La grande salle du cinéma Star du Caudan a accueilli lundi soir des amoureux de la mer, des plongeurs amateurs ou professionnels et quelques personnalités mauriciennes qui étaient à la fois dans la salle et à l’écran. « Maurice et Rodrigues, des îles à partager » offre en 56 mn un aperçu spectaculaire des fonds sous-marins mauriciens et rodriguais sans ignorer les activités humaines qui s’y tiennent et en prenant soin d’ouvrir quelques fenêtres sur la vie terrestre, l’interdépendance de ces deux milieux. Le cameraman René Heuzey connaît bien les fonds mauriciens mais c’est la première fois qu’il montre les cachalots qui se sont sédentarisés dans nos eaux.
La deuxième projection du dernier documentaire de René Heuzey sur les fonds sous-marins mauriciens et rodriguais s’est tenue lundi dernier au Caudan. La première a valu à l’équipe de tournage le prix Nausicaa de l’environnement début novembre parmi les cinq prix décernés aux moyens et longs métrages dans le contexte du 39e Festival mondial de l’image sous-marine de Marseille. Si l’océan est un des derniers grands espaces sauvages de cette planète, il est néanmoins considérablement influencé par les activités humaines.
Ainsi est-il connu que les coraux du grand lagon rodriguais sont presque complètement brisés pour avoir été très assidûment piétinés par les marcheurs et marcheuses qui y pêchent à la senne ou qui y piquent les ourites, sans oublier l’effet du pêcheur embarqué qui avance en « galant », c’est-à-dire en utilisant des perches suffisamment longues pour prendre appui sur le fond. À l’extérieur des récifs rodriguais, les coraux laissent encore apparaître une faune exceptionnelle avec quelques spécimens rares ou endémiques, comme en témoigne le plongeur Jacques Degrémont qui déclare par exemple que les récifs sont stables à l’est de l’île depuis dix ans qu’il les fréquente.
Ce film appuie particulièrement son propos sur la création de zones protégées qui ont été mises en place en impliquant les côtiers, particulièrement des pêcheurs. Face à la cruelle raréfaction des prises dans le lagon que quelques modestes récoltes illustrent, il est clair que les pêcheurs rodriguais ont aujourd’hui tout intérêt à devenir jardiniers du lagon ou guides plutôt que de continuer de tenter de vivre de leur métier de base. L’un d’entre eux explique que durant la saison de la pêche à la senne, il faut maintenant sept à huit “battages” pour prélever suffisamment de poissons quand un ou deux suffisaient auparavant.
Interdiction concertée
Éric Blais de Schoals Rodrigues situe le début du déclin des ressources dans le lagon à partir de 2001. Quatre réserves marines ont été mises en place en concertation avec la population, la piqueuse d’ourite Louisette Cupidon devenant par exemple une précieuse partenaire des institutions et des ONG, puisqu’elle se charge de collecter les données sur les prises d’ourites (taille poids, nombre, etc.) liées aux instruments de régulation (délivrance de permis, etc.). Un bateau à fond de verre permet aussi aux Rodriguais d’observer ce que leur lagon renferme rien que pour le plaisir des yeux et celui d’apprendre toujours à mieux connaître son environnement. Le parc à tortue animé par Aurèle André est mis en avant dans ce film comme un exemple de préservation à suivre. On se demande toutefois ce qu’il reste aujourd’hui de la communauté des pêcheurs rodriguais… et il est permis de s’interroger sur la viabilité socio-économique d’un système basé sur des zones d’exclusion.
Le film s’ouvre sur l’action de la Mauritius Marine Conservation Society par la voix de sa présidente Jacqueline Sauzier, et sur le dolphin watching qui s’est développé de manière anarchique faute d’une réglementation adaptée et de l’encadrement qui va avec. L’animatrice de cette organisation explique qu’il existe des opérateurs qui exercent cette activité écotouristique en respectant les animaux. Suit un reportage avec l’un d’entre eux, Alain Dubois, aux commandes de son hors bord, expliquant à ses clients touristes que le lagon représente en quelque sorte la chambre à coucher des dauphins, qu’ils quittent relativement tôt pour aller chasser au large. Il est alors aisé de comprendre qu’on ne cherchera pas à les importuner et qu’on ne se mettra à l’eau pour nager que dans des conditions favorables avec des dauphins calmes, qui ne seraient pas stressés si ce n’est harcelés par un trop grand nombre de bateaux et curieux. D’ailleurs, ce jour-là, nos touristes n’iront pas à l’eau… Notons comme nous le fait remarquer un professionnel que ce film ne montre pas particulièrement d’images de ce stress, pour la simple raison que lorsqu’un dauphin est harcelé, il prend la poudre d’escampette à vive allure.
Suivent assurément les séquences les plus spectaculaires avec cet homme poisson qui a pour habitude de sympathiser avec des animaux de mauvaise réputation… Il n’a pas son pareil pour approcher les requins, pour danser avec les murènes dans un corps à corps que l’on pourrait croire langoureux, pour repérer puis saisir un laffe laboue sans jamais se faire piquer, et même pour aller titiller les mortels varans de Komodo, qui n’ont pas pour habitude d’être particulièrement accueillants. Hugues Vitry a emmené cette fois-ci l’équipe de tournage du côté de Trou-aux-Biches sur l’épave du navire japonais Stella Maru ou encore à Olt Rocks ainsi qu’aux bancs rouges du côté de l’île Ronde.
Nos amies les murènes…
Les murènes constituent assurément une des spécificités des fonds sous-marins mauriciens, qui en abritent une vingtaine d’espèces, certaines étant très rares. Pour les besoins du film, le plongeur est allé visiter « sa vieille amie de vingt ans », une belle murène javanaise à la peau brune qui peut mesurer jusqu’à trois mètres de long. La danse aquatique qu’ils accomplissent ensemble sous les yeux médusés du spectateur n’aurait pu être possible sans de longues et patientes années de fréquentations. Si nous avons l’impression qu’il guide le mouvement, Hugues Vitry se présente pourtant comme l’instrument de cet impressionnant poisson connu pour être aussi vif que vorace. « Elle n’est pas mon animal mais je suis son animal » insiste-t-il. Après ces moments inoubliables, Hugues Vitry a enlevé son masque pour prêter sa bouche aux jolies crevettes nettoyeuses, Lysmata amboinensis, le temps d’un minutieux petit toilettage. Ces séquences montrent aussi quelques paysages fabuleux où coraux durs des profondeurs et bancs de poissons colorés composent un décor féerique accessible grâce, entre autres, à la limpidité de l’eau.
La séquence suivante évoque une autre étonnante personnalité de la scène maritime mauricienne en la personne de Michel Vély, ce vétérinaire de formation, qui est reconnu comme un des meilleurs spécialistes mondiaux des mammifères marins. Basé pour quelques années à Tamarin, il pourrait parler de la vie et du comportement des cachalots de Maurice des heures durant. Mais ici, nous le verrons en pleine action, notamment à l’eau, à quelques dizaines de mètres de ces extraordinaires mastodontes. Les images offertes ici restent à la fois les plus rares et les plus marquantes de ce film qui pour la première fois dans le documentaire sous-marin présente Maurice comme un des très rares lieux au monde où les cachalots se sont sédentarisés aussi près des côtes, permettant une observation, voire peut-être même une nage accompagnée, de quelques bipèdes admiratifs.