”. Depuis, en dépit de nombreux cas de discrimination raciale qu’il a subis ou qu’il constate autour de lui, il préfère ronger son frein et attendre patiemment l’âge de la retraite pour se retirer.
La discrimination raciale n’est pas présente uniquement sur le lieu du travail. Plusieurs de nos interlocuteurs évoquent l’attitude de certains employés des magasins “luxueux” des shopping malls, qui se plient en quatre pour un type de clientèle mais qui regardent les autres de la tête au pied avec dédain. C’est ce qu’affirment Brigitte et Patrick, qui ont senti qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans le magasin où ils étaient entrés faire des emplettes.
Méfiance.
Selon Linley Couronne, président de l’organisation Droits humains-Maurice océan Indien (DIS-MOI), les préjugés font partie de l’être humain, qui a tendance à éprouver une certaine méfiance à l’égard de celui qui a des pratiques différentes de la sienne. Une attitude qu’il considère comme étant peut-être normale dans une société multiculturelle comme la nôtre, sans toutefois approuver la discrimination raciale. Il soutient aussi que le sujet est tabou à Maurice et que chaque communauté est considérée comme “bann-la” par l’autre. “Il y a des termes et préjugés peu flatteurs qui se disent entre les quatre murs de la maison et dans les familles. Il y a beaucoup d’hypocrisie dans notre société où l’on évoque souvent l’unité nationale et l’entente pacifique entre les différentes communautés.” Il estime que l’Equal Opportunities Commission (EOC) effectue un travail intéressant mais que l’on n’est pas forcément au courant de son existence et de son rôle.