« Les enfants de l’exil », le nouveau documentaire d’Alain Gordon-Gentil, est diffusé dans les salles de cinéma Star depuis jeudi, comme n’importe quel film à grande diffusion, sauf que celui-ci raconte la vraie vie et nous parle de nous, de ces parents qu’on trouve dans quasiment toutes les familles mauriciennes, qui, un jour, ont choisi de s’installer ailleurs. Un vaste panorama qui agit finalement comme un miroir des réalités mauriciennes depuis la période pré-indépendance.
D’une durée d’environ une heure trente, Les enfants de l’exil restitue les témoignages de quelque 35 personnes, établies dans les pays qui ont connu la plus forte migration mauricienne, à savoir l’Australie, l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, le Canada, la France et la Grande-Bretagne. Étranger à la notion de film à thèse, le réalisateur a voulu restituer ces témoignages sans laisser place au jugement.
S’il est vain de se demander si ces membres de la diaspora ont eu tort ou raison de partir, il est en revanche passionnant de leur demander d’expliquer les raisons et les circonstances les ayant amenés à quitter leur île natale pour des contrées où la ligne d’horizon est plus éloignée et les distances souvent gigantesques. Les nombreux témoignages recueillis à travers le monde permettent de dresser un panorama des migrations mauriciennes, à travers le temps et l’espace, et donc de réaliser qu’il y a un monde entre le fermier parti implanter la culture de la canne au Zimbabwe dans les années 50’ et un journaliste parti il y a une dizaine d’années « parce qu’il avait le sentiment qu’il ne pouvait plus grandir à Maurice ».
Les motivations sont extrêmement variées tout autant que la perception de Maurice. S’il les a souvent filmés dans leur pays d’élection, sauf bien sûr ceux qui sont revenus ici après quelques années, le réalisateur les fait davantage parler de leurs liens avec Maurice que de leur nouvelle vie, et cela permet de constater qu’en dépit des différences culturelles, générationnelles, etc., un ciment commun profond et puissant relie toutes ces personnes.
Propos
Mis à part un sans-papiers anonyme vivant en France et un marchand de Dholl Puri, la plupart des personnes rencontrées dans ce film appartiennent à la bourgeoisie. Écrivains, peintres, réalisateurs, chefs d’entreprise, consultants, photographes… ils ont réussi leur installation dans leur pays de destination et ne représentent probablement pas la majorité des émigrés mauriciens.
Le réalisateur nous explique avoir privilégié l’intérêt du propos : « Il faut bien se rendre compte que beaucoup de gens, au demeurant fort sympathiques, n’ont pas forcément grand-chose à dire sur leur vie. J’ai rencontré des gens qui n’avaient strictement rien à dire et d’autres qui ne voulaient pas parler parce qu’ils avaient des choses désagréables à dire sur Maurice qu’ils ne souhaitaient pas assumer publiquement… »
L’intérêt du propos consiste aussi notamment à retracer, à travers des destins individuels, des pans entiers de l’histoire mauricienne contemporaine, comme ces départs massifs à la veille de l’Indépendance par crainte de ce qu’on appelait le « péril hindou », ou encore ces projets agricoles pharaoniques au Zimbabwe. Par effet de miroir, chacun des témoignages apportés, qu’il s’agisse d’un ingénieur de l’aérospatiale canadienne ou d’un compositeur installé en Australie, nous disent quelque chose de Maurice, avec ses limites et sa richesse, et de ce que l’on fait de ce socle culturel, une fois qu’on vit à l’étranger.
Cher pays natal
Si ce sujet typiquement mauricien se présente comme une boîte de Pandore, il montre des regards d’autant plus touchants qu’ils sont distanciés. N’est-il pas émouvant, par exemple, d’entendre le professeur d’Oxford, Sudhir Hazareesingh, affirmer sa fierté d’être mauricien et son admiration pour son pays d’origine ? Intriguant de constater la peur qu’a pu avoir Donald Ah Chuen des politiciens marxistes ? Ou encore impressionnant de constater, chez une comédienne qui a fait carrière au Royaume-Uni, la puissance du sentiment d’appartenance qui la retient à son pays d’origine…
En partant d’ailleurs, ces témoignages amènent une réflexion sur la force de l’identité mauricienne et introduisent pertinemment les propos d’Amenah Jahangeer-Chojoo sur le rôle que la diaspora mauricienne pourrait être appelée à jouer à Maurice et sur son intérêt en tant que terrain de recherche. À noter que le DVD des Enfants de l’exil sera mis en vente après l’exploitation en salle, avec 45 minutes supplémentaires de témoignages. C’est qu’en trois ans d’enquête et préparation, avec aussi l’apport d’archives audiovisuelles, ce film a généré quelque 12 heures de tournage !